MONDE ARABE – Le Monde arabe en postmodernité (2/2) : Épiphanie d’un destin pluriel

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J’ai esquissé, en première partie, ce qu’était le destin arabe, sous-entendant qu’il est voulu ainsi par certaines forces supposées irrésistibles agissant tant de l’intérieur, surtout au niveau mental, que de l’extérieur de la part des tenants du désordre actuel dans le monde.

Il s’agissait du « dasein » arabe, l’être-là heideggérien, cette existence conçue comme présence au monde et qui est surtout un lieu de questionnement sur les tenants et aboutissants d’une existence donnée, perçue à la surface, jamais au creux des apparences.

En cette seconde et dernière partie, il sera question de ce que pourrait être ce destin si l’on se détachait de son « ex-istence » factuelle actuelle, étudiant son être en puissance, donc de manière ontologique en tant qu’être, indépendamment de ses déterminations particulières actuelles, historiquement orientées.

J’entends y confirmer une conviction assise sur une évidence : que le soleil se lève bien à l’est. Toutefois, comme ce n’est pas le soleil qui se lève, mais plutôt la terre qui tourne, et qu’elle est figée aujourd’hui artificiellement sur l’Ouest, y compris et surtout dans l’imaginaire arabe et l’inconscient musulman, il est bien temps, en une époque qui est la fin d’un monde et une faim d’un nouveau monde, qu’elle reprenne sa rotation afin de finir par voir enfin le soleil. C’est bien le temps pour une « Movida » arabe.

La « Movida » a déjà commencé en Tunisie

La Movida est ce mouvement culturel créateur d’une condition existentielle nouvelle en Espagne au sortir de la dictature franquiste, durant la période de transition démocratique, à l’orée des années 1980.

Ce fut un condensé d’envies et de désirs, notamment de la part d’une jeunesse espagnole avide de libertés, toutes les libertés; ce qui s’est manifesté par l’apparition de nouvelles pratiques aussi bien sociétales que politiques et culturelles. C’est ce qui a, au reste, fondé l’intégration de l’Espagne à Europe.

Je trouve une parfaite similitude avec ce qui se passe en Tunisie depuis le 14 janvier 2011, devenue le fer de lance de ce qui a été qualifié de « Printemps arabe » et qui est gros de tous les ingrédients d’un véritable printemps se devant d’être islamique. C’est que la religion en islam est par excellence civile, étant laïque au sens étymologique : la chose du plus grand nombre.

Pour cela, ce qui se passe en ce pays, souvent pionnier en nombre de questions sensibles dans le monde arabe, ne laisse pas indifférent le reste du monde, l’Occident en particulier. Pour cela j’affirme que l’intégration de la Tunisie à Europe est primordiale pour réussir une Movida qui sera forcément celle de l’islam et ce, pour le moins, dans le monde arabe, à commencer par le Maghreb.

La Movida tunisienne, et arabe à terme, s’inscrira alors dans le fatal processus de démocratisation du Sud arabe moyennant une libéralisation qui ne saurait se limiter à l’économie, déjà en cours avec ce que je qualifie de « capitalislamisme sauvage », la  machiavélique alliance entre le néolibéralisme et l’intégrisme musulman: une tentative de dernière chance du néolibéralisme pour sauver ses intérêts liés au désordre des rapports actuels de l’échange basé sur un ordre mondial en agonie.

Aussi verra-t-on, tôt ou tard, disparaître les tabous comme l’inégalité successorale entre les sexes, l’anathème en islam sur l’alcool, les drogues douces et les relations homosensuelles (le terme que je propose pour une déconnexion d’avec la connotation sexuelle inutile, le sexe arabe étant, au vrai, une sensualité). On annonce même déjà, en Tunisie, que l’année 2017 sera placée sous le signe de l’abolition de l’homophobie en tant que thématique symbolique de l’acceptation du différent, l’homosensuel étant justement la figure emblématique du différent absolu en terre d’islam.

Ce que dit la sagesse populaire

Une telle orientation cadre, au demeurant, avec l’essence de la sagesse populaire bien vivace chez les peuples arabes, et ce tout autant qu’avec la marque de l’époque postmoderne qu’est le retour à l’antique tradition en ce qu’elle a d’archaïque au sens étymologique, soit ce qui est premier, essentiel.

La sagesse du peuple arabe veut que lorsqu’on croit se retrouver dans une impasse, ce qui est bien le cas de son monde, on vérifie si c’est bien le cas et non pas juste une illusion pour cause d’appréhension erronée de cette réalité qui ne semble avérée que du fait d’une telle conviction, fausse justement.

Est-il encore utile de démontrer que le résultat d’un problème mal posé est forcément faux, l’impossibilité de trouver la solution ne provenant que des termes de l’exposition du problème ? Aussi,  le changement  du  point  de  vue que l’on a sur une chose, sa propre situation en l’occurrence, amène immanquablement à  changer  la  donne et le jugement qu’on en a.

Ne serait-il donc pas utile de se poser toujours cette question, en cas de problème apparemment insoluble ou une situation jugée critique : ce  que  nous  voyons  fait-il  le réel ainsi vu et observé ou  n’est-ce pas notre  façon de le voir et donc de le penser  qui fait qu’il est ce qu’il est, et qui pourrait donc changer si nous changeons notre observation et/ou jugement ? En  modifiant  notre  point  de  vue,  ne  modifions-nous pas  aussi  ce  que nous  voyons ?

