ÉGYPTE – Reportage exclusif : «Hamdoulilah ! Gamal est revenu !»

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« C’est un régime totalitaire, impitoyable ; c’est pire que sous Moubarak ! » Le « nouveau » régime divise les Égyptiens. La personnalité du nouveau raïs ne laisse personne indifférent ; et elle animerait bien des débats, si la liberté de parole n’était plus dorénavant qu’un vague souvenir en Égypte, une illusion rêvée l’espace d’un moment, quelque part entre janvier 2011 et juillet 2013… Un maître retrouvé, que la propagande officielle mise en œuvre tambour battant par tous les organes médiatiques égyptiens et jusque dans la moindre bourgade du pays, autour de l’inauguration des travaux d’élargissement du Canal de Suez, a essayé de vendre à la population comme le « nouveau Gamal Abdel Nasser ».

C’était un débat présumé impossible. Car l’Égypte vit désormais à l’heure de la peur.

J’ai néanmoins sollicité quelques amis, aux opinions divergentes, que j’ai rassemblés dans l’arrière-salle d’un très vieux café du quartier de Zamalek, une sorte de cours des miracles, où les indics de la police ne s’aventurent guère… et dont il vaut mieux taire le nom, dans l’intérêt de tous.

C’est là, au cœur de la capitale égyptienne, dans cette île baignée par le Nil millénaire, que se réunit encore parfois l’intelligentsia de l’opposition souterraine cairote, le jeudi soir, quand la semaine s’achève ; elle y a l’habitude de refaire l’Égypte, autour d’un thé trop sucré.

Un panel improbable, réuni non sans quelques difficultés pour une expérience inédite : Ibrahim et Ismaïl, étudiants dans une université cairote, tous deux issus de la « jeunesse dorée » de la capitale ; Mohamed, propriétaire d’une moyenne entreprise, une agence de tourisme qui gère quelques bateaux de croisière sur le Nil ; Mustapha, commerçant du souk, actif dans le textile ; Ali, professeur d’université au Caire et membre de la hiérarchie des Frères musulmans ; Tarek, prêtre copte orthodoxe ; Mounir, étudiant au Caire, issu de la classe moyenne ; Adjib, officier dans l’armée égyptienne ; et Boutros, journaliste, récemment licencié par sa rédaction pour avoir refusé d’écrire à la chaîne des articles à la gloire du président al-Sissi. Pour des raisons bien évidentes, relatives à la  protection des personnes qui se sont prêtées à ce débat, le prénom de chacun a été modifié.

Auparavant, un petit rappel des faits…

En janvier 2011, répondant à l’écho de la révolution tunisienne, une majorité d’Égyptiens se soulevait contre le président Hosni Moubarak, qui gouvernait le pays avec l’appui de l’armée, dont il était issu, depuis l’assassinat d’Anouar al-Sadat, en 1981 ; ce dernier, comme son prédécesseur, Gamal Abdel Nasser, le fondateur de la république égyptienne (qui fit suite au coup d’État de 1952 et au renversement de la monarchie), était lui aussi sorti des rangs et gouvernait avec l’aval des généraux, du Conseil supérieur des Forces armées (CSFA), qui constituent en Égypte un véritable État dans l’État.

L’oligarchie politico-économique, qui, étroitement liée à l’armée, tenait les rênes du pays sous Moubarak, ne parvient pas à contrôler ces manifestations de la colère, qui mobilisent non seulement une partie de la jeunesse de la classe moyenne, qui aspire à une modernisation sociopolitique de l’Égypte et exige la démocratie, mais surtout les masses populaires misérables des banlieues, qui envahissent la place Tahrir, cœur géographique de la protestation, et réclament du pain. Moubarak est sacrifié, sous le regard d’acier des militaires attentistes.

Le 30 juin 2012, Mohamed Morsi, leader de la Confrérie des Frères musulmans, organisation islamiste modérée jusqu’alors régulièrement brimée par le pouvoir militaire, fait son entrée au palais présidentiel, élu haut la main à la tête de l’État ; il est le premier président de l’histoire de la république égyptienne étranger à la sphère des Forces armées.

