URGENT / TUNISIE – Révolution, échec et mat!

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Les émeutes qui ébranlent la Tunisie depuis ce début janvier 2018, date anniversaire de la révolution de 2011, ne sont pas moins anodines qu’elles n’étaient imprévisibles. Elles répondent à une réalité socio-économique très concrète et grave, à laquelle le pays ne parvient pas à échapper depuis six ans déjà et qui, pire encore, ne cesse de s’aggraver dans des proportions devenues insoutenables pour la majorité d’une population désormais en voie de paupérisation sévère, et notamment pour la jeunesse.

Les 24,5% de la population tunisienne âgés de 15 à 29 ans ont toujours constitué un objet d’inquiétude, permanent, pour tous les gouvernements qui se sont succédés à la tête du pays, aussi bien avant qu’après la révolution de 2011.

De manière générale, les sondages montrent que l’opinion publique tunisienne est désormais partagée entre mécontentement et résignation ; mais la jeunesse bouillonne, et personne ne peut prédire quel sera son comportement si le désespoir qui s’ancre peu à peu dans les esprits, dû au marasme économique et social croissant (et nullement en régression), s’impose comme la seule perspective « d’avenir ».

L’économie tunisienne tourne au ralenti depuis le renversement de la dictature de Ben Ali : le tourisme, l’une des principales ressources du pays, est quasiment à l’arrêt (la récente « reprise » annoncée ne s’est pas confirmée). Les autres secteurs économiques souffrent également de la situation. Nombre de chefs d’entreprise étrangers ont quitté la Tunisie, lassés par la menace des grèves intempestives, un phénomène endogène particulièrement handicapant pour l’économie tunisienne. Leur départ s’explique aussi par la baisse des ventes, causée par la situation politique tunisienne propre et par la crise européenne et la récession mondiale.

Par ailleurs, l’instabilité politique et sécuritaire endémique a engendré une paralysie des institutions, dont la conséquence a été un manque de visibilité sur le long terme pour les investisseurs, aussi bien nationaux qu’étrangers, qui ont dès lors préféré engager leurs capitaux dans des pays plus sûrs, et notamment au Maroc voisin.

Ainsi, les réserves de change tunisiennes sont passées de 6,5 milliards d’euros (en 2010) à 5,5 milliards en seulement un an (fin 2011), ne couvrant plus dès lors que 123 jours d’importations.

Les gouvernements tunisiens qui se sont succédés entre 2011 et 2017 se sont retrouvés sur la corde raide, avec bien du mal à boucler leur budget ; et le recours à l’endettement extérieur qu’ils ont été contraints de contracter ne pouvait être qu’une solution provisoire, dans l’attente d’un hypothétique retour de la croissance et des équilibres domestique et extérieur (or, financer le fonctionnement de l’État et des administrations par de la dette en devises est cause d’importants risques de perdre l’indépendance économique).

Le Fond monétaire international (FMI) avait très rapidement déjà posé ses conditions à une aide à la Tunisie, en exigeant notamment l’arrêt des subventions aux produits de première nécessité (farine, huile…) ou au moins leur diminution. Il était dès lors incompréhensible que le premier gouvernement post-révolution, dirigé par le parti islamiste Ennahdha, ait jugé utile d’embaucher 70.000 fonctionnaires, aggravant les déficits budgétaires.

La détérioration des agrégats économiques tunisiens ne s’expliquent effectivement pas seulement par les répercussions de la crise financière de 2008 et de la crise de la dette en Europe qui ont émergé en 2011 précisément. C’est la mauvaise gestion de la période de transition post-révolution qui en est l’explication majeure.

L’année 2011 fut celle de la révolution, mais aussi la récession. Les conséquences n’en auraient pas été dramatiques si le pays avait pu se remettre au travail dès 2012, et ce à la faveur d’institutions stables. Malheureusement, cette période transitoire a coïncidé avec plusieurs crises industrielles : les secteurs du cuir, du textile, des biens transformés et de la consommation se sont vus sérieusement concurrencés par la Chine et ont subi de plein fouet la récession en Europe ; à cela s’est ajoutée l’arrivée massive de jeunes diplômés sur le marché de l’emploi.

