MONDE BÉDOUIN – L’État islamique et la déchirure bédouine

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Pour les Bédouins, la collision avec l’État islamique est frontale ; le choc est profond et douloureux. Seul le temps montrera s’il est irréversible, par contre, tant la culture bédouine sait faire preuve, parfois, d’étonnantes qualités d’adaptation.

Les Bédouins sont les premiers touchés par le raz-de-marée intégriste qui a recouvert les espaces immenses d’Irak et de Syrie. Rien ne semble pouvoir arrêter cette déferlante, cette « révolution régressive ».

L’Occident a déployé quelques équipements et s’est assuré la maîtrise du ciel, mais les résultats sont limités, voire contre-productifs parfois. L’armée irakienne, malmenée, divisée, a du mal à faire face. L’armée syrienne, pas encore réhabilitée par les gouvernements de l’ouest, lutte comme elle peut et où elle veut, sur un territoire gigantesque et avec des moyens irréguliers.

À l’ouest, on focalise l’attention sur « l’antique Palmyre », en retenant uniquement le site archéologique blasphémé et en danger, ainsi que la destruction de la prison politique où se sont écoulées quelques-unes des heures les plus sombres du parti Baath. On ignore que, depuis trois ans, le lieu était surtout devenu un camp d’entrainement pour les volontaires bédouins (irakiens et syriens) disposés à se battre contre l’État islamique.

De même que l’on ignore que ceux qui furent les premiers à dire « non », à appeler au rassemblement des forces et à combattre sur le terrain étaient des Bédouins, ceux des grandes tribus mésopotamiennes.

Les tribus bédouines, mises au pied du mur, ont dû choisir leur camp.

« Chacun doit choisir son camp », c’est une formule qui a le même sens pour tous ; mais, pour un Bédouin, l’idée que recouvre la formule est en soi un drame. Car, dans le sein de la culture bédouine, « je » ne choisis pas son camp politique : « je » décide de ses actes face à Dieu, mais pas devant les hommes. Devant les hommes, les chefs, en concertation, décident ; et donc la tribu dicte son camp à « je ». La tribu enseigne à ses membres de suivre tel ou tel homme, outre son chef bien entendu.

En Irak, en Syrie et en Jordanie, jusqu’à maintenant, les tribus avaient choisi de suivre les leaders des pays concernés… pour avoir la paix.

En Irak, car Saddam était de souche bédouine, ce qui conférait une légitimité à ce choix fragile (car la popularité de Saddam Hussein a toujours été très fluctuantes chez les Bédouins irakiens) ; en Syrie, car les Assad ont apporté l’eau pour l’irrigation, des biens fonciers nominatifs, l’école et le téléphone ; et, en Jordanie, car les Bédouins, bien qu’instrumentalisés, ont toujours été traités avec respect et complicité (et aide financière) par « le descendant du Prophète », le souverain hachémite.

Les camps étaient donc discutables, mais choisis.

Avec l’avènement de l’État islamique, ces choix s’effondrent, à des rythmes différents selon les pays.

Petit retour en arrière.

L’une des grandes forces des partis Baath -en Syrie et en Irak-, c’est d’avoir réussi à transformer des espaces aux divisions claniques prégnantes en États arabes structurés. Pour ce faire, le Baath a usé de méthodes autoritaires (voire terrorisantes), mais aussi de procédés intelligents, comme, par exemple, le fait d’avoir toujours désigné les chefs bédouins en tant que responsables administratifs de haut niveau ; et parfois de recettes sournoises, en laissant aux tribus la « liberté » d’organiser la justice selon leurs principes traditionnels, tout en sachant que la fierté bédouine et la fidélité aux chefs seraient bien plus convaincantes, et donc efficaces, aux yeux du « citoyen bédouin lambda » que quoi que ce soit venant de l’État.

Cet ensemble de procédés, pour ce qu’ils ont été, a porté ses fruits : la majeure partie des armées de Syrie et d’Irak est constituée de « gens du peuple », et d’une discipline absolue ; les « ruraux » (bédouins ou non) ont pu devenir propriétaires et faire fructifier cette Mésopotamie « grenier à blé » régional -les Bédouins, quant à eux, étant plus spécialisés dans l’élevage du mouton.