Soutenu par les réseaux d’aide sociale très performants que la Confrérie a mis en place à travers tout le pays et qui pallient depuis des décennies à l’incurie de l’État, il bénéficie en effet des voix des couches sociales les plus défavorisées, qui sont également les plus religieuses. L’armée, à laquelle le pouvoir est en train d’échapper, ne réagit pas directement ; un modus vivendi semble se dessiner entre les généraux du CSFA et les Frères…

Après moins d’un an d’exercice du pouvoir, le président Morsi, qui gouverne avec l’appui d’un parlement acquis à sa cause à la suite d’élections législatives également remportées par les Frères, se débat toutefois dans le marasme économique qui mine l’Égypte… Une faillite annoncée accélérée par les effets des troubles révolutionnaires.

S’appuyant sur le mécontentement populaire croissant, attisé par une liberté de presse recouvrée sous le gouvernement des Frères et qui se déchaîne contre le président, poussée et excitée en sous-main par les milieux d’affaires naguère supporteurs de Moubarak et intrinsèquement liés à l’armée, les généraux saisissent l’occasion de grandes manifestations hostiles au nouveau chef de l’État pour enfin entrer en lice et s’emparer du pouvoir : le 3 juillet 2013, le président Mohamed Morsi est arrêté et, partout dans le pays, les membres de la Confrérie, désormais qualifiée d’organisation terroriste, sont traqués et emprisonnés ; leurs biens sont confisqués au profit de l’État, toutes leurs œuvres caritatives de même, hôpitaux, dispensaires et écoles, et nombre de sympathisants des Frères sont chassés de la fonction publique et perdent leur emploi…

De ce coup d’État applaudi par une partie des manifestants qui dénonçaient l’incapacité des élus islamistes à gérer l’Égypte, émerge l’homme providentiel, le général Fattah al-Sissi, sitôt promu maréchal et, immédiatement après… chef de l’État égyptien.

Les chiffres de l’année qui a suivi le putsch suffisent à décrire la réalité égyptienne : plus de 3.000 manifestants tués et 17.000, blessés ; 2.590 activistes et près de 20.000 citoyens emprisonnés et soumis à la torture ; sans compter les disparitions, que les commissariats de police ont reçu l’ordre de ne plus enregistrer.

Les gouvernements de l’ouest font semblant de ne pas regarder vers Le Caire, comme s’il ne s’y passait rien de conséquent… Ils se félicitent cependant de la stabilité recouvrée.

Le 6 août 2015, le président français en personne, avec cela dit un peu de vergogne dans le regard, s’est déplacé à Suez pour représenter la « patrie des Droits de l’Homme » aux cérémonies d’inauguration du « nouveau » Canal et adouber par le fait son homologue égyptien… Non sans quelques contreparties probablement très âprement négociées.

Les démocrates écrasés et les poètes jetés en prison, le commerce va pouvoir reprendre. Paisiblement. Tout sera… comme avant.

Peut-être même… mieux qu’avant.

Mounir –  Tu sembles indigné que les Égyptiens aient perdu la chaleur de la révolution… Mais c’est parce que presque toutes les personnes un peu connues qui avaient fait la révolution en janvier 2011, elles sont en prison, aujourd’hui. Ils ont été accusés d’avoir pillé des commerces, d’avoir incendié des bâtiments, toutes sortes de délits comme ça. C’est absurde, mais ça passe et les juges savent qu’ils doivent les condamner, parce que le régime l’exige.  Aujourd’hui, tous ces gens sont en prison, ou bien ils ont disparu.

Mohamed – Mais c’est très difficile de parler de tout ça. Je n’aimais pas du tout les Frères musulmans, mais, sous les Frères, on pouvait parler… Ils avaient donné la liberté de parler ; et les gens parlaient. Les Frères, eux, ils s’en foutaient. C’est d’ailleurs comme ça qu’ils ont été contestés et qu’ils se sont fait éjecter.

Mais l’armée, elle, elle est rigide, elle n’accepte pas la contradiction. Alors, si tu parles de ces choses dans la rue, le jour d’après tu es en prison. Ça arrive régulièrement… Ils ne t’accusent pas d’avoir parlé de politique et tu n’es pas jugé pour ça ; mais ils t’accusent de vol ou d’être un dealer, en affirmant qu’on a trouvé de la drogue sur toi…

Quand le président, dans un discours, a dit qu’il n’y a aucun prisonnier en Égypte qui a été arrêté pour des opinions politiques, d’une certaine façon il a raison, parce qu’ils ne sont jamais accusés pour ça… L’armée et la police sont en train de gagner, contre le peuple… Il n’y a plus aucune liberté de parler, maintenant.