Que dire alors quand ce point de vue porte sur une réalité propre mouvante par définition et que ne fige qu’un mental artificiellement sclérosé ? L’Arabe, qu’il fasse partie de l’élite ou du menu fretin, ne se juge-t-il pas si mal qu’il a fini par donner naissance au sentiment de supériorité, le parfait pendant de l’infériorité cultivée en complexe justement ?

Au vrai,  ce  que  nous  voyons  n’est que ce  que  nous  pensons, à tort ou à raison ; aussi, s’il  déplaît, il suffit juste de commencer par changer  notre  point  de  vue  pour, fatalement, réussir à  changer  du  même  coup  ce qu’on croit être et qui n’est que ce qu’on voit, nullement intangible, étant le pur produit de notre vision.

Faut-il pour le faire, d’abord au niveau mental, n’être pas néocolonisé à ce niveau, puis le prolonger sur le plan de notre rapport à l’altérité. C’est bien ici de la banalité pour qui ne néglige pas la sagesse populaire; dans le même temps, c’est l’un des principaux enseignements de la physique quantique, aujourd’hui incontournable.

Grammaire du destin : dest’1 et dest’n

De prime abord, une action sur l’orthographe est déjà utile pour se déconditionner ; aussi serait-il pertinent de ne plus écrire qu’ainsi le destin en son sens négatif : « dest’1 », afin de réaliser à quel point on en fait nolens volens une illusoire unicité.

Tout en en gardant l’unité, mais en tenant compte de sa multiplicité, il serait par contre judicieux d’orthographier désormais le mot, en sens positif : dest’n. On passe ainsi du un (1) au nombre indéterminé dont l’abréviation est n, bien moins valeur unique que non identifiée, et surtout en tant qu’abréviation de nano pouvant être extrêmement petit sans manquer d’être multiple, surtout mis en puissance ou, encore mieux, pris comme puissance.

C’est d’autant mieux possible que le destin (pour l’écrire une dernière fois ainsi) est, étymologiquement, ce qui est fixé, le mot étant dérivé du verbe « destiner », du latin classique destinare, « fixer ». Ce nom masculin est voulu comme étant la puissance inéluctable semblant prévoir le cours des événements, les diriger vers une certaine fin. Aussi pense-t-on ne pouvoir échapper au destin dont on fait aussi l’avenir, le sort ou l’ensemble des événements de la vie humaine.

Ainsi utilise-t-on, par exemple, l’expression « tisser son destin ». Ce qui met bien l’accent sur la nature de réseau du destin qui serait une sorte d’araignée; il serait cet ouvrage fabriqué de l’entrelacement des fils d’une chaîne, qui serait le donné reçu en héritage, et ceux de la trame, qui serait le donné existentiel, l’expérience de la vie, celle-ci étant le métier sur lequel est tendue la chaîne.

L’humain serait-il donc moins industrieux qu’une araignée bien capable de construire en réseau ? Celui-ci étant ici, bien évidemment, son sort, sa destinée ou ce qu’il attend de son existence. Ne parle-t-on pas, d’ailleurs, de ligne de destin ou de saturne, locution en usage en chiromancie désignant le sillon dans la paume de la main dont le tracé serait indicateur du destin et des relations humaines ? Or, une ligne se trace comme se tisse un réseau ; elle n’est que des points mis en réseau.

C’est probablement dans ce sens que la sagesse populaire use de l’expression que chacun est maître de son desti’n, au sens qu’il en est responsable; comment serait-ce possible si l’on ne possède pas une pluralité de possibilités d’actions, une sorte de couteau suisse ou de trousseau qui, s’ils ne servent pas, c’est faute d’en user ou d’en savoir se servir ?

Le dest’n arabe pourrait-il donc être autre chose que cette misérable condition figée, comme si l’on se condamne d’avance au fatum, une fatalité contraire à l’esprit de la foi qui l’inspire et à la volonté devant caractériser le fidèle qui la porte ? Cela impose de ne plus le voir en cette unicité rappelant la Parque qui désignerait bien le dest’1. Qui ne connaît donc l’expression « ciseaux de la Parque » employée pour désigner la mort ?

Or, en mythologie, on met plutôt au pluriel ce mot, « les Parques » étant une triade de divinités féminines romaines ou grecques. Nona, Decima et Morta — appelées « Moires » chez les Grecs— sont chargées de filer, dévider et couper le fil des vies humaines. Et revoilà le réseau ! De plus, parler de couper, c’est signaler celui qui fait l’action de frapper dont l’étymologie latine populaire est « colpus », mot dérivé possiblement de fonds primitif francique qu’est « hrappan » voulant dire « arracher en secouant ».

Le dest’n arabe devenant une multiplicité d’opportunités serait alors de s’arracher à son présent, non point en revenant à un passé illusoire, mythique et dépassé, mais en le secouant pour en tirer la substantifique moelle, en faire un nouveau mythe, postmoderne cette fois-ci.

En partant de l’analyse judicieuse de Jacques Berque  qu’ « il n’y a pas de pays sous-développés ; il n’y a que des pays sous-analysés », il ne s’agira de rien d’autre que d’appliquer la devise du chevalier : « Fais ce que dois, advienne que pourra. »

Avant de tenter d’en esquisser une recette, revenons sur l’état actuel du monde arabe dans un monde en désordre en nous focalisant moins sur le présent, la surface des apparences, mais en signalant plutôt les linéaments du futur en gestation, allant au creux des apparences toujours trompeuses.

