MONDE ARABE – «Djihad», le théâtre au service du politiquement correct

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MONDE ARABE - Novembre 2015 - Pierre PICCININ da PRATA« J’achète halal, donc je suis »… « On n’aurait jamais dû venir à ce djihad à la con »… « C’est qui l’ennemi ?! »… « On pourrait trouver un moyen détourné de faire les choses »… « Le djihad, c’est mal »… « Le Coran ne parle que d’amour, mon frère »…

C’est la pièce de théâtre qui cartonne, en Belgique, État européen qualifié de « plaque tournante du djihadisme » à destination de la Syrie… Un scénario très politiquement correct, sans la moindre fausse note, à destination des jeunes, qui prétend cerner une thématique d’une extrême complexité et expliquer aux écoliers ce sujet d’une intense actualité. Un spectacle qui s’adresse principalement à un public d’adolescents ; donc à un public fragile qui n’a ni les connaissances, ni l’esprit critique pour démonter la mécanique qu’on lui assène comme la vérité (avec humour, qui plus est; ça fait mouche, immanquablement).

Écrite par Ismaël Saidi, mise en scène et interprétée par quatre amis issus de l’immigration arabo-musulmane en Belgique, dont un ancien policier, la pièce des trois compères qui n’ont aucune connaissance des théâtres syrien et irakien accrédite parfaitement la version admise de l’opinion publique européenne formatée par les médias mainstream : les djihadistes partis combattre pour l’État islamique (EI) sont de « pauvres types » en décrochage social qui ignorent tout de l’Islam.

Une vision largement répandue en Europe, mais qui se révèle plus virtuelle que réelle, très éloignée des réalités du terrain… Et, quand on connaît le sujet en profondeur, ça devient révoltant.

L’histoire commence sur le banc d’un parc de Molenbeek, commune de la région bruxelloise désormais internationalement célèbre ; d’emblée, les « candidats » au djihad sont présentés sous les traits de débiles profonds qui cumulent tous les poncifs véhiculés par la presse : des jeunes de banlieue sans le sou, qui bafouaient tous les principes de l’Islam trois jours avant de décider de partir pour la Syrie (alcool, drogue, sexe…) et se sont découvert une foi naissante à l’écoute de deux versets du Coran prononcés par un imam manipulateur.

Rien n’est oublié des clichés habituels ; ainsi, l’un des trois amis, Redda, déclare à ses compères que les vidéos d’entraînement au combat qu’on lui a demandé de visionner sont bidon, car, lui, est déjà formé… par les jeux électroniques qu’il pratique depuis toujours. « Je suis un as de ‘Call of Duty’, moi ! ». Et Redda de conclure : « Vivement qu’on puisse tuer quelques mécréants, hein ! »

Dans mon souvenir, un jeune Français d’origine Maghrébine que j’avais rencontré en Syrie en janvier 2013, parti de la région de Toulouse, m’avait expliqué : « Nous avons trop vu à la télévision des Musulmans sunnites se faire massacrer par l’armée du régime ; et personne ne vient à leur secours. Mais ça ne m’étonne pas, car cela fait des décennies que les Occidentaux font la même chose au Moyen-Orient. Moi, ce qui m’a décidé, c’est l’image d’une femme, blessée et qui tenait dans ses bras son enfant mort. J’ai été choqué ; je me suis dit : ‘Elle pourrait être ma mère.’ Alors, je suis venu ici, combattre pour mes frères. C’est ça l’Islam ; c’est ce qu’il devrait être. Les Musulmans sont des frères pour les autres Musulmans, et ceux qui se disent musulmans mais ne font rien pour leurs frères ne sont pas des Musulmans. »

Même discours de la part de jeunes Égyptiens et Britanniques que j’avais rencontrés en 2012, qui m’avaient expliqué qu’ils n’avaient pas été recrutés à la mosquée, mais avaient décidé, entre eux, en réfléchissant à ce qui se passait en Syrie, d’y aller combattre ; ils en avaient alors parlé à leurs parents et à leurs oncles, qui avaient d’abord tenté de les décourager, mais qui, ensuite, face à leur détermination, les avaient aidés à prendre contact avec un réseau djihadiste.

J’ai âprement débattu avec un djihadiste palestinien de dix-sept ans, avec lequel je conversais au sein de la katiba (brigade) de Jabhet al-Nosra (la branche syrienne d’al-Qaeda en Syrie) dont j’étais l’otage, fin juin 2013, lequel possédait le Coran dont il avait une maîtrise impressionnante, de même que de l’histoire politique des États arabes au XXème siècle ; d’une intelligence remarquable, le jeune homme n’avait pas été « embrigadé », il voulait participer à l’émancipation d’un Monde arabe uni par l’Islam des origines et ressourcé par lui.

Les supporteurs de l’État islamique, que j’ai rencontrés au sein des communautés arabo-musulmanes de Bruxelles et de Paris, n’avaient rien, eux non plus, jeunes et moins jeunes, d’imbéciles profonds ou d’ignorants naïfs. Ils adhéraient avec cohérence et conscience à l’Islam salafiste, comme le projet de société et la promesse divine qu’ils appelaient de toute leur foi.