Mounir – L’armée est redevenue toute puissante, la police prend sa revanche sur les révolutionnaires de janvier 2011, l’arbitraire est de retour, les médias et la justice obéissent sans oser poser de questions, et l’opposition est en complète déroute… L’ancien régime a repris le dessus, mon ami…

Boutros – Une fois que tu entres en prison -mais c’est dans les prisons des services de l’armée-, ils te convainquent de leur point de vue ; tu restes là deux ou trois mois, et ils te convainquent, par la logique ou d’une autre matière –je veux dire : tu souffres. Mais, quant tu sors, tu es bien convaincu que leur point de vue est le bon !

Mustapha – Il ne faut quand même pas exagérer… Il y a du positif dans le retour de l’armée au pouvoir… C’est toujours la même chanson avec vous ! Trois années de désordres ne vous avaient pas suffi ? Les jeunes, les intellectuels, vous vouliez quoi ? La « démocratie » ?! Pour la plupart des commerçants, qui peinent à faire tourner leur petite boutique, votre « démocratie » a signifié la faillite. On est satisfait, maintenant, que la stabilité soit retrouvée. Alors, oui, il y a bien eu quelques arrestations… Des gens qui veulent revenir aux temps du désordre… Mais il ne faut pas exagérer ! Ce n’est quand même pas la dictature que vous décrivez !

Mounir – Si j’exagère… Laisse-moi te raconter une histoire, que tu n’as pas lue dans le journal officiel !  Tu as entendu parler d’Islam Ateeto ? C’était un étudiant en ingénierie, ici, à l’Université Ain Shams. Il a été kidnappé le 19 mai dernier et on l’a retrouvé mort, le lendemain, dans le désert. Son corps avait été torturé, puis on l’avait exécuté de plusieurs balles. L’armée a dit qu’il avait été tué dans une escarmouche avec des terroristes. Mais c’est faux ! Les caméras de surveillance de l’université ont montré qu’il avait été enlevé sur le campus, la veille de sa mort, par un commando de la sécurité militaire !

Ibrahim – Je ne comprends pas ce qui s’est passé. Tout ce chaos, ce désordre, pendant presque trois ans, qui a détruit une grande partie de l’économie du pays… Ça a été entièrement négatif pour l’Égypte. Personne n’y a rien gagné ; tout le monde y a perdu, tout le monde en a souffert. C’est vrai que Moubarak était un peu trop vieux ; il aurait dû laisser la main. C’est vrai aussi que l’Égypte doit faire quelques progrès sociaux. On en a bien conscience. Mais il ne fallait pas tout détruire. Les Frères musulmans ont organisé ce désastre…

Mounir – Et voilà ! À nouveau cette histoire de complot que la dictature veut faire avaler à la population ! Les Frères musulmans et l’Amérique…

Ibrahim – Non, non ! Pas l’Amérique…  Soyons un moment sérieux (rires). Je me suis mal exprimé : les Frères ont profité de la situation…

Mounir – De quelle situation ?

Ibrahim – De la révolte… La colère des pauvres, la révolte pour avoir du pain. C’est ce que réclamaient les manifestants de la place Tahrir. Ils venaient des banlieues.

Mounir – Nous étions là aussi ; c’est la démocratie que nous réclamions !

Ismaïl – Les « démocrates », comme tu dis, étaient vraiment une minorité.

Mounir – Les démocrates étaient tellement nombreux qu’al-Sissi n’a plus assez de cellules pour les enfermer ! C’est pour ça qu’on les assassine !

Mohamed – Il y a un truc qui est bien connu, par tout le monde, en Égypte ; ce sont les minibus, les petites camionnettes qui passent dans la rue… La porte latérale s’ouvre, et une personne est entraînée à l’intérieure, puis on n’a plus de nouvelle. Après quelques jours, sa famille commence à comprendre ce qui lui est arrivé… 

Boutros – Pour moi, la principale raison pour la quelle les Égyptiens ont perdu cette ardeur révolutionnaire qu’évoquait Mounir, il faut la chercher dans le rôle que jouent désormais les médias… Une grande partie du peuple est complètement abusée ! Le régime, par une propagande effrénée, a cadenassé tous les médias… Personne, finalement, n’était à l’abri ! Même les vedettes, qui ont refusé de marcher avec le régime, elles ont été broyées ! Le cas le plus incroyable, c’est celui de Bassem Youssef… Une célébrité ! Il se moquait chaque semaine de Morsi dans son talk show de satyre politique. Il croyait que ça allait continuer avec al-Sissi… Mais non… L’armée lui a cassé les reins !