L’autre monde arabe : tribalisme et démocratie sauvage

Commençons par noter cet aspect essentiel dans la vie humaine bien qu’il soit cantonné dans le dérisoire actuellement par la doxa arabe : la vie sexuelle. Or, les choses étaient bien différentes avant, ce qui nous a valu ce monument de sensualité que sont les Mille et une nuits ! Comme le dit Rilke : « La vie créatrice est si proche de la vie sexuelle de ses souffrances et voluptés qu’il n’y faut voir que deux formes d’un même besoin. »

Ne serions-nous pas bien véridiques en liant développement et épanouissement sexuel ? Nous le pensons, mais nous ne nous y attarderons pas ici. Par contre, nous rappellerons volontiers ce qu’assurait Saint Thomas d’Aquin : « Il faut un minimum de bien-être pour pouvoir pratiquer la vertu. » Or, justement, le développement économique est interdit au monde arabe en cet univers globalisé, dominé par le capital occidental, un capitalisme de plus en plus sauvage qui plus est.

Que se cherche-t-il donc dans le monde arabe ? Tout au plus, par le biais de ce « capitalislamisme » sauvage que je dénonce, à bien ferrer en son état de dépendance le monde arabe en manipulant ses élites, converties à un occidentalocentrisme passé de mode ou s’abandonnant à une fausse poésie religieuse, car intégriste, comme on le ferait avec la dive bouteille, pour non plus noyer son chagrin, mais le diffracter, l’imposer au plus grand nombre.

Cet état dramatique des choses n’est prégnant sur les masses qu’à la surface, car elles se protègent en simulant et en dissimulant tout en préservant ses trésors dans l’informel et l’occulte. C’est ce qui explique la permanence de la musique dans les rues arabes, cette musique qui est bien la traduction la plus poétique de la vie, ainsi que l’assure Jean Claude Casadesus.

Il y a aussi la religion, bien évidemment; qui douterait de la fibre musicale et poétique de l’islam à travers le Coran ? Certains sont même soûlés en écoutant les psalmodies au point qu’un chercheur français s’est demandé s’il n’y avait pas un lien intime entre la psalmodie et son effet anesthésiant sur les cerveaux musulmans.

Au vrai, la religion, en dehors de celle qu’on instrumentalise, est juste un paravent chez le peuple pour échapper aux contraintes dans un environnement répressif, sauvegarder des libertés interstitielles, vécues donc informellement, au petit hasard la chance, loin des regards et de la répression du pouvoir.

Cocteau disait, à ce propos, que le hasard, c’est la forme que prend Dieu pour passer incognito. Et la religion, même dans sa caricature en tant de religiosité, est l’apparence que joue l’Arabe pour ne pas se faire remarquer, car sinon sa foi est jugée iconoclaste et menace sa vie. Son esprit porté sur la contradiction le fait même querelleur et polémiqueur sur des vétilles; ne doit-on pas crier en démocratie vraie : que vive la polémique ! Or, dans un environnement de contraintes, morales surtout, on polémique de tout, mais uniquement pour se dédouaner de mal penser, mal tourner.

La polémique, doit-on le rappeler,  vient du grec ancien « polemikos », signifiant ce qui est « relatif à la guerre ». Or, la guerre vient du fonds primitif issu du francisque « werra » : « dispute ». Donc, la polémique est bien dispute; n’est-ce pas de bonne guerre en démocratie ? Qu’est-ce donc le pluralisme démocratique sinon la dispute des idées ? C’est aussi incontournable en religion. Saint Paul le disait bien aux Corinthiens : « Oportet haereses esse. » (« Les hérétiques sont nécessaires »).

Les Arabes musulmans l’ont bien compris aussi puisqu’on ne compte pas les hérésies en islam. Il faut bien qu’il y ait des hérésies ; c’est à travers les erreurs que se définit une véritable doctrine.

Tout cela fonde bien une démocratie sauvage actuellement en vigueur dans les contrées arabes et qui pourrait bien être meilleure pour les libertés que la démocratie d’élevage à laquelle ont été réduites les masses Occident, mises sous la coupe réglée du capital triomphant. On comprend bien alors pourquoi ce dernier cherche à exporter ses mécanismes obsolètes, réduisant la démocratie, pouvoir des démons de la politique (daimoncratie), au mécanisme électoral.

Outre son esprit de la contradiction, le monde  arabe est pluraliste de par ses tribus; et c’est une marque éminente de la postmodernité. En effet, le tribalisme, délesté de ses travers anarchiques par des institutions, s’y transforme en un vagabondage initiatique bien plus propice à façonner l’homme libre dans le cadre d’une démocratie réinventée, une postdémocratie, qui serait une démoarchie, puissance de la socialité, bien meilleure que la fausse démocratie occidentale trouée d’illégalités, communiant désormais dans la religion civile de Mammon.

Pour faire l’épiphanie de toutes ses richesses, le monde arabe se doit de reprendre confiance en lui-même, voir autrement les choses et mieux tirer profit de ses richesses passées et ses atouts innombrables, en se disant, comme Paul Éluard,  qu’il n’y a pas de hasard, il n’y a que des rendez-vous. Comment prendront-ils donc rendez-vous avec son dest’n ?

