URGENT / LIBAN – Démission Hariri : ces zones d’ombre qui persistent

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Après huit jours de silence radio depuis sa démission fracassante à l’élocution cassante, Saad Hariri a jugé bon, dimanche 12 novembre au soir, de rallumer sa radio sur la fréquence saoudienne, à Riyad, et de s’adresser au monde entier, et notamment au peuple libanais, à l’affût de ses moindres faits et gestes dans le brouillamini qui a suivi sa démission.

Sauf que des zones d’ombre persistent, que le brouillard n’est pas totalement dissipé, et surtout en ce qui concerne les raisons de ce mutisme prolongé qui a alimenté les rumeurs les plus folles et donné lieu à des scénarios dignes d’un véritable thriller, tant le suspense était angoissant et l’intrigue nébuleuse.

On voyait dans ce film hitchcockien un Saad Hariri cueilli, dès l’atterrissage de son jet privé à l’aéroport de Riyad, par la police qui lui a confisqué, ainsi qu’à ses gardes du corps, le téléphone portable, et l’a emmené, sous bonne escorte, à son lieu de détention, et ceci d’après le « script » du correspondant notoire Robert Fisk dans The Independent. Le journaliste, ou « scénariste » pour l’occasion, en était certain. Or, dans l’interview de « l’acteur » (du film de Fisk), il n’en était rien… Saad Hariri a balayé du revers de la main toutes les élucubrations sur les circonstances de sa démission et s’est dit totalement « libre » en Arabie Saoudite, prêt à rentrer tout de suite s’il le veut, maître de ses décisions et de ses déplacements. Il a affirmé avoir lui-même pris l’initiative de démissionner et être l’auteur authentique de son discours à la nation le 4 novembre, discours qu’il a écrit d’une main assurée, sans aucune pression de son hôte.

Un autre journaliste, un dénommé Jean-Pierre Perrin, du site notoire d’information Mediapart, a quant à lui émis la thèse (et non l’hypothèse) du rapport direct entre la démission de Hariri et la purge anti-corruption qui a ébranlé le monde politique et financier du Royaume saoudien. Selon lui, l’ex-géant du bâtiment et travaux publics aujourd’hui en faillite, la société Saudi Oger, propriété de Saad Hariri, serait impliqué dans des opérations de blanchiment d’argent. Accusations jusque-là infondées ou non prouvées, faisant de l’auteur de l’article un autre scénariste au script diffamatoire. D’autant plus que de telles pratiques illicites auraient dû renflouer la compagnie en question, au lieu de la mener à la banqueroute (d’où cette parenthèse sur ce que devient l’éthique journalistique, et les règles déontologiques qui la régissent, au regard du « journalisme sensationnel et hallucinatoire» qui prévaut de plus en plus de nos jours, pour des besoins d’audimat, et ceci au mépris de la vérité et de la dignité des personnes, advenant, dans ce cas, le bien-fondé des assertions de Hariri ; fermons la parenthèse…).

Et revenons à la question de savoir, par la bouche de Saad Hariri lui-même, pourquoi il s’était, librement comme il prétend, muré dans son silence…

En réponse à la question de la journaliste, celui-ci s’est contenté de dire qu’il avait besoin d’un « temps de réflexion » après ce « choc positif », qu’il a voulu administrer à la classe politique et au peuple libanais pour les secouer et susciter un « éveil » (صحوة).

Saad Hariri a voulu aussi accorder au public le temps nécessaire  pour « assimiler ce choc » et l’interpréter positivement. De quoi s’en étonner, car l’effet produit fut contraire à ses intentions, si elles étaient bonnes, outre cette malencontreuse infantilisation du peuple libanais. En effet, ce « choc » qui se voulait positif, ressemblait plus à un coup de pied dans la fourmilière politique et sociale, lequel a semé le désarroi et la confusion, en plus de causer un embarras à son parti, son bloc parlementaire, jusqu’à ses proches collaborateurs et conseillers qui n’y étaient nullement préparés. Même les membres rapprochés de sa famille, telle sa tante et députée, Bahia Hariri, en était tombée des nues et affichait une inquiétude fort visible sur les motifs d’un tel geste et les conditions de son séjour au royaume, ce qui l’a poussée à imposer dans un communiqué du Courant du Futur (le parti de Hariri), la mention du « retour express » de son neveu. Mention fort significative.