Le plus cruel, pour moi, en tant que journaliste, c’est que les voix discordantes comme la sienne n’ont reçu aucun appui populaire. L’armée les a réduites au silence sans que le peuple ne vienne à leur secours.

À présent, les médias bien obéissants font croire monts et merveilles aux couches non-éduquées ou enclines à céder à la facilité des sitcoms à deux sous et des festivités offertes à bon compte par l’oligarchie revenue aux affaires. Un bel exemple, c’est la manière dont le régime a médiatiquement instrumentalisé l’inauguration du Canal de Suez bis. Ils en ont fait une fête ; le peuple était content.

In fine, les médias ont réussi leur coup : beaucoup d’Égyptiens sont convaincus que la révolution a tout changé, que la démocratie s’est imposée, que l’armée est au service du peuple et qu’elle a sauvé la démocratie des dérives islamistes dont la menaçaient les Frères musulmans. Tout comme l’empereur Auguste au temps des Romains, le maréchal al-Sissi a su faire prendre à d’aucuns les mirages pour des vérités et installer le principat en laissant chacun croire que la république avait été restaurée.

Ali – C’est ainsi, en effet… Et les seuls qui se rongent encore les sangs, aujourd’hui, ce sont quelques intellectuels, des démocrates engagés, qui, contrairement à d’autres, n’ont pas accepté de retourner leur veste et de devenir les flatteurs quotidiens du maréchal al-Sissi… Peut-être parce qu’ils n’ont pas réussi à s’accommoder du spectaculaire retour en arrière qui a ramené l’Égypte au temps des feuilletons mièvres en noir et blanc qui fleurissaient déjà sous Nasser… Mais cette poignée d’idéalistes est totalement impuissante à réagir ; ils sont vraiment tout seuls… et abandonnés par l’inconscience populaire… Et, bien sûr, il y a les jeunes de la place Tahrir… Les brigades spéciales les traquent encore jusque sur les campus universitaires, la nuit… Pourquoi ? C’est difficile à dire… Ils ne sont pourtant plus du tout une menace pour ce régime militaire tout puissant… C’est comme si le régime prétendait extirper jusqu’à la racine l’arbre de la liberté qui avait été planté au Caire il y a quatre ans… Nos jeunes, oui… qui disparaissent… et que, quelque fois, on retrouve plus tard, défigurés, mutilés, torturés, exécutés d’une balle dans la nuque, quelque part aux abords du désert… mais que, le plus souvent, on ne retrouve jamais.

PPdP – J’ai eu une étrange sensation, hier soir, sur la place Tahrir [le soir du 6 août 2015, fête de l’inauguration des travaux du Canal de Suez]. Ce n’était pas le même public, les mêmes gens que j’avais rencontrés en 2011, pendant la révolution, puis en 2012… Ce n’étaient plus ceux-là qui avaient envahi la place… Tout d’abord, hier, ils étaient beaucoup moins nombreux… Mais, surtout, je n’ai pas reconnu les culs-terreux des banlieues en guenilles qui réclamaient du pain, ni les étudiants ivres de démocratie…

Mounir – Normal, ça ! Eux, ils sont en prison ou ils se cachent !

PPdP – Même chose pour les islamistes, évidemment… Je me souviens avoir pris des photos à Tahrir, dans les semaines qui avaient suivi la révolution : les Frères occupaient toute la moitié de la place, du côté du Musée archéologique.

Cette fois-ci, c’était presque uniquement des jeunes nantis, la jeunesse dorée, et des gens de la classe moyenne, mais principalement des commerçants… Il y avait bien quelques miséreux, qui détonnaient ici ou là ; je crois qu’ils venaient juste profiter de la fête et qu’ils n’ont pas bien pris la mesure des événements… La manifestation était toutefois très encadrée : des blindés en enfilade, planqués à côté du Musée ; et partout des flics dans les rues latérales… Et, aussi, les festivités avaient été soigneusement « organisées », jusque dans les moindres détails : vendeurs de cartes postales à l’effigie du président, de posters, de pins, de badges ; hauts parleurs chantant la gloire du nouveau raïs ; estrades ambulantes et entraîneurs qui excitaient la foule à reprendre en cœur les refrains des supporteurs du nouveau Gamal Abdel Nasser. Tous employés du régime ! Et ils ne s’en cachaient pas vraiment !

Boutros – Tu l’as compris aussi ! Ça crevait les yeux…

Ali – Moi, je n’y suis pas allé… J’en étais malade ! Mais ma femme a voulu regarder la manifestation à la télévision, alors… J’ai tout de suite remarqué ces types ; ils n’étaient pas à leur place… C’est évident qu’ils travaillaient pour le régime !

