MONDE ARABE – L’Orient en feu (2/5) : une mosaïque de peuples

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L’Amérique et la Russie rêvent de guerres par procuration, ce qui implique que le fardeau militaire puisse reposer sur les puissances régionales ; mais ces dernières ne sont pas dupes.

Sans titreCe n’est donc pas pour rien qu’Obama a pu parler d’un combat de 30 ans environ. Compte tenu du peu d’empressement de nombre de pays concernés, il n’avait peut-être pas tort.

Daech a donc encore du bon temps devant lui, d’autant que s’il perd des hommes au combat, il les remplace par de nouvelles recrues, même si on observe une certain décrue des flux d’entrée au Moyen-Orient, mais pas en Libye où le mouvement est en sens contraire. Il ne faut pas oublier  que la  stratégie de Daech est mondiale. Les allégeances en sa faveur continuent et l’’EI est devenu une sorte d’entité multinationale dont les frontières et les territoires fluctuent constamment. L’Occident croit pouvoir le vaincre au Moyen-Orient, mais sa flexibilité remarquable lui permet de réapparaître ailleurs, sur d’autres continents. La guerre totale contre Daech est ainsi loin d’être gagnée, et cette guerre nous occupera pendant longtemps.

À la problématique de Daech, il faut ajouter celle de la résurgence du conflit millénaire religieux entre sunnites et chiites, conflit qui pendant l’Histoire avait connu des accalmies, mais aussi des poussées de fièvre. Or, le confessionnalisme est un critère clivant sur les terres d’Orient et il structure tous les conflits. L’Iran chiite a obtenu de l’Occident une certaine reconnaissance après son refus de se doter de l’arme nucléaire, mais aussitôt l’Iran chiite s’est retrouvé en lutte contre l’Arabie saoudite essentiellement sunnite. La guerre a commencé entre les deux puissances régionales, mais toujours par procuration, pour le moment. L’avance des Houthis au Yémen semble téléguidée par l’Iran, mais l’Arabie saoudite prépare de son côté des soulèvements dans la province iranienne du Baloutchistan  où  vivent  des  sunnites. L’opposition millénaire  des sunnites et des chiites est entrée à nouveau dans une phase cruciale.

C’est ainsi que la guerre du Yémen a éclaté entre la minorité houthie, appartenant à un courant religieux proche du chiisme, minorité secrètement aidée par l’Iran, et l’ex- gouvernement de Sanaa, ainsi que le reste du pays à majorité sunnite appuyé militairement par l’Arabie saoudite et ses alliés.

Cette guerre dévastatrice à la cruauté inimaginable est une illustration de la nouvelle rivalité entre sunnisme et chiisme ; la rivalité religieuse est devenue une cause d’affrontement entre ces belligérants.  Mais ce n’est pas le seul pays où les deux religions s’affrontent. En Syrie, la majorité de l’armée d’élite de Bachar al-Assad est essentiellement alaouite et chiite et elle est aidée par le Hezbollah chiite libanais et les milices iraniennes et irakiennes chiites. On y retrouve aussi, comme alliés, des miliciens afghans de confession chiite, alors que d’autres combattants afghans sunnites se retrouvent dans les rangs de la rébellion de confession sunnite ; les adversaires de l’armée loyaliste syrienne sont dans l’immense majorité des Sunnites, modérés pour certains, extrémistes pour d’autres, ces derniers se retrouvant  surtout dans les nébuleuses d’al-Qaeda (représentée par al-Nosra) et de Daech.

Le conflit syrien, en quelques semaines, est ainsi devenu confessionnel opposant sunnites d’un côté aux membres des autres confessions de l’autre, et donc au pouvoir alaouite, accusé par beaucoup d’opposants sunnites d’être dictatorial, mais aussi mécréant.

En Irak, la majorité chiite humiliée et poursuivie par Saddam Hussein a voulu se venger de décennies d’oppression, et ce dès le début du retrait des troupes américaines. L’ex-premier ministre Nouri al-Malicki a alors organisé une sorte de chasse aux sorcières sunnites et l’Amérique a imposé sa démission pour laisser la place à un chiite plus modéré, Hadar al-Abadi, lequel s’était engagé, comme le prévoit la Constitution, à organiser un système fédéral, dans lequel les provinces sunnites seraient dotées d’un pouvoir plus important.

Peine perdue, la lutte contre Daech l’a obligé à concentrer tous ses efforts contre l’EI, entité exclusivement sunnite qui menace de l’anéantir ; la réforme n’a donc pas eu lieu, d’autant que les membres des  milices autonomes chiites irakiennes et iraniennes qui ont été ses alliés pour la reconquête du territoire et le maintien d’un Irak unitaire à majorité chiite l’ont empêché de concrétiser cette réforme. En conséquence, les sunnites minoritaires continuent à se plaindre de cette discrimination, sentiment qu’exploite fort bien l’Arabie saoudite à la pointe du combat contre les chiites.

Enfin, il y a le Liban, déchiré en permanence par l’opposition entre les chiites du Hezbollah et le reste de la population sunnite, conflit politique qui paralyse le pays et empêche toute élection d’un président consensuel, pourtant chrétien selon la Constitution. Mais même les Chrétiens ont fini par se scinder entre pro-sunnites et pro-chiites. Le conflit religieux fait sombrer une fois de plus le Liban dans la tourmente. L’appartenance religieuse transcende donc tout autre critère de distinction dans ces pays.

Ainsi, en Syrie, au Yémen, en Irak, le conflit religieux Sunnisme/Chiisme a été le facteur dominant qui a déclenché la guerre civile. Quant au Liban, il n’est pas loin du point de rupture pour les mêmes raisons.