En Jordanie, c’est le tourisme et la protection internationale –que le pays échangé contre l’acceptation officielle de l’existence d’Israël-, qui ont principalement servi de « carotte calmante » aux divisions internes.

Les Bédouins participent beaucoup, en effet, à l’effort touristique ; et tout voyageur s’esbaudit toujours à l’occasion des rencontres avec ces Bédouins si charmants qui lui offrent le thé dans le Wadi Rum ou le Wadi Musa (Petra) -sans qu’il sache que, si à Petra, en gros, une seule tribu tient la place, dans le Wadi Rum, en revanche, il s’agit d’une reconstitution ethnique parfaitement artificielle, regroupant des Bédouins jordaniens originaires d’un peu partout, auxquels on a donné quelques terres et un gros espoir (réel) de réussite touristique, en échange d’une interdiction absolue de mésentente et d’unee cacophonie tribale qui a rendu un peu compliqués les dialogues et la gestion du cœur même du village central (et totalement artificiel), aujourd’hui si prisé des voyageurs.

Au Royaume hachémite, les mauvaises langues bédouines diront que les tribus ont été achetées par « le touristisme », que cela marche indubitablement mais que le système a les limites intrinsèques de l’appât du gain. La royale volonté a donc été assez bien obéie… mais qui connaît les prisons d’Amman sait que la douceur n’y est pas plus la règle que chez le voisin syrien… La grande différence est que « le maudit voisin du nord », lui, n’a jamais reconnu l’État d’Israël.

Dans ce contexte, on comprend que le mot « révolution », pour un Bédouin, résonne différemment que pour un Occidental. Les bases culturelles et même la perception mentale de l’environnement sociopolitique de l’un et de l’autre ne sont pas comparables.

En Irak, les Bédouins ont gardé un pouvoir et des richesses énormes, car « c’est le fond qui manque le moins » sur la terre fertile de Mésopotamie. Les tribus ont proliféré en paix, se sont structurées et ont pris l’habitude de se comporter en État dans l’État, le tout avec la bénédiction d’un « raïs », Saddam Hussein, qui –pourrait-on dire- voulait surtout garder le pouvoir sur tout le monde et vivre ses délires mégalomaniaques en passant pour un héros.

Les Bédouins ont toujours été très pragmatiques à l’égard de ce genre de délires, et ce depuis qu’ils ont vu leurs pauvres cousins faméliques de la Péninsule se changer en quelques années en rois du pétrole ; et s’arranger, bien à leur façon, avec ce qui fait l’austérité du Coran. Voilà des gens, qui n’avaient rien, si ce n’est quelques chèvres, un grand courage et « une excellente mémoire visuelle », écrivait Sir Wilfred Patrick Thesiger ; mais qui sont devenus milliardaires, plutôt pleutres… et surtout totalement myopes, concernant ce que le reste du monde pensent d’eux.

Dans « le reste du monde » est bien évidemment incluse le grand reste de la communauté bédouine qui, pour le coup, oscille entre la honte totale de voir la terre de La Mecque transformée en un grand parc d’attractions et l’amusement perplexe de comprendre que le qualificatif « bédouin » -surtout au Liban ou en Turquie, portes de l’Occident, ou dans les feuilletons télévisés arabes- devient synonyme des dollars facilement accumulés par leurs voisins.

Et, enfin, la volonté encore plus marquée de rester « à l’écart de ceux-là», c’est-à-dire à l’écart de ce monde qui perd la tête, de ces gens qui s’entassent dans des immeubles, de ces femmes qui gigotent du derrière pendant des heures, sous une pluie de billets, de ces voitures qui ne résistent à rien…

Bref… de cette vie sans sens de l’honneur, qui a perdu la saveur de la nature et la richesse de Dieu.

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Adeline Chenon Ramlat

Journaliste (Spécialiste des tribus bédouines du Proche-Orient)

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