AFGHANISTAN – La boîte à surprises

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Depuis la chute des Talibans en 2001 et l’intervention de la coalition internationale, l’Afghanistan navigue à vue, sans que nul ne sache vraiment vers quel rivage.

Après une courte période d’optimisme, où tout semblait possible, l’établissement d’une paix durable et un renouveau économique, l’Afghanistan et sa population ont lentement déchanté.

L’après-Talibans a vu affluer nombre d’Afghans expatriés, de retour au pays et sur lesquels les États-Unis espéraient bien s’appuyer pour promouvoir un nouveau régime aux allures démocratiques. Ces nouveaux venus, parmi lesquels bon nombre d’affairistes sans scrupules, ont tôt fait de se partager le gâteau du pouvoir et de ponctionner, par le biais de la corruption et de petites et grosses magouilles, une part non négligeable des aides internationales, qu’ils ont détournées à leur profit.

En 2014, la population afghane est aussi exsangue que désabusée. L’écart entre les « deux Afghanistan », c’est-à-dire entre Kaboul et les deux grandes villes du nord (Herat et Mazar), d’une part, et, d’autre part, le reste du pays n’a jamais été aussi grand.

La confiance des provinces envers Kaboul a totalement disparu.

Par ailleurs, jusqu’au bout de ce mandat international « à rallonges » et le temps de résoudre une crise électorale qui aura duré plusieurs mois, Hamid Karzaï, le premier président de l’après-Talibans, mis en place par Washington, aura tiré les ficelles : l’élection présidentielle, qui s’est achevée en juin 2014 et s’est soldée, trois mois de crise politique plus tard, par un partage du pouvoir entre les deux principaux candidats rivaux, Abdullah Abdullah et Ashraf Ghani, n’aura ainsi été qu’un remake des consultations précédentes avec son lot de tricheries et de compromissions.

Il pourrait apparaître, pour un œil étranger que l’éternel évincé, Abdullah Abdullah a fini par accepter l’inacceptable en avalisant les tricheries dont il est la victime habituelle, et en s’asseyant sur le strapontin que lui proposait déjà Karzaï cinq ans auparavant. Cela dit, d’un point de vue optimiste en tout cas, il faut y voir un signe encourageant pour l’avenir : le pouvoir central afghan n’a jamais tenu sa véritable légitimité par les urnes, mais par la capacité à fédérer autour de lui les différentes factions, tribus, clans, familles, etc., qui structurent la population.

La démocratie, telle qu’on l’entend dans les sociétés occidentales, est toujours passée au second plan pour la grande majorité des Afghans. Je me souviens du discours que m’avait tenu un notable de Kaboul, qui m’expliquait qu’en Europe, gagner une élection, cela nécessitait de gagner le cœur d’une majorité d’électeurs ; alors qu’en Afghanistan, cela consistait à gagner le cœur des chefs locaux, dont il était certain que les décidions seraient suivie par l’ensemble de leur clan.

L’happy end que constitue le rapprochement des deux candidats est caractéristique d’une comédie afghane que la population et les observateurs connaissent bien, mais qui, pour une fois, peut se révéler positive. Reste à espérer que cette union sacrée perdure, car les Afghans excellent dans le jeu du pouvoir, fait d’alliances… et de trahisons.

Les opportunités après le départ de Karzaï

Malgré un bon nombre de handicaps (Ashraf Ghani, est un pur produit de la diaspora afghane, marié à une chrétienne libanaise ; il était étudiant aux États-Unis, lors du coup d’État communiste de 1978, et n’a regagné son pays qu’en 2001, comme fonctionnaire international, avant d’être promu conseiller du président Karzaï), ce nouveau président se révèle être un diplomate de talent.

Shraf Ghani a réussi à convaincre son rival « malheureux » d’accepter le poste de premier ministre, Abdullah Abdullah, qui est, par le sang, pachtoune, par son père, et tadjik, par sa mère, ancien compagnon d’armes du célèbre commandant Massoud (leader assassiné de l’Alliance du Nord qui combattait les Talibans), ancien ministre des Affaires étrangères d’Hamid Karzaï, et qui dispose de bon nombre d’atouts pour, sinon être écouté, au moins être entendu.

Nouveau coup de maître, Ghani vient de réussir, là où Karzaï échouait depuis plusieurs années : le chef du HIA (Hizb-e-Islami), Gulbuddin Hekmatyar, a annoncé qu’il était prêt à abandonner la lutte armée contre Kaboul et à quitter les zones tribales où il s’était réfugié pour diriger une partie de la rébellion. Il aurait accepté de revenir à Kaboul à la fin de l’année 2014 ou au début de l’année 2015, en conditionnant toutefois sa décision au départ des forces de l’OTAN.

