URGENT / SYRIE – Frapper la Syrie, c’est attaquer la Russie

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Quel jeu joue Trump ? Quelle mouche pique Macron ? Une porte de sortie est-elle encore possible dans une escalade devenue folle ?

Frapper la Syrie, c’est frapper l’Iran… On comprendra la logique de l’administration trumpienne qui a déjà offert Jérusalem à Israël.

Mais, surtout, c’est frapper la Russie.

Or, c’est le repositionnement de la Russie sur le plan international qui se joue à présent en Syrie. Le président russe Vladimir Poutine ne saurait laisser son allié être attaqué, sans que soit ruinée toute sa politique étrangère mise en œuvre depuis plus de dix ans, et particulièrement en Syrie où les moyens militaires engagés portent aujourd’hui leurs fruits à la face du monde sidéré ; Moscou a remplacé Washington dans la maîtrise du Moyen-Orient.

Mais le fait est également qu’une frappe sur la Syrie serait totalement illégale, sans une résolution du Conseil de Sécurité des Nations Unies…

Comme le furent déjà et incontestablement les frappes ordonnées par Donald Trump en avril 2017, sur la base militaire syrienne d’al-Chayrat, en « représailles » à une attaque chimique « présumée » du régime sur l’entité rebelle de Khan Cheikhoun (gouvernorat de Homs).

La tendance de ce printemps 2018, à Paris comme à Washington, serait-elle à l’oubli du droit international ?

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La question de ce dossier de l’attaque chimique (présumée) qui aurait été lancée le 7 avril 2018 par l’armée du gouvernement de Bashar al-Assad sur Douma, un quartier de la zone rebelle de la Ghouta (dans la banlieue de Damas, la capitale syrienne), n’est pas d’établir si les faits reprochés au régime syrien sont ou non avérés, mais de définir quels objectifs les protagonistes occidentaux tentent-ils d’atteindre par le biais de ce non-événement.

Ce n’est pas la première fois, en effet, que le régime est accusé par Washington, Londres ou Paris d’avoir utilisé un armement chimique contre les forces rebelles ; et ce n’est pas la première fois que Damas et Moscou démentent ces accusations, dénonçant cette fois une « mise en scène » orchestrée par les rebelles, devant les caméras, pour entraîner une réaction occidentale, et ce à un moment où l’opposition syrienne au gouvernement de Bashar al-Assad se trouve en très grande difficulté sur le plan militaire, et même sur le point d’être anéantie.

Un scénario du « franchissement de la ligne rouge » (principe prononcé par Barak Obama, qui avait annoncé une intervention en cas d’utilisation d’armes chimiques) qui, par ailleurs, avait déjà été évoqué lors d’une première « attaque » chimique au gaz sarin sur la Ghouta ; c’était en… août 2013. L’enquête n’avait jamais pu déterminer, à l’époque, si le responsable du drame était le régime ou bien si la tuerie avait résulté d’une tentative de la part d’une faction islamiste de provoquer une intervention états-unienne, comme plusieurs indices le laissaient supposer.

Reste l’argument maître : ces différentes attaques imputées au régime apparaissent insensées, dans la mesure où, militairement, elles n’ont jamais apporté aucun avantage stratégique à l’armée syrienne, alors qu’en revanche elles ont systématiquement été instrumentalisées par les chancelleries occidentales pour mettre la Russie en difficulté au Conseil de Sécurité de l’ONU et pour justifier des frappes très dommageables pour les forces loyales à Bashar al-Assad.

Ainsi – et cette fois-ci plus que jamais – parler de la Syrie, c’est parler de la Russie…

Un nouveau cadeau de Trump à Netanyahou ?

Côté américain, on pourrait évoquer le soutien désormais inconditionnel apporté à Israël par la Maison Blanche.

Alors que Barack Obama avait profité de son deuxième (et dernier) mandat pour tenter (sans grand succès) de « détacher » la politique étrangère des États-Unis de l’influence exercée en Amérique par l’État juif, Donald Trump, renversant radicalement la vapeur, a fait machine arrière toute, offrant son plein soutien au gouvernement de Benyamin Netanyahou, représentant de la droite dure, en reconnaissant Jérusalem comme la capitale politique d’Israël, à l’encontre des résolutions onusiennes et, par le fait, de la légalité internationale.

Certes, un modus vivendi (tacite ou secrètement déclaré, mais trahi par les faits) existe entre Damas et Tel-Aviv, et ce depuis 1973, date du dernier conflit israélo arabe et qui impliqua la Syrie ; la frontière du Golan n’a depuis lors jamais été mieux assurée, en faveur d’Israël, par les forces spéciales de sécurité syriennes, qui ont régulièrement empêché des incursions en direction du territoire israélien de combattants issus de l’importante diaspora palestinienne établie en Syrie.