PPdP – Pour être sûr, je le leur ai carrément demandé ! Je connais assez bien Le Caire et ses petits vendeurs de breloques. Il y en avait des centaines au moment de la révolution… Les types d’hier soir ne leur ressemblaient pas du tout ; j’ai trouvé ça étrange: ces gars ne savaient pas s’y prendre pour vendre leurs trucs, ils n’étaient pas naturels dans ce rôle. Et puis, ce qui m’a fait comprendre ce qu’il en était, c’est que, à chaque fois que je voulais prendre une photo, ils détournaient la tête ou se cachaient le visage d’une manière ou d’une autre. Les petits vendeurs ne font jamais ça; ça n’a pas de sens.

Alors, ben… Tout simplement : j’ai demandé. Deux ou trois on rigolé et ne m’ont pas répondu ; et d’autres m’ont dit que, oui, ils faisaient partie de l’équipe mise en place pour encadrer la manifestation. Les petits vendeurs habituels, eux, ils n’avaient pas ce genre de trucs, avec la photo du président; ils vendaient des drapeaux égyptiens et des trompettes en plastic.

Mounir – C’était bien vu !

PPdP – C’est ce qui manque à la presse européenne… Ça s’appelle le journalisme de terrain (rires).

Ali – Ce sont tous des « felouls », des anciens hommes de main du PND… Le Parti national démocratique, de Moubarak ! Al-Sissi les a réhabilités ; ils n’ont pas le choix et, de toute façon, ça les arrange bien ! Et, lui, il se sert d’eux, y compris pour faire le sale boulot ! C’est tout comme avant…

Dans la presse aussi, ces types sont de retour ! L’importance des médias est à ne surtout pas négliger, comme le disait Boutros : les medias, pour l’instant, c’est tout, en Égypte !

Les médias ont conditionné la population à l’idée que, s’opposer à un oukase du président, c’est être en faveur des Frères musulmans… et donc du terrorisme.

Et les médias ont ancré l’idée qu’al-Sissi allait garantir du pain pour l’avenir ; il est devenu l’homme providentiel… Oui, le nouveau Gamal Abdel Nasser ! Pour les ventres affamés qui s’étaient soulevés contre Moubarak, c’est suffisant…

Et tous les journalistes et intellectuels qui s’opposaient à la politique du gouvernement ont été placés sur des voies de garage ou remerciés.

La révolution, c’est fini ; il n’y aura plus de soulèvement… plus avant trente ans.

Mohamed – Je suis d’accord… Hélas. Et les Occidentaux le savent…

Hollande est d’ailleurs venu consacrer le coup d’État… Il était là, hier, à côté d’al-Sissi.

Il s’est probablement dit : « Si j’arrive à vendre mes derniers Rafales, qui sont stockés depuis 1984, c’est pas mal ! » Puis, comme l’Union européenne s’est fâchée avec la Russie et qu’il ne peut décemment plus livrer les deux Mistrals que Poutine lui avait commandés, il a dit aussi, à son nouveau pote : « J’ai deux Mistrals que je ne sais plus refiler à personne… Tu me les prends et je suis à l’inauguration de ton canal ! Ça fait crédible, ça, hein ! D’avoir le président de la France à ta petite sauterie, là ! Réfléchis bien ! Parce que, avec tes prisons pleines à craquer, là, y aura pas beaucoup de chefs d’État pour venir légitimer ton putsch… »

Et, alors que c’est la crise économique totale et que le peuple crie misère, l’Égypte achète tout ça ! Et contre qui ? Pas contre Israël !  Alors, pourquoi ? Et l’affaire Siemens, en Allemagne… Madame Merkel reçoit al-Sissi, et hop, l’Égypte achète !

Mounir – Finalement, Moubarak a bien joué le rôle de bouc-émissaire ; « la tête est tombée, mais le corps est resté ».

Ali – Ce qu’on appelle ici « la deuxième révolution » -le coup d’État militaire, en fait, un coup d’État « supporté » par « le peuple »-, elle a été bien planifiée par l’armée. Ce sont des hommes des services secrets de l’armée qui ont peu à peu lancé la contestation.

