EDITORIAL – Version française

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Vendue à Bashar par Erdogan, Alep est tombée… Ou a été libérée… C’est selon.

Une simple question de vocabulaire, qui ne change rien au fait que Bashar al-Assad et le gouvernement baathiste infirment de plus en plus clairement les prédictions que maints analystes avaient produites dès le début du « printemps syrien », en mars 2011, et, à l’inverse, confirment celles des quelques professionnels du terrain qui avaient pu estimer, à l’aune de leurs observations, que le régime avait devant lui de longues années encore à survivre.

Probablement le gouvernorat d’Idlib sera-t-il la prochaine étape de la « reconquête ».

C’est, mise à part la région d’ar-Raqqa (toujours aux mains de l’État islamique), le dernier bastion de l’opposition au régime (en fait, du Front al-Nosra, pour l’essentiel), la dernière zone sérieusement défendue par les rebelles et qui pourrait produire une résistance farouche à la progression de l’armée syrienne et de ses alliés russes, iraniens et chiites de tout poil.

Une fois que ce bastion sera tombé lui aussi –car, il n’en faut pas douter, il tombera : comme ce fut le cas pour Homs et Alep, il s’agit d’une question de temps-, la quasi-totalité de la « Syrie utile » sera de nouveau sous l’autorité du gouvernement de Damas qui aura tôt fait, ensuite, de nettoyer les quelques poches où un fatras de brigades islamistes de tendances diverses agissent encore, auxquelles, cahin-caha, des lambeaux de l’Armée syrienne libre (ASL) se sont ralliés, parfois de bonne grâce, parfois de mauvaise, en tout cas toujours sans plus avoir d’autre choix.

Restera alors la question kurde… Que fera le régime syrien face aux revendications autonomistes des trois cantons kurdes du nord du pays ?

Les Kurdes… Aujourd’hui, alliés « tacites » du régime face à l’État islamique mais aussi face aux islamistes du Front al-Nosra et aux reliquats de l’ASL soutenus et instrumentalisés contre eux par Ankara, ils s’emparent des régions qu’ils revendiquent, kilomètre après kilomètre, façonnant ainsi leur petit Kurdistan bien à eux, vieux rêve centenaire auquel les bouleversements consécutifs au « Printemps arabe » semblent avoir donné vie.

Mais demain ? Lorsque cette alliance de circonstances n’aura plus d’utilité ? Lorsque l’État islamique sera vaincu –de cela également, il ne faut pas douter (le sursaut palmyréen est symptomatique des fins de règne ; et il ne s’explique que par l’absence, dans ce recoin de désert, de garnisons opérationnelles, toutes étant trop afférées à reconquérir Alep)- et que Bashar aura repris la main sur tout le pays ?

Les Kurdes de Syrie auront-ils la force ou le soutien international nécessaire pour imposer et maintenir leur indépendance de facto, serait-ce en dehors de tout accord onusien (on voit mal, en effet, la Russie accepter au Conseil de Sécurité l’amputation de son allié syrien) ?

Parlera-t-on alors plutôt d’une forme d’autonomie, dans le cadre d’une Syrie fédérale ? Mais dans quelles mesures le régime baathiste viscéralement attaché à sa conception unitaire de la nation (fût-elle fictive) et de l’État saura-t-il composer dans ce sens, sans y percevoir un dangereux précédent et une menace pour sa survie sur le long terme ?

Ou bien, de manière à la fois plus simple et plus radicale, une alliance Assad-Erdogan, autre alliance de circonstances et qui durerait le temps de « régler le problème » (ou perdurerait peut-être, avec la bénédiction de Moscou), procédera-t-elle, sans état d’âme ni atermoiement, à l’écrasement des milices du YPG, le petit-frère syrien du PKK ? Comment imaginer, en effet, que les milices kurdes de Syrie pourraient résister à ces deux forces conjointes ?

Or, il y a quelques jours, je discutais justement de tout cela avec des diplomates turcs (par ailleurs très inquiets du tournant autoritariste dans leur pays). « Pourquoi, ai-je demandé, votre président a-t-il brusquement cessé de soutenir al-Nosra à Alep et de fournir des armes aux rebelles qui défendaient la ville ? Il n’a en outre pas levé un doigt pour les aider… »

L’un d’eux m’a pris par le bras et tiré à l’écart : « Un accord a été passé… », m’a-t-il soufflé à l’oreille.

Ce n’est plus vraiment un secret… Erdogan a mis la pression sur al-Nosra pour qu’ils acceptent de se retirer d’Alep ; en échange, Assad et les Russes laissent notre armée manœuvrer contre les Kurdes dans le nord de la Syrie… Échange de bons procédés.

Erdogan et sa haine des Kurdes…

Erdogan et « sa » Turquie post-coup d’État avorté ; car il y a déjà une Turquie d’avant le 15 juillet et une Turquie d’après…

« Je vais bien, mais ce n’est pas le cas du pays… », m’écrivait, y a quelques jours, un de nos correspondants à Istanbul. « Chaque jour est pire que le précédent ; et je vais devoir être très prudent, désormais. »

Les militaires kémalistes auraient voulu enrayer le processus ; ils l’ont involontairement accéléré, avec l’aide du peuple descendu dans les rues pour les arrêter : la dictature s’est installée, à pas de géant !

Et pendant ce temps…

Pendant ce temps, la dictature égyptienne se porte bien, satisfaite de ses prisons remplies ! Des prisons où l’on torture dans l’insouciance des beaux jours revenus du « pas vu, pas pris » complice de la communauté internationale ! Yippee ! Les clans, factions, milices et autres tribus n’ont de cesse de se faire la nique en Libye, et de détruire le peu qu’il reste encore des infrastructures du pays ! Et, si les lois liberticides se multiplient en Tunisie, la monarchie marocaine… Hé bien ! Elle torture aussi dans ses prisons ! On ne change pas une équipe qui gagne… Et l’Europe, béate, sourit à « l’élève modèle » des Droits de l’Homme (ce à quoi un « facebooker » averti répondrait en se fendant d’un « LOL » bien senti).

Pendant ce temps, tandis que le régime syrien redevient incontournable et que l’État islamique s’écroule peu à peu, tandis que l’Irak s’apprête à s’entre-déchirer de plus belle (d’autres Kurdes, d’autres Chiites, et des Sunnites aussi…), la géopolitique régionale se recompose entre les États-Unis, la Russie, la Turquie, l’Arabie saoudite, qui a perdu sa guerre contre le pétrole de schiste, et l’Iran, pas si « ouvert » que d’aucuns l’ont (mé)compris…

Un ballet international encore incertain, qui se danse sous les yeux hébétés de l’Union européenne, attentiste, dépassée… passive, dépressive.

Tiens… Et le Yémen, dans tout ça ?

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

1 Comment

  1. Salma AYACHI on

    Erdogan a négocié avec la Russie le transit des pipelines russes par la Syrie moyennant une rémunération aux islamistes, aux rebelles.
    Ça ne se saura que trop tôt. Le président turque a fait pression sur les rebelles pour qu’ils acceptent le compromis et livrent Alep, afin que le russes sortent la tête haute de ce conflit et afin que la paix soit instaurée. Ce pacte s’est fait sans Bachar Al Assad. Il n’y avait que les Turques, les Russes et les Iraniens à la table des négociations.

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