Du culte à la cult(e)ure

Le sûr est que le monde arabe doit assumer sa diversité, cette richesse en mesure de faire de l’Arabe un homme du futur. Il lui faut s’atteler dès aujourd’hui à se construire à l’image de l’homme parfait soufi الرجل الكامل ou ce « mensch » yiddish (מענטש), terme d’origine allemande signifiant « être humain »: آدم.

Pour atteindre à ce degré humain supérieur, cette « personne d’intégrité et d’honneur » (l’opposé du « mensch » étant cet « unmensch »), on doit cesse de jouer à la personne totalement indésirable ou inamicale, des traits caractérisant bien le faux Arabe obligé de se faire une telle apparence qui viole sa nature amicale, ouverte à l’altérité, du fait d’une sorte de « jeu du je » auquel il est obligé de s’astreindre et que je résume par la parabole du moucharabieh : simuler non pas pour dissimuler ou se dissimuler, mais par tact afin d’être au diapason de l’autre, tout en étant, au pis, à son propre avantage pour plaire.

Être un mensch, vrai homme parfait, ce n’est rien de moins que d’avoir du caractère, la rectitude, la dignité, le sens de la droiture et la responsabilité. Or, tout cela existe bel et bien en islam, mais en tant que culture et non en simple culte. C’est la culture qui peut investir le domaine public et non le culte, ainsi que cela se fait aujourd’hui alors que la foi islamique sépare bien la sphère privée, réservée à la foi, de la sphère publique où la foi ne pénètre point. N’est-ce pas le sens actuel de la laïcité ? La sécularité est ainsi bien présente dans l’islam originel.

C’est ainsi que le fidèle musulman honorera sa nature humaine étant un vrai « Fils d’Adam » (בן אדםابن آدم), l’expression bien connue des juifs de « Ben Adam » étant l’exacte transposition du yiddish « mensch » dans l’hébreu moderne israélien.

Je fais ici exprès mention de tels termes juifs, et ce non seulement en rappel de l’empreinte judaïque en islam à travers la fameuse tradition appelée « Israilyet » إسرائيليات. C’est aussi et surtout pour la raison que la renaissance arabe passe forcément par la reconnaissance de la réalité d’Israël, dans le même cadre que son acceptation de son état propre et la reconnaissance de ses richesses à leurs vraies mesure et signification.

En somme, comme on a connu dans la civilisation de l’islam les sciences du Coran et du hadith, il serait temps de passer aux arts de ces deux corpus et qui ont été, tel qu’on le sait, bien florissants. Pourquoi donc ne le redeviendraient-ils pas aujourd’hui ? Ce serait la redécouverte de la cult(e)ure de l’islam, ces arts fondateurs des sciences humaines. Il importe juste de se souvenir que la pensée authentique ne se crée pas ex nihilo. Nous sommes toujours tributaires de ceux qui nous ont précédés. Se hisser sur les épaules des géants n’est pas une vaine boutade académique, mais rappelle ce que l’on doit aux maîtres qui nous ont précédés.

Ainsi, de la notion « d’habitus » de Saint Thomas d’Aquin aux écrits de Umberto Eco sur la pensée médiévale, pour l’Occident, et du soufisme des pères fondateurs et d’Ibn Arabi à la théologie d’Averroès et sociologie d’Ibn Khaldoun, pour l’islam, on verra que pour s’affirmer et se développer la pensée a bien besoin d’assises. N’est-ce point cela le « rythme de la vie » : tout s’écoule à partir d’un point fixe ? La vie quotidienne, en sa banalité, est ainsi une actualisation de ce qui est substantiel. De même  ne peut-on bien comprendre l’imaginaire contemporain qu’en référence à des archétypes enracinés profondément. On ne peut être prospectif que si l’on sait être rétrospectif. N’est-il pas vrai que le prophète est celui qui se souvient de l’avenir ?

Comme l’a dit Jésus aux pharisiens qui lui demandaient s’il fallait payer le tribut à César, les musulmans doivent répondre aux intégristes qui polluent leur religion tolérante et œcuménique : « Redde Caesari quae sunt Caesaris, et quae sunt Dei Deo. » (« Rends à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Ce qui suppose qu’ils doivent sortir de ce piège qui veut faire de la communauté islamique un nouveau peuple élu, fermée sur elle-même, intolérante, alors qu’elle est d’abord une « communatraité », étant ouverte à l’altérité par essence.

Pour cela, il est temps de mettre en application l’adage des anciens « res, non verba » : « des actes, pas des mots », afin que l’islam ou le musulman soit pour de bon : « rara avis in terris » (« oiseau rare sur la terre »), selon l’expression de Juvénal dans ses Satires. Ne serait-ce que du fait de sa prétention d’être Sceau des Écritures saintes ?

En finir avec le terrorisme du dogmatisme

« Il y a quelque chose de pire que d’avoir une mauvaise pensée », disait Charles Péguy, « c’est d’avoir une pensée toute faite. » La pensée toute faite en notre matière est de réduire l’islam à sa lecture actuelle manifestée par le droit musulman qui n’a été qu’une œuvre d’herméneutique ayant fait son temps.

Elle est obsolète et nécessite le retour tout aussi impératif qu’urgent à une saine lecture de l’islam authentique qu’est le soufisme. Or, il est absolument, comme le monde arabe, bigarré et œcuménique. Surtout, il n’est nullement réduit à un essentialisme qui n’aurait rien à voir avec une foi où l’effort d’exégèse doit être constant, devant être renouvelé au début de chaque siècle pour le moins.