La ré-industrialisation de la Tunisie devait s’appuyer sur la dynamique du secteur privé, via des partenariats avec des sociétés étrangères, et sur un environnement juridique, sécuritaire, social et réglementaire propice. La Tunisie a des ressorts pour relancer tous ses secteurs vitaux. Même en pleine crise financière en 2008, ce pays a limité son déficit budgétaire à 6,3% du PIB et il a réussi à réduire sa dette étrangère au niveau de 3,41% (en 2009) contre 6,42% (en 2008). Le taux d’inflation a de même été maîtrisé : il était de 2009 était de 5,3% contre 5% en 2008.

Cependant, selon les études produites par la Banque mondiale, il faudrait à la Tunisie un taux de croissance de 10% annuel pour absorber les nouveaux demandeurs d’emplois ; or, le taux effectif de croissance n’a guère dépassé 5% au mieux, et 3% seulement en moyenne depuis 2009, et il était de 1% à peine entre 2011 et 2013. Il est probable que le seul recrutement dans le secteur public soit insuffisant pour régler le problème et que la solution doive passer par le dynamisme des entreprises privées, notamment celles des secteurs productifs.

En outre, la Tunisie a une dette qui avoisine les 70% de son PIB. Le recours au marché financier et aux bailleurs de fonds publics et privés n’a pas apporté l’oxygène qui aurait permis une relance de la machine économique. Bien au contraire, le taux de croissance a patiné au niveau de 1% en 2016, mais la dette rapportée au PIB, qui était de 40% en 2010 et de 45,8% en 2013, est quant à elle passée à 63% en 2016 !

Quant aux statistiques du chômage, elle sont loin de refléter la réalité. Dans ce pays où il n’existe aucune obligation légale de s’inscrire comme demandeur d’emploi, et ce en raison de l’absence d’indemnisation des chômeurs et du manque de toute perspective de trouver un emploi, beaucoup de jeunes (mais aussi de femmes !) ne sont pas dénombrés comme chômeurs. À cela s’ajoute une comptabilisation abusive des populations rurales comme étant à 97% occupés par des fonctions de production et d’entretien de leurs « exploitations agricoles » et l’élevage de petits bétails, alors qu’en réalité, il s’agit davantage de tâches ménagères et d’activités saisonnières.

Enfin, il convient d’attirer l’attention sur la marginalisation de régions entières, non touristiques.

Le taux de chômage réel en Tunisie serait donc, d’après nos estimations les plus étroites, supérieur à 40%, dont une majorité de jeunes.

Dans ces circonstances effarantes, les troubles qui ont éclaté au début de l’année 2018 étaient attendus.

C’est en effet le budget de la nation tunisienne en 2018 qui est à l’origine des manifestations : fondé sur une série de mesures qui instaurent en Tunisie l’austérité par la réduction des aides et, à l’inverse, l’augmentation des impôts et des taxes, y compris sur certains produits de première nécessité, il témoigne du manque total de vision sur le long terme dont fait preuve une fois encore le gouvernement. Les nouvelles taxes et la réduction de plusieurs subventions sur les produits de premières nécessités ne fera en effet qu’empirer conséquemment le sort des couches les plus défavorisées et qu’attiser dès lors le climat insurrectionnel.

De plus, la dépréciation du dinar tunisien, imposée par le FMI, ne peut se traduire que par davantage d’inflation, et ce sans même parvenir à rendre les produits tunisiens exportables compétitifs sur le marché international.

C’est par la stabilité politique, économique, juridique et sécuritaire que l’économie tunisienne pourrait, lentement, retrouver des marges de manœuvres. Les déficits budgétaires se réduiraient par plus de croissance économique si un retour des touristes et des investisseurs étrangers était favorisé et rendu possible.

Il est enfin regrettable que le gouvernement ne prenne pas le taureau par les cornes en proposant notamment une politique de formation et de préparation des jeunes aux nouvelles activités industrielles et de service qui s’inscrivent dans une perspective beaucoup plus dynamique.

Pour le moment, cependant, et jusqu’à nouvel ordre, la classe politique et les syndicats sont empêtrés dans des luttes intestines qui grèvent inlassablement la reprise économique en Tunisie.

Mais c’est aussi le changement qui tarde à venir, qui n’est pas venu ; le changement révolutionnaire qui devait mettre à bas les vieilles habitudes, les anciennes pratiques… La révolution n’a en effet pas réussi à renverser l’ordre ancien, ni à promouvoir les compétences des Tunisiens basés à l’étranger et les talents qui existent en Tunisie, étouffés par le népotisme des partis conservateurs qui se sont partagé le pouvoir.

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Camille Sari

Économiste - Chercheur-associé à l'Université du Québec de Montréal - Président de l'Institut euro-maghrébin d'Études et de Prospectives

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