ALGÉRIE – Alger, pour le bien de tous…

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Alger sortait à la lumière, des ténèbres coloniales… Ensuite, la Barbarie est venue.

Il n’y a pas que l’horloge florale qui est réduite à ses vestiges. Il n’y a pas que le cadran solaire du parc de la Liberté qui a mis les voiles. Il n’y a pas que les cinémas qui ont fermé. Il n’y a pas que les taxis qui se sont transformés en souvenir. Il n’y a pas que les cafés qui n’en sont plus. Il n’y a pas que l’hygiène qui se cache. Il n’y a pas que la joie qui se voile. Il y a une ville qui n’en est plus une. Un lieu à la mesure de la déshérence de l’urbanité. Un lieu que l’on traverse aussi vite que l’on peut. Sans s’arrêter, sans regarder. Il n’y a rien à contempler et même rien à voir. Même la mer là, en face, derrière les barreaux de l’interdit. Belle et inaccessible. Une ville fermée à la mer qui l’a faite. Une ville corsaire retournée, désorientée. Coupée de sa mère, la mer. Alger est sombre, sous la lumière. Alger est triste dans sa blancheur ; et la nuit on l’illumine pour personne. On lui a mis un peu de bleu. Mais le sourire a besoin de plus qu’un maquillage.

Nostalgie et devenir

Ville inscrite dans la nostalgie impuissante de ceux qui ne l’ont pas faite. Dans les récits dépenaillés de vendeurs de souvenirs douteux.  Ville qui n’en peut plus d’être un mythe. Ville chantée au passé. Ville qui ne sait plus son futur. Ville en attente. Ville livrée à l’argent sourd à sa complainte. Ville dépareillée, ville phagocytée par les intérêts barbares. Alger est sinistrée dans son être, dans ce qu’elle fût, dans ce qu’elle doit être.  Même la lumière force son ciel et sa blancheur, la lumière amante immaculée de la ville fille des flots, qui le matin émerge de la mer, en face et autour, pour la pénétrer de toutes parts, l’éclabousser de ses rayons et faire chanter ses murs. Alger se ferme à tout, s’enferme, se tait, s’étouffe, farouche. Alger a peur de sa nuit, s’emmure lorsque la lumière se retire. Elle fuit sa propre lumière, celle qui devrait, après le jour, exhiber ses atours.  Alger n’a pas d’habitants, ces âmes comme on le dit pour dire les habitants en chiffres. Elle n’a pas d’habitants au sens de ceux qui la font, la vivent, la créent, la recréent. Ou très peu, très rares. Alger n’appartient à personne, même pas à ses amoureux. Elle n’offre rien, quand on y est, que l’impression d’attendre un départ. On peut vivre la ville, on peut la sentir, on peut vibrer à ses pulsations intimes. On peut vivre ses peines et ses douleurs, on peut rencontrer ce poète en mal de sa bien-aimée. On peut l’entendre parler, de Hana, à la ville et à ses murs, de sa quête éperdue d’éternité, comme on doit parler à une ville qui est la sienne. Comme on doit faire pour dire l’amour. On peut l’entendre dire à  Alger et à ses murs, qui les enfouissent dans le silence, ses secrets, son amour. Ville amour, Alger ne chante plus, ou très peu ou très mal. Alger n’écrit plus sa mémoire vivante, son présent et son avenir. Peut-être Hana se racontera-t-elle un jour, le poète y croit qui en parle à la ville, il y croit, il croit que l’éclosion est proche, qu’Alger va s’ébrouer et revivre. Retiendra-t-elle l’amour du poète ? Retient-elle encore les moments de vie ? Peut-être. Quelqu’un dit qu’Alger n’est pas morte, qu’Alger souffre de ne plus pouvoir être. S’il dit vrai, elle a besoin du poète et de la légende de Hana. De tous les poètes, de toutes les Hana pour  épouser la lumière et le ciel, apprivoiser la nuit. S’il dit vrai, Alger a besoin qu’on l’aime et, pour l’aimer, il faut que l’on s’aime, qu’on lui parle, qu’on la raconte et qu’on lui raconte l’amour et la vie. Il faut qu’on y chante et qu’on y danse en pleine lumière, celle qui vient du soleil qui monte de la mer tous les matins, comme celle de la nuit. Il faut que ses habitants deviennent ses habitants, ses âmes, qu’elle leur appartienne et qu’ils lui appartiennent, qu’elle les construise et qu’ils la construisent. Cela pour que se renouent tous les fils, du présent, du passé et du devenir. La nostalgie trouvera quoi nourrir dans ce qui naîtra, de ses enfants retrouvés, et qui aura besoin du souvenir pour se nourrir.