Mohamed – L’armée, oui… Mais aussi une partie du peuple… Est-ce qu’on a l’intention de changer, en Égypte ? Non…

L’appareil administratif est énorme et les fonctionnaires qui l’habitent ne veulent pas d’évolution… On a un chômage énorme. Alors, pour faire baisser le chômage, que fait le gouvernement ? Là où il faut une personne, on en engage cinq ou dix, avec des salaires médiocres. Mais ces gens qui reçoivent de quoi survivre ne veulent pas que les choses changent. Et l’armée non plus : elle a repris le pouvoir pour remettre en marche sa routine ; ça roule pour eux et ils vont continuer comme ça.

70% des terrains, en Égypte, appartiennent à l’armée ; la plupart des projets économiques, des entreprises, des clubs de sport, les immeubles, les appartements, tout ce que tu veux, ça appartient à l’armée. Chez nous, on a deux budgets : le budget de l’État et le budget de l’armée, qui n’est pas décidé par le parlement. Et toutes les entreprises publiques doivent vendre et acheter les produits des entreprises qui appartiennent à l’armée. Par exemple, dans les trains, on vend des bouteilles d’eau ; c’est de l’eau militaire, tu ne trouveras pas autre chose, parce que c’est la règle. Même si tu proposes de vendre de l’eau moins chère, tu ne pourras pas…

Pour moi, en tant qu’entrepreneur, c’est assez épuisant… Et je ne vois plus aucune perspective pour moi en Égypte.

Ismaïl – J’ai participé à la deuxième révolution, et je le referais ; parce que, sous les Frères, c’était pire.

Ibrahim – L’Égypte est un enjeu dans la guerre froide que se livrent l’Iran et l’Arabie Saoudite, d’où le financement important accordé à l’Égypte par les Saoudiens. Le Qatar et la Turquie jouent aussi contre l’Arabie Saoudite, le premier en finançant partout les salafistes et, la deuxième, en supportant les Frères musulmans. Les Frères vendaient l’Égypte à ses ennemis !

Mounir – On peut bien sûr toujours essayer de tout expliquer par des complots de l’étranger…

La théorie du complot international dont les États-Unis ont le leadership, contre l’Égypte. Les médias abreuvent les Égyptiens presque quotidiennement avec cette thématique, qui explique que l’ennemi de l’extérieur est le seul responsable de tout ce qui va mal en Égypte. Et, dans ses discours, al-Sissi vocifère contre les Américains… Blablabla… mais, discrètement, l’armée continue de percevoir leurs dons en millions de dollars.

On dit souvent que les anciens Égyptiens étaient les esclaves du pharaon, pour construire les pyramides ; mais non, les anciens Égyptiens faisaient ça gratuitement et volontairement, pour leur dieu, parce que le pharaon était leur dieu. En Égypte, aujourd’hui, on continue à créer des pharaons : les crooners chantent la gloire du président et de l’armée égyptienne, en se dandinant dans des clips qui passent en boucle sur toutes les chaînes de télévision, nationales et « privées ». La grandeur du pays, les pyramides, le canal et les infrastructures portuaires… La poterie, les manufactures de tapis, l’agriculture… Tout y passe. L’armée a repris le contrôle de la politique égyptienne.

Avec al-Sissi, c’est bien clair ; tout le monde le sait. Il a dit qu’il a quitté l’armée et que, maintenant, il est un civil. Mais ça ne marche pas comme ça (rires). C’est pour ça que, de temps en temps, il porte un costume civil et, de temps en temps, il remet l’uniforme militaire ; pour l’inauguration du canal, il était habillé en chef militaire.

Ali – Tu as vu al-Sissi, à l’inauguration des travaux du Canal ? Avec son costume de maréchal ? On est sensé être un régime civil !

Mounir – Oui, c’est un régime civil… de temps en temps (rires).

Adjib – Les vraies questions, celles que vous ne voulez pas mettre sur la table, elles sont internes à l’Égypte et beaucoup plus prosaïques.

D’abord, un constat socio-économique : notre société, c’est 10% d’upper-class, 20% d’une classe moyenne hétérogène et 70% d’une population très pauvre.

Hussein Salem, l’ancien chef des renseignements militaires, avait dit, avant la révolution, que le peuple égyptien n’était pas prêt pour la démocratie. C’est parce que le peuple n’est pas éduqué ; il est toujours à la recherche du pain, il n’a pas le temps de s’informer et d’apprendre.

Si tu donnes un pistolet à un fou, il va tuer les gens dans la rue ; c’est la même chose si tu donnes la démocratie à un illettré.