Toutefois, un affaiblissement du régime syrien n’est pas pour déplaire à Israël, à un moment où la donne a changé au Moyen-Orient, l’Iran, allié privilégié de Bashar al-Assad, ayant gagné plusieurs positions en péninsule arabique : au Yémen, où la révolution houthiste (chiite) met en difficulté le gouvernement exilé à Aden, pion des Saoudiens ; en Irak, où la lutte contre l’État islamique a permis l’implantation de milices iraniennes, lesquelles ont joué un rôle essentiel dans la victoire sur les djihadistes sunnites, qui a confirmé l’hégémonie chiite sur le pays ; au Liban, où le Hezbollah (chiite et pro-iranien) ne cesse de développer son influence et dont les miliciens participent directement à la victoire de Bashar al-Assad en Syrie ; et en Syrie même, bien sûr, où les factions chiites libanaises et iraniennes constituent le fer de lance de la reconquête du territoire national par le régime.

Au-delà des prétextes, la réalité d’un conflit international jamais éteint

Si l’on peut envisager que l’administration trumpienne espère faire d’une pierre deux coups en s’en prenant à la Syrie, ce n’est pas tant le croc-en-jambe destiné à Téhéran qui motive un tel investissement diplomatique et militaire, mais, selon l’hypothèse la plus vraisemblable compte tenu des enjeux, la tentative d’inverser le rapport de force qui s’est instauré dans le contexte de néo-guerre froide de plus en plus sensible et dont l’épisode ukrainien demeure en suspens.

Après l’effondrement soudain de l’Union soviétique, en 1991-2, on avait cru la partie gagnée, à Washington, où d’aucuns pensaient qu’ils allaient pouvoir sans plus aucune réserve imposer leurs intérêts économiques au monde entier, par le biais des moyens politiques et militaires de la seule superpuissance encore debout, les États-Unis, désormais hissée au rang « d’hyperpuissance » avec la Chine pour dernier et seul interlocuteur à ménager encore.

Le fait sembla se confirmer lorsque le président de la Communauté des États indépendants (CEI), reliquat de l’URSS défunte, commença de dépecer la Russie au profit de toute une mafia d’oligarques naissants qui achetèrent pour trois kopecks l’appareil industriel d’État, secteurs pétrolier et gazier y compris, avec l’aval de leur marionnette bien installée au Kremlin.

C’était cependant compter sans un petit jeune, idéaliste et nationaliste, probablement aussi amateur de pouvoir, mais en tout cas porteur d’un projet politique déterminé pour la Russie ; un ex-officier des services secrets, qui a su faire profil bas et se rendre indispensable à ceux qui gravitaient autour de Boris Eltsine : en quelques années, devenu président de la Fédération de Russie, Vladimir Poutine a mis au pas les oligarques, ramené dans le giron de l’État (certes, parfois de manière « expéditive ») les secteurs clefs de l’industrie russe, à commencer part le pétrole et le gaz, refinancé l’armée et les services publics, rendu un niveau de vie décent à la majorité de la population russe, que les années Eltsine avait jetée dans une misère parfois effarante, et repositionné la Russie en tant que puissance mondiale face aux États-Unis et à leurs alliés de l’Union européenne, à l’OTAN, enclin depuis 1992 à croître toujours plus vers l’est (et ayant ainsi englobé tout l’ancien glacis soviétique d’Europe orientale, et même certaines anciennes républiques soviétiques, à savoir les pays baltes).

La crise ukrainienne (2014) constitua le premier coup d’arrêt à l’expansion triomphale de l’alliance atlantique.

Aujourd’hui, les enjeux qui sous-tendent la crise internationale qui se précise dépassent donc le cadre du conflit syrien stricto sensu ; et, bien sûr, les victimes « présumées » de l’attaque chimique « présumée » de la Ghouta orientale n’ont pas grand-chose à voir avec les motivations des divers protagonistes qui haussent le ton.

Pas davantage que les dizaines de milliers de victimes civiles que les frappes états-uniennes, françaises et britanniques ont causé à Mossoul (Irak) et, dans une moindre mesure, à Raqqa (Syrie), deux villes densément peuplées tenues par les djihadistes de l’État islamique (EI) et que la coalition internationale menée par Washington n’a pas hésité à écraser sous les bombes et missiles les plus puissants dont elle disposait ; il est vrai que les djihadistes de l’EI opposaient une résistance à toute épreuve qui avait enrayé les offensives aussi bien de l’armée irakienne que des forces kurdes de Syrie, alliées des Occidentaux.