On se retrouvera dans cette Alger si envoûtante

Le temps a passé et le souvenir s’en prend au présent outragé, la révolte contre le déni en guise de credo. Au creux de la révolte, la fin des illusions et le nécessaire éveil. Le poète croit à la délivrance du beau et Hana, plus que lui, le veut, le lui murmure par-dessus la grisaille dans une candeur qui défie le diktat du temps asservi. « …On se retrouvera dans cette Alger si envoûtante quand elle voit ses amoureux flâner sous son soleil… Je te rejoindrai sous le jasmin de la belle cité. », tel est le message de Hana. Le diktat de la servitude est pourtant là, depuis que la Barbarie a balayé les rêves et que chaque matin, la ville se réveille à l’adversité des angoisses plurielles, jamais réunies, telles que l’étaient les espérances des lendemains qui chantaient, il n’y a pas si longtemps. Au temps où les rythmes et les couleurs n’avaient besoin que de l’amour d’être et de caresser la vie. Au temps où il n’y avait besoin que d’un regard, que d’un sourire pour se dire, sans plus, sans rien autour.

La ville sortait à la lumière, des ténèbres coloniales, voulait chanter et vivre et chantait et vivait, insouciante, confiante, enveloppée dans le bleu de son ciel et bordée par le bleu de sa mère, la Méditerranée. La Barbarie est ensuite venue, dans le vacarme et dans le déchirement des âmes, charriant le sang et les larmes et la haine. Finalement, au bout de la tragédie, la ville exsangue, soumise, la Barbarie a sorti des couleurs et des lumières pour en lui mettre plein les yeux. Pour l’emporter dans un tourbillon où la chaleur humaine n’a plus cours, où ne doit régner que la doxa de « tous contre tous » pour le « bien de tous » », dit-elle, où le sourire doit cacher l’argent convoité.

Tant pis pour le reste, tant pis pour la détresse qui erre sans trouver de refuge, qui se heurte aux murs et aux portes dressées pour protéger, non plus l’intimité, mais les fortunes amassées, les égoïsmes cultivés à l’ombre de la trahison du spasme libérateur, qui enfanta l’Algérie fraternelle, lumineuse qui illumina notre poète. Celui-là qui cherche Hana, pour ressusciter la vie, Hana qui sait qu’il la cherche et qui renaît pour lui. « Trouve-moi au détour d’une rue sortant de mon école. », lui dit-elle ou croit-il entendre, peut-être. Sachant qu’il doit se ressourcer dans le passé, pour y puiser l’énergie et y redécouvrir le spectacle enchanteur de cette fille, devenu femme, courant à la rencontre de l’absolu d’un avenir humanisé. Sachant qu’il doit revivre ce rire fait de cette insolence que procure la certitude des lendemains sans peurs. Ni nostalgie d’un « paradis perdu », ni repli mémoriel, pour le poète. À la rencontre de Hana, c’est la force tonifiante qu’il trouve, à la source de ce qui doit revivre. Hana lui a dit : « Je te rejoindrai sous le jasmin de la belle cité. » Un voyage projeté vers un futur fleuri, non pas un simple souhait, mais un rendez-vous ordinaire, où la ville sera autre et offerte à l’amour retrouvé, à l’Humanité revenue.

Poème pour Hana

Maintenant, quelque part, partout, la planète gémit de l’ignominie, de la Barbarie qui ne se lasse pas d’étouffer les rires d’enfants, de tuer la vie dans les yeux des hommes, de piétiner les jardins pleins de promesses fleuries, de couvrir le ciel de ténèbres, de semer la haine et de faire éclater son rire carnassier, pour couvrir les chants rebelles, les musiques libres. Partout la Barbarie traque les poètes. Partout ces insurgés contre son ordre, la narguent, la criblent de mots lumière et emplissent l’air des parfums de l’espérance. Partout, sous le joug, sous les bombes, s’entonnent les refrains du devenir de l’Humanité. Dans Alger la rebelle, les poètes savent la Barbarie dans la chair de leur peuple, ils la savent et ont survécu. La ville aussi le sait, qui les abritent et leur sourit, comme seule sait sourire une ville martyre. Les poètes le voient ce sourire qui fuse complice, qui nourrit leur verve, qui les réchauffe, qui leur dit le secret vital de son éternité.

Ce matin, la ville n’est plus sous la pluie, le soleil amical de l’hiver l’a réveillée, qui resplendit sur la blancheur de ses murs. La lumière sans cesse ressuscitée de la mer en face de la ville debout, qui la regarde et qui défie l’horizon par où venaient les périls, vers où s’élançaient ses corsaires. Et Hana est là qui trouve son poète, qui l’attend, qui attend qu’elle lui prenne la main à travers Alger. Elle la prend et l’entraîne, tout en lui parlant : « Tu nous racontes… tu nous aimes… tu nous vois vivre… sentir… pleurer… c’est bien moi… que tu écris. » Hana savait qu’elle l’avait conquis son poète, sa voix lui murmure : « Elle t’aimera… et ne cessera de t’aimer… te fera découvrir de belles ‘choses’ que tu laisses passer… » Et lui écoute, se laisse mener, transporter presque, et Hana qui parle de la ville, dans le monde, le monde qui entoure la ville, qui est dans la ville, qui est là qui se devine, par ses rues, par les gens. Le monde où le poète doit rencontrer les « belles choses » promises par Hana. Les « belles choses », qu’il avait « laissées passer », Hana lui en avait montrées et fait sentir beaucoup, depuis qu’ils s’étaient rencontrés et reconnus.