Véritable succès, si cette promesse est suivie d’effet, elle peut être source d’optimisme également, car une paix durable ne sera possible que par le ralliement des différents mouvements pachtous affiliés à la rébellion.

Le président n’est cependant pas au bout de ses peines. Le suivi de l’exercice sera périlleux : faire cohabiter le représentant de l’Alliance du Nord (Abdullah Addullah), le chef de la sécurité (Atmar, ancien ministre de l’Intérieur, ex-membre des services secrets –ND- et farouche opposant aux Talibans) et le leader islamiste Hekmatyar nécessitera du doigté.

C’est pourtant bien là le seul chemin vers une paix globale, car ce sont indiscutablement les Talibans qui décideront du futur immédiat du pays.

Nul doute, en effet, que le mouvement islamiste vise au final le pouvoir. Mais il a le choix entre l’écriture d’une nouvelle page sanglante pour ce pays ou la diplomatie, faire mine de s’associer à ses rivaux et affermir ainsi son influence. Cette seconde option pourrait l’affaiblir au sein de la population, mais elle lui ouvrirait les portes de Kaboul.

Après Hekmatyar, il faudra donc convaincre d’autres chefs islamistes d’abandonner la lutte armée au premier rang desquels Jalaluddin Haqqani, commandant taliban du sud de l’Afghanistan, et peut être aussi l’introuvable Mollah Omar, dont le cas est plus énigmatique… Le premier leader taliban d’Afghanistan est-il mort ou vivant ? Peu d’observateurs sont même en mesure de déterminer s’il jouit toujours ou non du même pouvoir qu’il y a dix ans…

La négociation plutôt que les armes ?

Par ces négociations, le pouvoir central joue sa survie. Les institutions ne tiendraient pas longtemps si les différentes parties décidaient de faire parler les armes.

Les Talibans afghans, en majorité pachtous, attendent depuis plus de deux ans le retrait des troupes de la coalition pour reprendre la lutte et se réemparer du terrain. S’ils décidaient de passer à l’offensive, ils trouveraient face à eux des policiers et militaires bien équipés mais relativement mal formés et, surtout, très peu motivés : l’éclatement ethnique de la population afghane a des répercutions prégnantes sur ces corps de fonctionnaires ; l’appartenance communautaire prime, et chacun aura tôt fait de se rallier à la faction dont il est originaire, plutôt que de combattre pour un État central et un chef, tout président qu’il soit, qui n’est pas de son clan.

Les États-Unis, depuis la base militaire de Bagram et avec un contingent réduit, veilleront certes au grain. De plus, nul doute que, sous couvert de « formations », des membres des forces spéciales continueront « d’aider » les forces afghanes, dans le sens qui conviendra aux intérêts américains…

Mais cela pourrait ne pas être suffisant pour contenir une rébellion généralisée. L’exemple de l’avancée rapide de l’Ètat islamique, en Irak, face à des troupes légalistes formées et armées par les États-Unis, donne un excellent exemple de ce à quoi on pourrait s’attendre en Afghanistan si les Talibans choisissaient l’option armée.

Un avenir plus qu’incertain…

Au rang des espoirs, il faut cependant noter que, si les affairistes les plus pessimistes ont déjà plié bagage et que ceux qui restent ont déjà un billet d’avion en poche, certains Afghans croient fermement dans la période à venir ; et c’est aussi un signe très encourageant de constater aussi que d’autres Afghans, actuellement expatriés, se proposent de rentrer au pays pour participer à l’écriture de la page qui s’ouvre.

Gagner le cœur de la population, même si ce n’est pas la priorité pour qi veut s’assurer le pouvoir, pourrait avoir des effets sur le long terme.

L’important, en effet, ce sera d’améliorer sensiblement l’existence des citoyens, leurs conditions et niveau de vie, et pas seulement ceux des habitants de la capitale ; par la construction d’infrastructures qui changeront leur quotidien : eau, électricité, routes…

Ce sera aussi rénover l’image des dirigeants, en luttant contre la corruption.

Dans ce sens, la récente arrestation, pour corruption, du gouverneur de la Banque centrale d’Afghanistan, condamné à quinze ans d’emprisonnement –du jamais vu-, pourrait marquer le début d’une nouvelle ère de gouvernance pour ce pays si malmené et depuis si longtemps. Sait-on jamais…

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Pierre Pouchairet

Commandant de la Police judiciaire (France) - Chargé de la coopération française en Afghanistan (2006 à 2010) - Résident à Jérusalem (Israël / Palestine)

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