Il en résulte que le lancinant problème de la partition de ces pays en entités homogènes sur le plan religieux, voire ethnique, a refait surface. C’est un vieux débat, d’autant que tout le monde est convaincu que ces États, nés de la seule volonté des puissances coloniales pour se partager les dépouilles de l’Empire ottoman, n’étaient pas viables sur le long terme, car constitués de peuples antagonistes sur le plan religieux, voire ethnique. Les accords Sykes- Picot de mai 1916 n’avaient absolument pas pour but de donner naissance à des États homogènes. Les guerres civiles d’aujourd’hui sont la conséquence directe de ces accords iniques dont le caractère colonialiste est évident.

Le partage de l’Irak en entités homogènes indépendantes, que certains appellent même  dépeçage  tant  le  pouvoir central de Bagdad est affaibli et exsangue, a déjà été proposé par de nombreux spécialistes, comme solution finale du conflit, en supposant que l’EI ait été au préalable vaincu. En effet, on peut objectivement déterminer tour à tour au sein de l’Irak actuel les frontières d’un Kurdistan, les frontières d’un « Sunnistan » et les frontières d’un « Chiistan ». Resterait à régler cependant le problème de la capitale, Bagdad, peuplée à la fois de Chiites et de Sunnites. Cependant, les Chiites majoritaires dans le pays ne sont pas pour cette partition qui diminuerait leur pouvoir actuel.

L’Iran n’a aucun intérêt aussi à appuyer cette division, car il ne pourrait exercer alors son influence que sur une partie du pays. L’Arabie saoudite au contraire ne peut y voir que des avantages, car cela lui permettrait de mettre un pied dans l’Irak actuel et de se proclamer allié et mentor du nouveau Sunnistan.

Une version dégradée de cette vision de partage en entités homogènes pourrait être d’appliquer le fédéralisme prévu déjà dans la constitution irakienne mais imparfaitement appliqué, mais un vrai fédéralisme ne peut se concevoir que dans le cadre d’un pouvoir central fort doté de pouvoirs régaliens et d’une assise financière importante. Ce n’est pas le cas du pouvoir central actuel de Bagdad, et en pareilles circonstances, le pays aurait vite fait de se disloquer, ce qui ramènerait au scénario précédent. Il n’y a pas, de toute façon, de solution viable dans le cadre institutionnel  actuel, et de ce fait, cela ne peut qu’exacerber les rancœurs et les revendications identitaires de chacun et relancer une guerre civile.

En fait, et aussi paradoxalement que cela puisse paraître, c’est Daech qui empêche cette guerre civile potentielle d’éclater, car chaque communauté sent bien que ce n’est pas le bon moment pour fomenter pareille guerre. Mais la guerre civile est bien potentielle dans les esprits et il est peu probable que l’Irak puisse conserver toujours son statut unitaire actuel, d’autant que le Kurdistan irakien a les moyens financiers et militaires de ses ambitions  et il peut compter sur la compréhension des États-Unis et d’Israël avec qui il commerce.

Cette analyse vaut aussi pour la Syrie et le Liban, mosaïques de peuples et de religions antagonistes.

Déjà, à l’époque du mandat français sous l’égide de la Société des Nations (SDN), la Syrie a été en proie à la guerre civile. Une partition en entités homogènes sur le plan confessionnel avait déjà été envisagée par la France pour les deux pays. Avait été proposée alors une division entre l’État du Grand Liban constitué du Mont-Liban -comprenant en majorité des Chrétiens ainsi que des villes côtières conformément aux souhaits émis par les Maronites-, l’État d’Alep composé de la ville d’Alep et de sa région, l’État de Damas reposant sur la ville de Damas et de sa région, un territoire autonome alaouite à l’ouest placé sous protection française, et enfin, un État du djebel druze. Plus tard encore, une Fédération syrienne reprenant les États de Damas, d’Alep et de Lattaquié fut fondée avec Homs comme capitale. Plus tard encore, l’État du sandjak d’Alexandrette fut fondé comprenant de nombreux turco- phones…

La France avait essayé de séparer les belligérants toujours en guerre, mais elle avait tâtonné et finalement renoncé. Cependant, elle avait proposé un schéma qui avait un sens, car il était réducteur de conflits. Malheureusement, peine perdue, rien n’a subsisté de ce projet pourtant bien étayé, si ce n’est la scission entre le Liban, lui aussi hétérogène, et la Syrie actuelle.

Pourtant, si un tel plan était alors entré en vigueur, la guerre civile actuelle n’aurait certainement pas eu lieu, car chacun aurait été maître chez soi.

On sait aussi que le régime syrien actuel et l’opposition présents aux négociations de Genève III se sont opposés à une partition de la Syrie actuelle, chaque partie pensant qu’une telle approbation aurait pu être comprise comme une capitulation par l’autre partie. C’est la seule chose sur laquelle les deux parties sont d’ailleurs tombées d’accord.

Pourtant, sans entrer dans l’analyse minutieuse faite par les stratèges français à l’époque de la Société des Nations (SDN), il existe une évidence qui saute aux yeux, c’est le caractère atypique du Kurdistan syrien au sein de la Syrie actuelle.

Un Kurdistan dont ni la culture ni la langue ne sont arabes…

 

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Jean-Pierre Estival

Économiste et Politologue, Expert géostratégie et Président de la Commission des relations entre l'Europe et les pays arabes (Direction des ONG du Conseil de l'Europe)

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