Le fait que cette religion d’islam en soit venue aujourd’hui à faire du criminel un héros démontre bien à quel point elle a été travestie. L’islam vrai ­— soufi donc  — s’il exhorte les fidèles à quelque chose de pieux, c’est surtout de ne point détruire les nations ni d’éliminer leurs semblables qui ne sont jamais ennemis à demeure ; ils sont même appelés à se sentir dans une région d’eux-mêmes transcendante au sentiment national, comme dirait J. Benda. La religion, en son sens étymologique, n’est-elle pas le lieu, et ainsi ce qui fait lien, aussi bien entre les humains qu’entre ceux-ci et Dieu ?

Comme une accumulation de faits n’est pas plus une science qu’un tas de pierres n’est une maison, selon l’expression de Misha Gromov, nous pouvons dire que l’accumulation de manifestations ostentatoirement pieuses ne fait pas, et pas plus hier qu’aujourd’hui, le vrai musulman dont la foi doit être discrète, la plus parfaite étant la plus discrète.

C’est d’autant plus vrai l’époque postmoderne est celle du retour à la spiritualité qui est d’abord cette foi en l’humain en tant qu’altérité impérative, Je étant un autre, selon la fameuse expression de Rimbaud. La postmodernité est aussi ce passage que prévoyait déjà Heidegger « de l’époque du ‘je’ à l’époque du ‘nous’ ».

Tout est là ! Si la modernité s’est élaborée sur le cogito cartésien du « Je pense donc je suis », notre époque, avec l’avènement du « nous », est celle du passage du « je » au « jeu » qui est nécessairement un « nous », un échange avec autrui. Faut-il se garder de faire de ce « je » un pur jeu ! C’est d’autant plus impératif que le monde est en crise et qu’il est secoué par l’hydre terroriste. Or, le premier terrorisme est bien le dogmatisme !

C’est un tel dogmatisme pernicieux prégnant aussi bien dans la vision des rapports étatiques que la lecture de la religion qui participe de ce terrorisme, devenu la marque de ce début du siècle, en étant mental. Et cela touche surtout la jeunesse arabe.

Car il y a un réel problème de socialisation de nos jeunes, livrés ainsi en proies faciles aux dogmatismes divers. Les jeunes Arabes, pleins d’énergie, ne peuvent la dépenser sainement comme d’autres jeunes, en voyageant ou en vivant simplement  librement, étant privés de leurs droits élémentaires à circuler, aimer ou gérer leur vie intime à leur guise. Leur énergie ne pouvant être canalisée à bon escient, elle explose alors sur les chemins de traverse ainsi qu’on le voit. La faute en revient pour l’essentiel au dogmatisme marquant leur éducation et les politiques manichéennes développées à leur égard. On peut dire en effet que c’est la socialisation défaillante pour cause de dogmatisme qui fait les terroristes jihadistes.

Or, une des formes les plus en vue de la socialisation est l’éducation. Et elle n’est plus adaptée aux mœurs du temps, consistant encore à traiter l’enfant en ce barbare à civiliser. On entend donc l’éduquer, soit le tirer vers le haut, ce qui est le sens du mot « educare » ; et c’est une ambition qui ne peut plus être remplie du fait qu’elle repose sur un concept obsolète.

Comment tirer vers le haut en l’absence d’exemple donné justement par ceux qui sont supposés être une telle hauteur ? Aussi l’éducation devient-elle un pur dogmatisme, juste bonne à la fameuse reproduction sociale. On se soucie, en tout, moins des attentes et des besoins de la jeunesse que d’assener des vérités jugées incontestables, ne supposant aucune contestation, notamment dans les domaines les plus sensibles dans la vie d’un jeune : sa vie intime et ses croyances politiques ou religieuses.

Pourtant, en postmodernité, si on ne peut rompre avec le nivellement, surtout par le bas, il est possible d’en faire un nivellement par le haut; encore faut-il être capable de répudier les formes classiques de l’éducation antique. Cela impose de passer à l’initiation qui est différente dans son esprit, car se présentant moins en magistère qu’en accompagnement.

C’est qu’en une époque où se marient la technologie la mieux sophistiquée et la tradition la plus archaïque, on ne peut plus pontifier ni s’ériger en donneur de leçons, ou alors en se limitant à donner l’exemple, juste en se comportant bien. Cela est bien meilleur pour éduquer la jeunesse en l’initiant à la vie telle qu’on la vit et non telle que la présente un dogme figé.

L’autre Maghreb en puissance

Ce qui se passe actuellement en Tunisie donne la mesure de ce qui se passe en sourdine, ce qui peut finir par advenir. Il est bien un autre Maghreb qu’il urge de découvrir afin de sortir du dogmatisme de la bien-pensance, à la fois religieuse et profane, ainsi que du conformisme logique occidentalocentriste faisant déjà penser les Maghrébins de leur Maghreb une aire géographique sous-développée.

Sans avoir à rappeler encore la juste et si pertinente remarque de ce vrai connaisseur de notre région, grand ami qui plus est, que fut Jacques Berque, force est de se rendre à l’évidence souvent oubliée ou occultée que si sous-développement il y a, il n’est pas le fait du Maghreb malgré son retard économique et technologique, mais de l’Occident du fait de sa banqueroute morale actuelle.

C’est que le développement véritable dans l’histoire humaine, si l’on prend le soin de l’observer sur le long terme et dans son universalité, ne se limite pas ou pas longtemps à l’avancée technique et technologique; il est holiste comme disent les sociologues ou encore mieux les « socialogiques », selon mon néologisme.

