ÉGYPTE – Chronique d’une contre-révolution

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Des milliers de morts, des dizaines de milliers de blessés et de prisonniers politiques, d’innombrables condamnés à mort et à la prison à vie, un pays divisé et la résurgence d’un régime des plus autoritaires.

C’est le terrible bilan de la contre-révolution égyptienne.

Comment, malgré le terrible bilan humain, l’Égypte a-t-elle vu sa révolution échoué et détournée par une hiérarchie militaire prête à tout pour conserver ses privilèges ?

Une révolution inachevée

Vingt-cinq jours de lutte héroïque et de sacrifices humains finiront par avoir raison de Moubarak, dictateur « indéboulonnable » après trente ans de règne.

Mais l’unité nationale incarnée par la place Tahrir, ou jeunes militants révolutionnaires, libéraux et islamistes luttent ensemble pour un objectif commun – la chute du dictateur – va vite s’effriter une fois l’objectif atteint, car chacun poursuit des buts différents et porte un projet de société distinct.

Les premiers souhaitent la poursuite de la révolution, un mois après la chute de Moubarak, conscient que l’homme est tombé mais que le régime qui lui a permis de tenir le pays d’une main de fer, est toujours présent.

Les seconds, auxquels on reproche parfois une opposition de façade au régime, souhaitent du temps avant l’organisation d’élections afin de pouvoir s’organiser.

Les islamistes, notamment les Frères musulmans, organisés et populaires, conscients d’être les favoris aux futurs élections législatives, souhaitent mettre fin au plus vite à la transition gérée par les militaires afin d’exercer enfin le pouvoir, après 80 années d’attente.

Victoire en trompe-l’œil

Malgré leur écrasante victoire aux élections législatives, les Frères musulmans vont vite être confrontés aux militaires et au gouvernement de transition, bien décidés à contrarier le mouvement.

En contrôlant le législatif mais en laissant l’exécutif aux mains du Conseil suprême des Forces armées (CSFA) qui s’est autoproclamé en charge d’assurer la transition, les Frères ne peuvent gouverner et vont prendre une décision conséquente pour l’avenir de l’Égypte : présenter un candidat à la présidentielle, afin de contrôler aussi bien le législatif que l’exécutif.

Suite à une vraie compétition électorale entre treize candidats représentant l’ensemble du spectre politique égyptien, le candidat des Frères musulmans, Mohamed Morsi, l’emporte au second tour face au candidat de l’ancien régime, l’ex-premier ministre de Moubarak, Ahmed Chafik. Mais avant même la proclamation des résultats, l’ancien régime (le CSFA), par le biais de la Justice, a déjà pris une décision qui montre l’intention des militaires de conserver le pouvoir, au détriment de la démocratie, et quel qu’en soit le prix…

Premiers coups d’État

Si Morsi remporte l’élection présidentielle, il aura effectivement le pouvoir exécutif, mais le pouvoir législatif n’est plus entre les mains du parlement.

En effet, quelques jours avant le second tour de l’élection présidentielle, la Justice annonce la dissolution de l’Assemblée nationale !

Autrement dit, Morsi devra toujours composer avec le Conseil suprême des Forces armées.

Conscient qu’il est alors un président sans pouvoir contraint de composer avec une hiérarchie militaire qui lui est hostile, le nouveau président, élu démocratiquement pour la première fois dans l’histoire de l’Égypte, va tout faire pour s’extirper des griffes de la puissante armée, sans comprendre qu’il prépare ainsi sa propre chute.

Rapidement, il tente en vain de faire annuler la décision de dissolution du parlement, puis met à la retraite d’importants dirigeants de l’armée, dont le ministre de la Défense, le maréchal Tantaoui.

Des débuts prometteurs, vite compromis par les forces de l’ancien régime, qui ont intérêt à ce que rien ne change : au sein du pouvoir judiciaire, des magistrats mettent en cause chaque décision du président ; la police refuse d’accomplir sa mission, laissant le désordre civil s’installer ; les médias (auxquels Morsi a donné la liberté, la liberté de la presse pour la première fois en Égypte) se font constamment, dans une propagande incessante, les avocats des militaires et les procureurs des islamistes ; les libéraux refusent tout dialogue avec la présidence, contribuant a accentuer la crise politique dans le pays ; les détenteurs de la finance et de l’industrie sabotent les efforts de redressement économique du gouvernement…

Et l’armée, traditionnellement hostile au courant islamiste, contemple cette situation pourrissante dont elle espère qu’elle retournera la population contre son président, dans ce contexte de dégradation économique et sécuritaire qui finit par exaspérer la population incrédule, qui demande des comptes à Morsi.

Passage en force

Mohamed Morsi, conscient du piège dans lequel il est enferré, va alors prendre une décision constitutionnelle qui va plonger le pays dans la crise.

Pour le président, c’est un passage obligé afin de passer outre les forces contre-révolutionnaires et de pouvoir gouverner ; pour ses opposants, cela deviendra une « dérive dictatoriale ».

