DEBATE / ÉGYPTE – Quand le maréchal-président se met au foot’

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On le sait bien, les grand-messes footballistiques détournent les foules de leur devoir citoyen et les jeux de masse constituent un principe basique de gouvernement, systématiquement mis en œuvre, en démocratie comme en dictature, depuis l’invention de l’amphithéâtre par les empereurs romains.

Rien d’étonnant, dès lors, si le football a souvent été utilisé en Égypte pour distraire les milieux populaires des questions politiques ; une très ancienne recette que le maréchal-président Fatah al-Sissi perpétue à son tour.

Et pourquoi changerait-il de méthode, puisque la plèbe en redemande ?

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On n’a rien inventé de mieux que le « foot’ » pour canaliser les masses, leur colère, leur énergie, et monopoliser leur temps. Les gouvernements « démocratiques » occidentaux en font un usage immodéré ; il eût été étonnant que la dictature égyptienne s’en passât.

Dans le cas du foot’ égyptien, l’homme de la situation, c’est Mohamed Salah, attaquant de l’équipe de Liverpool, « meilleur joueur africain » et membre de l’équipe nationale d’Égypte, les Pharaons : le dictateur utilise son image pour conforter son régime ; le footballer utilise le régime pour conforter son compte en banque…

Mohamed Salah, officiellement, se tient « très loin de la politique ». Mais il ne proteste jamais, lorsque le ministère de l’Information ou celui des Affaires étrangères évoque son talent parmi les performances dont le régime est « capable ».

Mieux : le sportif et le politique se font régulièrement les doux-yeux en public ; comme lorsque, blessé à l’épaule, Salah a rencontré al-Sissi, le 9 juin 2018, au Caire, pour le « rassurer » sur le fait qu’il jouerait bien le match contre la Russie lors de la coupe du Monde. L’entrevue s’est évidemment déroulée devant un carré de photographes dépêchés là par le ministère de l’Information.

Un prêté pour un rendu ?

De son côté, en effet, al-Sissi était intervenu dans le dossier judiciaire qui opposait Salah à la fédération égyptienne de football : la fédération en question avait concédé l’image du joueur à une campagne de publicité en faveur de l’opérateur de téléphonie mobile We, alors que Salah était sous contrat avec Vodafone… L’exécutif égyptien a rapidement résolu la procédure judiciaire, en faveur de Salah.

Mais, ce que, surtout, le régime a bien compris, c’est que, au-delà des grosses ficelles de l’habituelle propagande à laquelle de plus en plus de « citoyens », par lassitude, font semblant d’adhérer, c’est ce phénomène de « vie par procuration » et de « fierté nationaliste », principe du grégarisme avéré, qui fait plus efficacement effet : de même qu’en Occident les foules quasi-hystériques se pressent dans les rues en hurlant « On est les champions ! » à chaque victoire de leur équipe nationale (en Belgique, le slogan est « Tous ensemble ! Tous ensemble ! Tous ensemble ! », avec les Diables rouges, surnom des joueurs de l’équipe belge), de même, les Égyptiens seront fiers d’eux-mêmes et de leur pays (et donc, indirectement et par réflexe nationaliste, de leur gouvernement) si leur héros gagne encore des points à l’international.

Des « victoires » comparées à celle du régime, qui multiplie dans la thématique de ses discours l’idée que tous les malheurs de l’Égypte ont pour origine le « grand complot » organisé contre la patrie par « l’étranger ». Autre vieille recette dont l’efficacité n’a jamais été infirmée.

Dans l’Égypte d’al-Sissi, tout est politique, et le sport aussi, pas moins qu’ailleurs. Tout comme dans l’Occident démocratique de plus en plus asservi au libéralisme économique, et où le foot’, briseur de grèves, détourne les citoyens de leur combat contre la destruction des acquis sociaux et la paupérisation, en Égypte, ce spectacle de masse permet à la junte au pouvoir de tirer le rideau sur les arrestations en série, les disparitions forcées, les tortures généralisées dans les centres de détention, les exécutions sommaires… et la corruption.

Rappelons qu’en Égypte, des dizaines de milliers de prisonniers politiques (l’opacité du régime empêche de produire un nombre précis) attendent qu’une justice civile aux ordres de la dictature ou des tribunaux militaires d’exception décident de leur sort.

La révolution de janvier 2011 est bel et bien morte… et le foot’ n’est pas exempt de responsabilités dans ce décès annoncé.

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Tout autre chose (ou presque) : début juin 2018, l’équipe nationale de l’Argentine a annulé le match de préparation à la coupe du Monde qui devait se jouer en Israël. La rencontre, initialement prévue à Haïfa, avait été transférée à Jérusalem, « qui est la capitale d’Israël », avait expliqué le ministre des Sports, Avigdor Lieberman, issu des rangs du parti ultranationaliste Israel Beytenou.

Si l’Égypte d’al-Sissi a pactisé avec « l’ennemi sioniste », d’autres, de par le vaste monde, soutiennent encore la cause palestinienne, aussi désespérée que jamais elle le fût en cet été 2018.

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

1 Comment

  1. Panem et Circenses …On y revient toujours …dans les régimes finissant … Le problème en finale, c’est de trouver le pain dans une société en phase d’appauvrissement, les jeux on peut toujours.

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