Il saura les dire, ces choses qui disent la mémoire et le présent d’Alger et portent ses lendemains, les lendemains de ses enfants qui croquent la vie et l’inondent de leur innocente insolence. Depuis que ses yeux se sont ouverts à Hana et qu’il l’avait retrouvée comme elle le lui avait dit, le poète parle aux habitants de la ville et au monde. Et comme le veut Hana, la fille de la ville, il la racontera, il écrira Hana pour écrire la ville, se dire et dire l’humain qui résiste à la Barbarie, qui construit les jours à venir, meilleurs, où la ville vibrera du bonheur d’y être, d’y vivre, d’y naître au monde, d’épouser le rêve réalisé. Celui de Hana devenu le sien, celui des habitants réconciliés avec la ville, celui caressé par ceux dont les noms ornent les rues, celui que présage toutes les détresses.

Une ville, des noms

Il y a Hercule, Héraclès, qui aurait fait Icosium cet objet d’archéologie qui serait Alger originelle. Hercule, Héraclès et ses « Travaux », cette mythologie de là-bas, de l’autre côté de la mer, dont la réalité égale celle de son rôle géologique dans l’ouverture du détroit qui relie Méditerranée et Océan atlantique. Il y a plus près, dans le temps, dans la vie, dans le vrai, dans ce que Hana sait. Il y a D’zayer de Bouloguène ou Bologhine, l’homme à la truelle, l’Amazigh, le Sanhadji, le bâtisseur de la ville. D’zayer pour la mémoire et pour le présent, pour Dziri qu’il était. Pas pour ces récifs ou îlots  d’une étymologie hasardeuse.

D’zayer dans la bouche de Hana, dans celle des enfants de la ville, de ses poètes, dans les chansons qui la disent. D’zayer, depuis toujours, depuis qu’elle a surgi. Pour le poète, Hana embrasse d’un geste l’Histoire de Dzayer ville et pays. Le poète doit dire ce que Hana lui souffle et qu’il boit. Le poète écoute Hana : « Je nourrirais tes mots même si je venais a disparaître… » Elle s’installe dans l’éternité, Hana. Il n’y peut rien, envoûté il la suit, sa main l’entraîne. Elle lui a fait une promesse, parlant d’elle-même : «  Elle te dira tant de choses… » Et lui écoute et attend, suspendu à son souffle, à sa voix. Hana a les mots qui le transportent : « Tu me laisses parler comme un Gouwal… et moi je me lâche… t’es comme le plus heureux des poissons dans l’eau. » Lui aussi s’est lâché dans le monde de Hana, qui défie l’instant, qui défie le temps. Il se croit fou et Hana lui répond : «  J’aime si t’es fou… la belle ‘folie’ des gens qui savent aimer… t’es mon Fou… » Car elle sait que seule cette forme de folie, la poésie peut dire le vrai des choses. Elle lui parle alors des rues, des places et de leurs noms.

Car il y a bien des rues, des places et des noms. Elle lui parle de Malika Gaïd, cet « Ange de Lumière » qu’a dit un autre poète ; Malika qui a bravé la Barbarie et illuminé l’humanité rebelle.

Elle lui parle de Zighout Youcef qui a fulguré contre l’ignominie coloniale. Elle lui parle de Maurice Audin dont le combat a poussé le crime absolu à le faire disparaître, pour que lui dans un geste ultime rejoigne le firmament des hommes libres. Hana a beaucoup parlé de ces femmes et de ces hommes, morts par centaines de milliers, ou vivants, dont l’aura essentielle anime la mémoire collective, entretient l’instinct libertaire et constitue la sève des luttes à venir. Elle explique, parfois, à son poète le sens de la foi qui l’anime, quand le soleil déchire l’hiver pour semer ses rayons sur la ville et ses murs. Le poète boit ces mots maintes fois murmurés : « J’aime emmener ceux que j’aime vers cette Lumière que je perçois au loin et qui appelle… ».

Et il la croit désormais, il a fini, par percevoir la Lumière de Hana. Hana le sait qui s’attache à lui, qui lui dit doucement, pour l’envelopper d’affection, le reconnaître, le consacrer sien : « J’aime bien ta présence… chaleureuse… présence qui écoutera mes silences… et t’aimerai pour ça… »

Autour, Alger attendrie les observe, les couve, les embrasse…

 

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Ahmed Halfaoui

Chroniqueur de presse (Alger)

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