Quant au « discours choc » de la démission, et ses propos choquants, celui-ci s’est grandement émoussé durant l’entrevue de dimanche au cours de laquelle le premier ministre démissionnaire s’est montré moins intransigeant, ouvert au dialogue avec le Hezbollah dont il a plus condamné les ingérences extérieures que la mainmise intérieure.

Il a centré ses desiderata sur la distanciation du Liban et sa neutralité par rapport aux conflits régionaux et a hissé la solution des armes de la milice chiite « au niveau régional », non loin du point de vue du président Aoun qui relie cette solution (insoluble) à celle, plus globale, des problèmes du Proche-Orient. C’est comme si Hariri disait au Hezbollah : « Gardez vos armes, mais de grâce ne les utilisez plus contre nous, ni contre nos frères arabes. »

Et pour revenir à son « coma verbal » durant ces huit jours, « la » grande question, énigmatique, qui s’impose, que l’intervieweuse a omise (sciemment ou non) est celle de savoir pourquoi Hariri, lui qui prétend être totalement libre de ses mouvements depuis son arrivée à Riyad, n’a même pas pris la peine de prendre son téléphone portable pour rassurer, si ce n’est ses proches collaborateurs et conseillers, du moins sa propre tante Bahia, inquiète de sa disparition, en lui disant qu’il va bien, qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter, qu’il s’est volontairement et provisoirement « exilé » pour des raisons de sécurité, qu’il s’est « séquestré » pour un temps de méditation pour lui, et un temps d’assimilation pour eux…

Et, cerise sur le gâteau, pourquoi n’a-t-il pas appelé son supérieur hiérarchique, le président de la République, qui se faisait de la bile à cause de lui… À son âge ! Pour ne pas qu’il soit induit en erreur, qu’il se fasse des idées, qu’il finisse par adopter la thèse du chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, qui confirmait « l’enlèvement », qu’il soit en phase avec lui, ce qui fut le cas, hélas, et qu’il fasse ainsi mauvaise figure auprès des Saoudiens, et des Arabes en général.

Lui qui dit avoir à cœur, comme il ne cesse de le ressasser, le « bien du pays », est-ce en laissant le chef de l’État dans le flou que ce bien est assuré ? En le poussant à se compromettre, à agir comme si son premier ministre avait été enlevé, après long suspense et assourdissant silence ?

Le président en est arrivé à dire au grand public et aux grandes chancelleries que « toute position ou déclaration de Hariri ne reflète pas la réalité, vu la situation mystérieuse où il se trouve » ! Et à appeler les Libanais à courir le marathon de Beyrouth sous le slogan du retour de Hariri ! À sa quinzième édition, cet événement purement sportif s’est politisé !

Force est d’admettre qu’il y a anguille sous roche. Sous roche saoudienne et/ou sous roche haririenne.

Dans un précédent billet publié dans Le Courrier du Maghreb et de l’Orient, nous avions émis l’hypothèse (et non la thèse comme d’autres le font) d’une « mise en scène », orchestrée avec ou sans les autorités de Riyad. Hypothèse que cette entrevue vient renforcer. Cette mise en scène, hypothétique, est venue remettre Hariri au-devant de la scène nationale et régionale, avec pour bonus la scène internationale. Et ceci aux dépens d’autres acteurs politiques, dont son rival du nord, Achraf Rifi…

Et, surtout, du président Michel Aoun, qui a laissé des plumes dans cette affaire fumante.

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Ronald Barakat

Sociologue et Journaliste (Beyrouth – LIBAN)

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