Il y a, certes, la prospérité économique qui concentre l’attention, avec ses causes ou effets techniques et culturels, mais elle n’est que la face apparente de l’iceberg du développement qui s’étend aux aspects souvent minimisés du développement culturel, pouvant prendre forme même en pleine décadence politico-économique, axiologique et spirituelle. C’est surtout flagrant en ce temps de redécouverte de l’archaïque en son sens étymologique de chose première, esprit ou essence. C’est au reste évident avec la faim de spiritualité marquant notre époque postmoderne marquant la fin de celle de la modernité occidentale.

Or, sur ces plans, le Maghreb, comme tous les pays du Sud, a quelques longueurs d’avance sur l’Occident et les pays du Nord désormais en crise axiologique, notamment les valeurs qui ont permis que l’Occident fût ce qu’il est aujourd’hui.

Si l’on prend la peine de se pencher sur l’histoire maghrébine, on ne s’étonnera pas d’y voir une dynamique permanente vers la liberté, quitte à verser dans l’anarchie; on ne se satisfait jamais d’un pouvoir; l’autorité n’est jamais installée pour longtemps, le pouvoir canonisé aujourd’hui ne tarde pas à être atomisé.

Une telle dynamique y a cours bien plus qu’ailleurs où la notion de dynastie et d’État nation a stabilisé les sociétés; celles du Maghreb ont toujours été rétives à l’ordre, non pas tant par atavisme pour le désordre, mais pour un ordre pluriel, une multiplicité d’ordres, des ordres donc.

C’est ce que nous avons en Tunisie depuis son coup du peuple. Si on regarde le pire actuel sans voir le meilleur derrière en embuscade, on fait certes un constat tout à fait juste de la situation, mais incomplet, et donc injuste. Si on voit le meilleur en puissance tout en négligeant le pire réel et tangible, on n’est pas objectif. C’est donc une question de méthode. Il nous faut à la fois penser le chaos actuel en Tunisie comme la condition nécessaire de la naissance du peuple tunisien à un meilleur destin. Faut-il penser un tel sort et surtout y croire. Parménide ne disait-il pas déjà : « C’est le même penser et être. »

Or, il y a tout ce qu’il faut dans le passé tunisien comme dans ses traditions populaires pour réussir sa « kehre » démocratique, pour employer un terme de Heidegger. Faut-il voir autrement les choses en se libérant du conditionnement à l’occidentale.

Ainsi, le fameux « mektoub » qui est souvent dénoncé, du fait du tropisme occidentalocentriste comme étant de la passivité, n’est autre que l’écosophie postmoderne ! C’est une manière soft, mais ô combien efficace, de forcer le dest’in avec amour. Or, à croire Brel, cet amour est bien en mesure de le forcer ! Cela ne relève-t-il pas de ce que conseillait déjà Saint-Paul (Éphésiens, IV, 15) : « alétheontes en agape » (« professer la vérité avec amour ») ? Or, l’amour au Maghreb a d’autant plus de force qu’il est bien moins sexe que sensualité et même érosensualité ainsi que nous l’avons démontré !

Ce qui est sûr, et la Tunisie le montre à merveille : il est une soif de vivre arabe qui ne se manifeste, pour le moment du fait de la mainmise impérialiste sur le monde arabe, que d’une façon indirecte, à bas bruit. Grosso modo, on peut en identifier ainsi les aspects majeurs, linéaments du futur dest’n arabe, et donc du monde: démocratie sauvage rompant avec la « daimoncratie » actuelle, celle des démons de la politique; ruée vers la liberté pouvant virer en curée avec tragédies (ce qui est consubstantiel à la vie) mais drames aussi, sacré profane, la version postmoderne de la foi, une sorte de « fair-pray », comme on parlerait en sport du fair-play.

Bien que réel et tangible dans la crypte de la socialité arabe, cela n’est saisissable que si l’on cesse de faire du scientisme et du cartésisme dans l’appréhension des réalités de l’Orient déjà qualifié de complexe. Ce qui impose de passer au penser sentir ou la pensée comme sensation avec une raison sensible.

Plus concrètement, cela suppose de réaliser qu’un glissement est en train de s’opérer dans le monde, même s’il reste insensible, passant de la matérialité à la spiritualité, de la  vénalité à la religiosité et de la superficialité savante, qui n’est qu’une docte ignorance selon de Cuse, à l’humilité ou « humilitude », selon mon néologisme.

Plus que jamais, au Maghreb, mais aussi ailleurs, on fera sienne la parole du poète magnifiant l’altérité. En un monde déboussolé, il s’agira de plus en plus de cheminer, en gyrovagues postmodernes, vers un horizon commun. Toutefois, si Je est un autre, il ne l’est qu’en étant lui-même, selon ses valeurs, nullement plus lui-même du moment qu’il est conscient être aussi un autre. Ne plus être soi, se faire assimiler ou intégrer, a été la marque de la modernité défunte, la logique du matérialisme; ce n’est plus celle de la spiritualité, authentique incarnation de la postmodernité où soi avec l’ouverture à l’altérité est un soi augmenté, un Soi.