Étaient-ils, tous ceux-là, les « paumés débiles endoctrinés par les mosquées » dépeints au grès des facéties arrogantes et des raccourcis faciles, qui font rire à bon compte un public pré-conditionné, du scénario de « Djihad » ? Ne plus aller « à la mosquée », c’est apparemment la morale à retenir…

Autre approche du monde, autres valeurs, qui échappent à l’entendement de l’Occident, aveuglé par l’insolence de ses convictions à vocation universelle et incapable d’admettre un regard et une logique différents… et à la vision simpliste d’Ismaël Saidi.

Tout le reste suit à l’avenant, du même tonneau d’ignorance crasse des motivations de ces jeunes, des moins jeunes, des intellectuels et universitaires qui épousent l’Islam politique et adhèrent aux principes de l’État islamique… Symptomatique de cette bêtise ambiante qui baigne le public sur le sujet.

Les chants des combattants de l’EI, religieux (pour la plupart des versets du Coran) et politiques (qui, souvent, dénoncent la volonté hégémonique de l’Occident envers le Monde arabe), sont résumés à de la musique bruyante qui parle « de corps qui sont en train de rôtir en Enfer et des mecs qu’on accroche par les doigts de pied ».

Et, de longue expérience, je n’ai jamais vu aucun djihadiste, pas même dans les brigades dites « modérées », ni même non plus dans les katiba de l’Armée syrienne libre ou de Liwa al-Towheed, se trémousser du popotin sur un air d’Elvis Presley.

Amalgame facile et à dessein entre une allusion aux interdits islamiques de la représentation graphique du prophète et une autre allusion aux attentats contre Charlie hebdo et les caricatures grossières et provocatrices qu’on sait…

L’entendement du conflit israélo-arabe par les djihadistes est réduit à sa plus simple expression : « Les Juifs, ils veulent nous tuer ! »

Le martyre tourné en dérision… Méconnaissance totale de l’Islam… L’hystérie des deux drôles sur les planches, lorsque le drône « tue » Ben… En opposition à la grande dignité des combattants islamistes lorsqu’ils perdent l’un des leurs, là-bas, en Syrie ou en Irak.

Les types sont ensuite représentés trouillant et pleurnichant sous la mitraille… Tout le contraire de ce que j’ai pu constater à Alep, Homs, Idlib… et ailleurs encore.

MONDE ARABE - Novembre 2015 - Pierre PICCININ da PRATA'Rencontre équivoque avec un Chrétien : les trois quidams partagent quelques vivres avec un homme qui vient d’enterrer son épouse ; la scène se passe dans une église en ruines dans laquelle tournoie un Christ en croix, attaché par une seule main… « Je m’appelle Michel Sleimane ; je suis chrétien. » ; « Hé, les gars ! On est en train de pactiser avec l’ennemi ! » Toujours en Syrie, y compris lorsque j’étais otage, j’ai été respecté en tant que Chrétien par les islamistes, comme le préconise le Coran à l’égard des « Gens du Livre »… Méconnaissance des réalités… Distillat inconscient d’une virtualité controuvée.

« Je suis arabe… Et aujourd’hui on nous tue ! », se désole le Chrétien.

Aujourd’hui on vous tue !? C’est vous qui avez commencé !

Mais, pour l’amour du ciel, dis-moi ce qu’on a fait ?

Ben, justement ! En fait, vous avez… En fait, ils ont fait quoi ?

En fait, heu… En fait, heuuuuuuu…, bégaie Redda sous les rires crédules des spectateurs abusés par l’effet comique.

Mélange d’un peu de tout ; les pistes sont brouillées pour le néophyte : « Je suis arabe »… Ce qui ne veut pas dire « musulman »… Et la réponse est connue, en Syrie : la très grande majorité des Chrétiens et presque tous les clergés des communautés chrétiennes ont pris le parti de Bashar al-Assad contre la menace de l’islamisme sunnite…

Un seul passage crie la vérité, lorsque l’un des trois protagonistes s’étonne, arrivé à la frontière turco-syrienne : « Hé, les gars, c’est bizarre, hein ! On n’entend aucun bruit… On ne dirait pas qu’il y a la guerre de l’autre côté. »

C’est vrai qu’on n’entend rien, en fait…

C’est parce que le bruit, il traverse pas la frontière !, réplique Redda, le plus « idiot » des trois.

Oui, c’est celaaaaaa

Hé bien, oui, c’est cela ! Je l’ai souvent expérimenté, lorsque j’attendais d’entrer en Syrie, à la frontière turque. Tu as dit la seule chose vraie dans cette pièce, Redda : la guerre ne passe pas la frontière.

Bref… Une contre-vérité, certainement pétrie de bonnes intentions, mais qui évite soigneusement les vraies questions, celles de l’Islam politique, du retour à l’Islam militant comme source d’identité, et ajoute son mensonge à la dangereuse incompréhension du phénomène djihadiste suscité par l’apparition de l’État islamique.

Laissons ainsi le mot de conclusion à ce spectateur interrogé à la sortie d’une représentation de « Djihad » : « À la fin de la pièce, quand il y a l’ovation, quand tout le monde se lève, hé bien… on ne réfléchit pas, et on le fait aussi, tout simplement… »

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

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