Fin novembre 2012, soit cinq mois après son élection, Mohamed Morsi va adopter une déclaration constitutionnelle lui conférant l’ensemble des pouvoirs. Mais  ses promesses de revenir sur cette mesure extrême une fois la nouvelle constitution (en cours d’élaboration par la Constituante) adoptée par référendum et des législatives organisées ne seront pas suffisantes à rassurer la perplexité d’une partie de la population, excitée par la propagande médiatique et les forces de l’opposition. Dès lors, ce sera une lutte incessante entre pro et anti Morsi, dans la rue. L’adoption de la constitution par référendum et les propositions de dialogue de la présidence n’y changeront rien : l’objectif de la contre-révolution, depuis le début de ce qu’elle considère comme une « crise » passagère, depuis les manifestations de la place Tahrir, n’est pas de négocier, mais de mettre un terme à l’aventure démocratique.

Surfant sur l’insatisfaction d’une partie de la population, une virulente campagne est orchestrée par la contre-révolution, Tamarrod (« rébellion »), qui vise à obtenir le départ de Morsi par le biais de manifestations massives organisées en sous-main, pour le premier anniversaire de la présidence, et en faisant circuler une pétition exigeant sa démission. Tamarrod va connaître un vif succès, encouragée par des hommes d’affaires et des médias surtout soucieux de mettre fin aux idéaux révolutionnaires.

Bien sûr, le nombre de personnes qui ont signé la pétition sera largement gonflé, tout comme le nombre de manifestants venus manifester le 30 juin 2013, même si la mobilisation a été massive.

Prétextant ces manifestations, l’armée qui prétend se ranger « aux côtés du peuple », rompt avec son devoir constitutionnel et destitue Mohamed Morsi trois jours plus tard : c’est un coup d’État, déguisé en réponse à l’appel du peuple.

En réalité, ce scénario était prévu de longue date par l’armée, qui va désormais reprendre les rênes du pays pour ne plus les lâcher, et faire triompher la contre-révolution.

Al-Sissi, symbole de la contre-révolution

Comme toute dictature qui se respecte, le nouveau régime va commencer par réprimer sauvagement les opposants au coup d’État.

Le point d’orgue de la répression, ce fut l’évacuation de la place Rabia Al-Adawiya, où étaient campés les partisans de Morsi, qui tourne au massacre sanglant, du 14 au 16 août 2013. « Un crime contre l’humanité », selon l’ONG Human Rights Watch, un bain de sang dans laquel la nouvelle dictature s’est baptisée.

Très vite, la répression touche toutes forme de contestation, sans plus aucun complexe, et s’étend d’abord aux jeunes révolutionnaires de janvier 2011, désormais interdits de manifester, après que les dirigeants des Frères musulmans ont été massivement condamnés dans des procès dont les verdicts étaient établis d’avance.

L’armée se donnera un an pour briser l’opposition au coup d’État, un an pendant lequel a été savamment construit un véritable culte de la personnalité autour du général Sissi, l’ancien ministre de la Défense du président Morsi et qui fut parmi les architectes du coup d’État…

C’est ainsi qu’une élection présidentielle est alors organisée par le nouveau régime, qui veut se donner l’apparence de la démocratie, une élection jouée d’avance qui consacrera le maréchal-président, avec 96% des voix !

Score symptomatique d’un radical retour en arrière.

La répression ne prendra pas fin avec cette écrasante victoire de la contre-révolution : les victimes du nouveau raïs ne sont pas seulement les islamistes ; les jeunes révolutionnaires sont accusés d’être des agents de l’étranger ; et les libéraux, après avoir naïvement soutenu le coup d’État, sont écartés de la vie politique. Aux élections législatives que le régime organise de même que les présidentielles, c’est le retour des anciens caciques de Moubarak qui s’imposent sur des listes définies pour le pouvoir qui a déclaré inéligibles les figures de l’opposition qui ne sont pas tout simplement déjà en prison.

Les réfugiés syriens sont aussi pris pour cibles, accusés de sympathie islamiste ; les Gazaouis sont asphyxiés par le blocus israélo-égyptien (le régime se fait complice de Tel-Aviv et s’attaque au Hamas, branche palestinienne des Frères musulmans) ; les universités sont transformées en caserne militaire, afin de prévenir tout mouvement de protestation estudiantin.

Quelques-uns se radicalisent et une nouvelle forme de contestation s’exprime, de manière violente ; c’est Daesh, dans le Sinaï, qui continue de frapper, malgré les sanglantes mesures anti-terroristes adoptées par le régime.

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Surtout, c’est la démocratie et les idéaux de la révolution qui ont été enterrés par ce coup d’État militaire.

Aujourd’hui, en Égypte, islamistes, libéraux, jeunes révolutionnaires et militants des droits de l’homme sont tous d’accord sur un point : le régime est plus autoritaire et liberticide que celui de Moubarak.

Tant de morts, tant de souffrance, tant d’espoir versé… Tout ça pour ça.

Quel gâchis !

 

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Farid OMEIR

Journaliste

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