Si l’on peut tenter ici une « ultima verba » de ce qui se passe au Maghreb, augurant d’un autre monde arabe, on dira, avec l’accent hugolien, ce qui suit, manifestant l’imaginaire de la jeunesse tunisienne qui, comme on le sait, est la plus nombreuse sur les champs de la guerre de religion en cours en Orient : « Tout homme porte en lui la forme entière de l’humaine condition », ainsi que le disait Montaigne dans ses Essais. Or, aujourd’hui, l’humaine condition est la solitude dans les valeurs, le chevalier de la postmodernité n’ayant que ses principes catégoriques pour compagne.

Nombre de jeunes se trompant sur ces valeurs ou, bien plus souvent, étant trompés, font vœu de se sacrifier à ce qu’on leur présente comme relevant de l’impératif éthique absolu. Or, en religion authentique, celle des principes et valeurs humanistes universels, le vœu n’est qu’un engagement solennel. Il ne peut être défait que par un autre engagement solennel ; l’origine latine du vœu : « vovere », étant bien promettre. Il se trouve que lorsqu’on est éthique, on ne promet que ce qu’on tient et fait, et on fait bien ce qu’on promet.

C’est ainsi que se résume à grands traits le problème des jihadistes envoyés par les autorités ou avec leur complicité guerroyer en Syrie et qui, la guerre y étant pratiquement finie, réclament de rentrer chez eux. Une fausse polémique, mais véritable guerre axiologique, s’est ainsi récemment déclarée dans les médias tunisiens à ce propos. Inutile de chercher ici s’il était logique de parler du repentir de terroristes réclamant de rentrer au pays quand on se dit être en guerre justement contre le terrorisme ; Vilfredo Pareto a bien démontré que le non-logique n’est pas illogique ! Ce qu’il faut juste dire, nonobstant les arcanes de la politique, surtout quand elle se fait politicienne, c’est que l’homme reste maître de son destin. Il lui faut toutefois de la fortitude pour être véridique, car s’il est un temps pour parler, agir relève plutôt du temps du silence, dans cette nécessaire alternance des « tempus tacendi et tempus loquendi ».

Au-delà des mots, surtout ceux relevant de la langue de bois, l’ultime parole nourrie de « sapientia » et non de bavarde « scientia », est forcément à l’éthique. C’est dans le silence du retrait, un situationnisme postmoderne, qu’on redécouvre la déontologie (du grec « ta deonta » : les situations). Cela amène à rappeler l’expression aussi surprenante que sage, attestant que le salut vient des ennemis : « salutem ex inimicis nostris ». Ce qui revient à dire, pour le Maghreb, que le salut peut venir de sa jeunesse, y compris celle qu’on a trompée, lui faisant croire servir une cause qu’elle desservait. Cette jeunesse dévoyée a bien le droit de faire repentance, mais dans le cadre d’une révolution juridique et mentale dans son pays même consacrant les droits et les libertés, tout en déclarant forclose en islam la fausse guerre sainte du jihad, seul le jihad akbar, majeur, y demeurant licite.

C’est l’amère vérité à rappeler, cette vérité que j’orthographie volontiers « vers-ité » pour mettre l’accent sur le fait que nulle vérité ne se possède, puisqu’il n’y a pas une seule vérité ni une vérité définitive ; Bachelard disait déjà que la vérité est suspendue au fait polémique qui peut venir transformer la vérité d’hier en fausseté. On a pu d’ailleurs dire que l’anomique d’aujourd’hui est le canonique de demain.

Au reste, nos soufis ont déjà fait de la vérité un chemin, tout comme hier les gyrovagues chrétiens, les uns et les autres ne cessant de vagabonder sur les terres non pas tant à la recherche de cette vérité souvent bien en eux, en leur tréfonds, mais afin d’être au mieux orienté pour son épiphanie. Tout se passe, au vrai, comme avec le tournesol qui suit le soleil ou la rose qui s’épanouit sous ses rayons.

Ainsi est la vérité, qu’elle soit religieuse ou profane : jamais définitive. En islam, au reste, il est admis que seul Dieu sait, et quelque soit le degré d’éminence du savoir humain, il reste le «pauvre de son Seigneur», dépendant de sa sagesse. Comment prétendre donc parler au nom de Dieu et non seulement juger en son nom, être même injuste en imposant une vision des choses, forcément faussée, et non une interprétation imparfaite du fait de notre nature même ? N’est-ce pas être injuste, alors que l’islam est d’abord justice ? N’est-ce pas s’ériger en église et en intermédiaire alors que l’islam bannit les deux ? Bien pis, n’est-ce pas se faire incarner le rôle d’une idole morale alors que l’Islam a aboli toutes les idoles ?

Un autre dest’n arabe : devenir ce qu’on a été

Quel destin donc pour le monde arabe en ces temps d’effervescence anomique? D’abord, réaliser que parce qu’il est monde justement, il s’avère si divers, tellement varié; ce qui est richesse à valoriser. Il lui faut donc oublier cette lubie de l’uniformité issue de la Modernité occidentale. On se rappelle la « reductio ad unum » de Comte, l’obsession de tout réduire à l’un. Car la Modernité est en crise, ses Lumières sont d’ores et déjà éteintes.

D’autant mieux qu’une telle supposée unicité n’a jamais été une caractéristique arabe ; elle est au mieux une unité diverse et multiple, « l’unitax multiplex » des anciens. L’Arabe cherche toujours — et c’est un trait ontologique chez lui, une idiosyncrasie indépassable — à se distinguer surtout de celui qui lui ressemble, se voulant à jamais original en tout. Quitte à singer l’autre, le différent non pas particulièrement pour être comme lui, mais pour le dépasser dans sa propre nature. Pourtant, c’est ce que ne font plus les Arabes, se retrouvant en guerriers essoufflés, procrastinant, surtout que les délices de Capoue du capitalisme sauvage ne manquent pas de tenter les plus faibles parmi eux, les moins arabes dans l’âme.