Tu ne peux pas parler des Droits de l’Homme, aujourd’hui ; ce n’est pas le moment. Ce qu’il nous faut, c’est un dictateur qui travaille pour l’Égypte et qui lui rende sa prospérité.

Pour changer, il faut d’abord que le régime donne l’éducation aux gens, les encourage à s’informer, donne un peu de liberté aux médias… C’était l’idée de Moustapha Kamel, le principe de la « pyramide renversée ». Mais l’enseignement, ici, en Égypte, est basé sur le « par chœur » ; tout est appris par cœur, on ne te fait pas réfléchir, tu dois accepter ce qu’on t’enseigne.

À l’examen, on te demande de réciter par chœur l’alinéa de telle page ; jamais on ne te demande de donner ton point de vue sur le contenu de cet alinéa. C’est non seulement un principe d’enseignement, mais ça devient un état d’esprit général.

Al-Sissi s’est engagé à changer tout cela et à faire progresser le pays…

Mohamed – Moi, je dirais que le premier problème, plus que le manque d’instruction du peuple, c’est la corruption ; ou, plus justement, les corrompus !

Pour reprendre le pouvoir, l’armée s’est appuyée sur les corrompus, à tous les niveaux de la hiérarchie, sur les apparatchiks, et dans toutes les classes de la société, upper-class et miséreux. Sur tous ces gens qui ont une place de fonctionnaire où qui mangent dans la main des militaires, et qui ne voulaient pas risquer de perdre leurs petits profits quotidiens, tous ces gens-là qui craignaient le changement, et que la révolution a d’abord surpris, puis que les trois années difficiles que nous avons connues ont décidé à réagir.

Les corrompus ont été la véritable force d’inertie, la réaction, contrerévolutionnaire, le levier que l’armée a actionné pour rétablir l’ancien régime.

Beaucoup de ces gens savent que la révolution est étouffée, que c’est fini maintenant ; mais ils considèrent que ce n’est pas leur problème, et ils sont rassurés, à présent : ils vont garder leur croûte de pain, même si ce n’est pas grand-chose ; mais ils s’y accrochent, et tant pis pour le reste.

C’est comme ça que l’armée a repris le contrôle de l’État.

Ali – Je me demande même si, depuis le coup d’État de Nasser, en ‘52, il y a encore un État en Égypte.

Je veux dire : l’État, le gouvernement, l’exécutif –et aussi le judiciaire, indirectement-, c’est l’armée… Ce n’est pas l’État major ; ce n’est pas ce que je veux dire. C’est plus large… Je ne sais pas où ça se décide, dans quel cercle les décisions sont prises… Mais il est évident que ce n’est pas au conseil des ministres.

Adjib –  Comment peux-tu dire un tel non-sens ? Nasser… C’est à lui que l’Égypte doit d’être ce qu’elle est aujourd’hui : la première nation arabe, respectée par tous… crainte même ! Nasser a fondé l’Égypte moderne. C’est cela que le président veut préserver. Les Frères, eux, ils étaient en train de détruire tout cela. Si, demain, nous parvenons à faire de l’Égypte un État prospère et démocratique, au départ, ce sera grâce à Nasser.

Ali – Il ne faut pas faire de Nasser le grand héros de la liberté ! En 1952, il avait supprimé tous les partis politiques ; y compris le parti al-Wafr, le parti laïc qui tenait tête au roi ! Il existait un parlement sous le roi Farouk ; c’était une monarchie constitutionnelle. Nasser, lui, a gouverné par décrets de l’armée.

Tarek – Al-Sissi ne fait pas ça : il a quitté l’armée ; il a respecté la constitution. Le 30 juin, la chute de Morsi, c’était une révolution ; et l’armée ne l’a pas confisquée. Elle a dû gérer une situation difficile.

Morsi parti, qu’est-ce qui allait se passer ? L’armée a pris ses responsabilités et a mis fin à une situation de chaos total qui commençait à se répandre à toutes les villes du pays.

Les Frères chassés du pouvoir, qui aurait maintenu l’ordre et dirigé le pays ?

PPdP – Il y avait d’autres candidats au pouvoir… D’autres figures politiques… Pourquoi al-Sissi ? Pourquoi pas el-Baradei, par exemple ?