J’ai personnellement constaté les dégâts humains massifs engendrés par cette politique de bombardements : lors de mon dernier passage à Mossoul-ouest, fin juillet 2017, quelques jours après la « libération » de la ville, l’odeur des milliers de cadavres pourrissant sous les gravats dans la chaleur de l’été irakien était telle qu’il était impossible de demeurer plus d’une heure dans la place…

Des attaques effrayamment meurtrières qui ont causé un nombre de morts civiles bien supérieur à celles provoquées par toutes les attaques chimiques « présumées » imputées au régime syrien, mais en représailles auxquelles personne n’a appelé à frapper Paris, Londres, ni même Washington – écrit ainsi, la chose paraît absurde, voire inconcevable ; et pourtant, elle s’inscrit dans une logique parfaite…

Et Paris (et Londres), dans tout ça ?

« Mais que vient faire Paris dans cette galère ? », eût demandé Molière, dont le fantôme –qui sait ?– a peut-être été surpris par la visite de Vladimir Poutine au château de Versailles, reçu avec grand apparat par Emmanuel Macron, le 30 mai 2017.

De même, on s’interroge sur le sens des invectives lancées à l’encontre de la Russie depuis des semaines par la première ministre Theresa May, à l’occasion de l’empoisonnement sur l’ordre « présumé » de Moscou, d’un ancien agent des services secrets russes, agent double, et de sa fille, lesquelles invectives trouvent aujourd’hui un prolongement avec l’annonce de la participation du Royaume-Uni aux éventuelles frappes sur la Syrie.

Deux cas de figure similaires qui rappellent à s’y méprendre celui d’une autre personnalité jadis également aux prises avec une contestation sociale inextricable : Margareth Thatcher, qui saisit, en 1981, l’opportunité que lui offrait la junte militaire argentine en envahissant le territoire britannique des Malouines (les îles Falkland) pour se lancer dans une guerre susceptible de détourner l’attention des citoyens du conflit qui opposait la première ministre aux milliers de mineurs qu’elle venait de jeter dans la précarité en ordonnant la fermeture des charbonnages déclarés non-rentables. La recette a très bien fonctionné ; et la Dame de Fer non seulement remporta la guerre sociale, mais fut acclamée en héroïne nationale.

Certes, il s’agit ici d’une hypothèse, l’autre faisant état de la posture de vassalité pitoyable que Londres a toujours eue à l’égard de Washington et que Paris à adoptée sans plus s’en départir depuis que le président Sarkozy a fait rentrer la France dans le commandement intégré de l’OTAN. La première hypothèse n’excluant en outre pas la seconde…

On frappe… Et après ?

L’attitude belliqueuse de Donald Trump et de ses alliés européens se heurte de front à la réaction déterminée de la Russie (qui bénéficie –il faut le rappeler– de son bon droit en termes de légalité internationale).

Moscou a jusqu’à présent réagi avec calme, modération et subtilité aux bravades de l’Occident : en Libye (2011), en Ukraine (2014), ou encore lors des multiples interventions et ingérences illégales qui ont déjà eu lieu en Syrie depuis le début du conflit…

Mais cette fois-ci, le président de la Fédération de Russie a prévenu le camp occidental.

« Les missiles arrivent, tout beaux, tout neufs ! », à « twitté » le président américain à l’intention de son homologue russe.

« En cas d’attaques sur son allié, la Russie rendra coup pour coup », a déclaré Vladimir Poutine, sur un ton moins amusé et très solennel.

Comment sortir de cette impasse ?

Laquelle des deux puissances fera marche arrière ? Qui, des deux hommes, acceptera de perdre la face ?

Aucun des deux ne peut se le permettre sans apparaître affaibli devant le monde entier qui observe cette crise en train de prendre des proportions dangereuses.

Et aucune porte de sortie n’est en vue.

Mais peut-être, comme ce fut le cas lors de la crise des missiles (Cuba), en 1962, derrière les apparences, une partie d’échecs est-elle jouée en coulisses, qui aboutira sans (mauvaise) surprise à une solution négociée, avec laquelle chacun trouvera son compte.

Il est en tout cas à espérer qu’il ne s’agit pas d’un exercice d’improvisation et que les acteurs de la pièce connaissent la suite du scénario ; et qu’ils en ont déjà écrit la fin…

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Au-delà des considérations humanitaires et du contexte syrien lui-même (et de la politique franco-française dont la conjoncture pousse un président contesté à aller voir ailleurs), c’est indubitablement le retour de la guerre froide à grande échelle qui entraîne une ré-escalade du conflit syrien, alors que l’on pouvait espérer une fin de guerre assez proche.

Cette fois-ci, la confrontation semble inévitable entre les deux blocs ; la question n’est donc pas, semble-t-il, de savoir si elle aura lieu, mais quelle en sera l’intensité.

Une intensification du bras de fer est-ouest qui se confirmerait si, subséquemment, l’incendie était, comme par hasard, ravivé en Ukraine… Damas ou Kiev ; même combat.

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

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