Ensuite, en arrêtant de lutter contre une telle richesse de la diversité qui, en excès, mue bien vite en anarchie; or, celle-ci, en son sens noble, est salutaire, magnifiant l’esprit de contradiction, nécessaire sinon obligatoire en ces temps où le principe même d’une démocratie, galvaudée en « daimoncratie », est le pluralisme et la contestation, l’impératif même de l’impertinence.

D’ailleurs, l’outil que l’Arabe utilise pour croire à une unicité illusoire, appelée à tort unité, une prétendue uniformité qu’on cherche même à imposer par la force, se veut de nature religieuse. Pourtant, l’islam — puisque c’est de cette foi qu’il s’agit — est par essence divers; le Coran n’a-t-il pas été révélé en 6 parlers et ne comporte-t-il pas diverses lectures aussi valides les unes que les autres ?

Au vrai, on a fait de l’islam un instrument de gouvernement de la vie publique, même pas de gouvernance, alors qu’il ne l’est que pour le bon gouvernement de la vie privée. Aussi faut-il ramener la foi dans ses foyers originels en l’expulsant de la sphère publique.

La religion islamique doit cesser d’être ce hochet entre les mains du pouvoir politique, dictatorial qui plus est, qui l’utilise à sa guise pour asseoir son hégémonie et celle des intérêts d’intégristes et/ou dictateurs soutenus à bout de bras par l’Occident qui est matérialiste, obéissant à Mammon ou au Dieu manichéen d’une certaine tradition judéo-chrétienne dont la démocratie n’arrive à se défaire.

L’islam, le vrai, l’islam authentique qui est le soufisme, est bien plus tolérant que cette caricature que donnent de lui les régimes politiques, non seulement intégristes, mais aussi ceux qui se prétendent modérés. Car il n’est d’islam que révolutionnaire, une révolution mentale nécessaire sur tout ce qui se fige dans l’esprit des hommes faute de veille axiologique.

Aussi est-il impératif de séparer la foi de l’État ; c’est la laïcité islamique basique, la chose du plus grand nombre au sens étymologique du mot laïcité, car la foi est affaire de vie privée n’interférant jamais dans la sphère publique, ainsi qu’on l’a dit.

Par conséquent, on doit oser enfin sortir de l’islam les hérésies intégristes qui s’en réclament à tort : chiisme certes, mais aussi wahhabisme, notamment. Elles ont certes le droit à l’existence, mais en retrouvant leur statut originel en islam de courant de pensée et de cogitation purement religieux, donc limité à la dimension privative garantie dans le cadre de la reconnaissance de l’islam de la totale liberté du croyant, en pensée et actes dans sa vie privée et dans son rapport exclusif avec Dieu sans nulle autre soumission à quiconque.

Une telle liberté garantie par l’islam, comme foi de liberté, relève de la théologie de la libération en ce sens qu’il s’agit d’une libération des propres liens de l’humain, ceux de sa nature imparfaite dans le cadre du seul jihad désormais licite en islam, le jihad akbar. Car tout comme l’émigration (hijra), l’effort mineur, le jihad armé, est forclos en islam vrai. C’est dans les cœurs que se livre aujourd’hui la bataille de l’islam ! Tous ceux qui la sortent de ce cadre sont des ennemis de cette foi de libertés et de paix. N’oublions surtout pas que le sens véritable de l’islam c’est la paix; pour cela je propose de l’orthographier i-slam, l’islam postmoderne.

La foi en islam, révolutionnaire par essence, ne saurait nullement fonder l’action publique des hommes ou la politique de leurs États, car l’œuvre humaine est imparfaite par nature; le faire, c’est en altérer la sublimité même ! Surtout que l’islam, doit-on le redire ici, ne peut prétendre gérer le domaine public où, par définition, il ne pénètre jamais, sauf à rompre le rapport direct entre Dieu et sa créature qui fait sa spécificité.

C’est donc d’un retour au vrai islam qu’il s’agira, séparant les domaines privé — à réserver librement à une foi sincère, strictement personnelle et jamais ostentatoire — et public où la forme et la vanité propres au monde ici-bas sont de rigueur et qu’il faut purifier par l’exemple insigne, jamais par la force.

Comme quoi du stéréotype à l’archétype ou de la dystopie à l’utopie, il n’est souvent question que de quelques lettres et le mot change de sens. C’est exactement de la même façon que notre mental fonctionne, l’effort pour passer du meilleur au pire ou inversement n’étant conditionné que par un effort de pensée. C’est celui d’agir sur la place de certains mots à mettre dans un ordre ou un autre, l’un étant l’ordre et l’autre le désordre, un dés-ordre que seules l’éthique et la qualité spirituelle de la personne sont en mesure de distinguer.

C’est aussi grâce à tel effort épistémologique qu’on fera passer le dest’1 arabe au dest’n, de l’unité castratrice actuelle à la pluralité qui a été déjà sienne lors du temps de la glorieuse civilisation d’islam, cette modernité avant la lettre que j’ai nommée « rétromodernité ».

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Farhat Othman

Ancien diplomate - Juriste et Politologue - Chercheur en Sociologie (Tunis)

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