Tarek – El-Baradei ? Je suis baradéistes ! Mais le moment d’el-Baradei n’était pas venu… Qu’est-ce qu’il a fait, le peuple, quand Baradei s’est présenté ? Les courants religieux ont dit que c’était un laïc, qu’il était non-croyant, un athée ! Ils ont montré à la télévision une photo de sa fille en bikini ! Ils l’ont attaqué sur le mariage de sa fille en Autriche, avec un étranger. Et les jeunes démocrates ? Qu’est-ce qu’ils en ont dit ? Qu’il avait vécu trop longtemps à l’étranger, et qu’il ne connaissait pas l’Égypte. Je leur ai répondu : « Oui ! Mais c’était parce qu’il avait un travail brillant ! » Ils n’ont rien voulu entendre.

Tu vois : le peuple égyptien n’était pas encore prêt pour cette révolution, pas même les jeunes ! Avant d’avoir la démocratie, il faut d’abord éduquer le peuple.

Adjib – Nous avons 40% d’analphabètes, dans ce pays. Presque 40 millions de personnes. Beaucoup de gens, surtout des femmes, parmi eux, n’ont même pas de carte d’identité ; ils n’ont pas été enregistrés à leur naissance. Pour l’État, ils n’existent pas ! Ils n’ont pas de compte en banque, ne peuvent pas voter, n’ont droit à aucune aide… Comment construire une démocratie avec ces personnes ?

Ces millions de personnes et beaucoup d’autres, presque 70 millions d’Égyptiens ont un revenu quotidien qui ne dépasse pas un demi dollar ! Par jour ! Ces gens passent tout leur temps à combattre pour survivre ! Alors, comment parler avec toute cette population de démocratie, de parlement, de gouvernement ?

Mustapha – Ce que veut la majorité des gens, ici, ça n’a jamais été la vie politique, la démocratie et tout ça… Pas même l’éducation ! Ce que les gens veulent, c’est une bonne vie sociale : bien s’habiller, bien manger, une belle maison… Le nouveau gouvernement a commencé à travailler au redressement de  l’économie, pour donner tout cela aux gens.

Adjib – Ça ne veut pas dire qu’il nous faut renoncer à la démocratie. Mais il faut d’abord apprendre à lire à ces gens, leur procurer une carte d’identité… C’est un programme immense, pour des années. Al-Sissi va faire tout cela. Je crois qu’il le fera, que c’est son objectif.

Mounir – Toi, Adjib, tu es trop dans la saucière ! Tu défends ton gagne-pain ! Al-Sissi n’éduque pas le peuple, il le manipule ! Avec la complicité des pseudo-journalistes, des vendus, des lâches de la presse ! Ce qu’ils ont pu écrire de mensonges sur le Canal !

Mohamed – Si tu essaies d’expliquer au gens qu’al-Sissi a fait creuser seulement 35 kilomètres, ils te traitent de menteur, et ils disent que tu es payé par l’Amérique pour faire de la propagande contre le président. Tu as vu les affiches de la propagande du régime, partout dans les rues : elles laissent croire que le Canal a été doublé sur toute sa longueur… Les gens le croient. Ils en sont persuadés.

Quatre millions de familles vivent directement du tourisme. Ce n’est pas comme les autres sources de revenu, le Canal ou le pétrole du Sinaï. Non, ça, ça concerne l’État, donc l’armée… Le Canal… On s’en fout du Canal ! Le tourisme, ça, oui, ça touche directement les gens !

Mounir – L’année passée, les médias ont raconté qu’un général avait inventé une machine qui te scanne et qui te guérit de tout en quelques minutes. Même de l’hépatite C et du cancer ! Et les gens l’ont cru ! L’armée dit qu’elle est en train de la mettre au point… Les médias expliquent que l’armée fait progresser les sciences, la santé, dans l’intérêt du peuple. Dans mon quartier, quand je leur ai dit que ce n’était pas possible, on m’a traité de défaitiste et on m’a dit : « C’est parce que, toi, tu n’aimes pas l’armée ! »

Ali – Et c’est quoi, cette histoire de terrorisme dans le Sinaï ? Tout le monde accepte ça sans se poser de question… Mais, d’un point de vue géomatique, ça n’a aucun sens ! Par où sont-ils entrés dans l’espace du Sinaï, tous ces terroristes, là ?! Il n’y a que deux passages pour traverser le Canal de Suez : le tunnel Ahmed Amdi et le pont Salam, le pont d’Ismaïlia. Et 14 kilomètres de frontières avec la Bande de Gaza, dont les militaires contrôlent chaque centimètre. Tout le reste, c’est la mer !

Mohamed – Al-Sissi a acheté la rue avec l’argent du Golfe et le Golfe a acheté al-Sissi… et l’Égypte avec lui. La première armée arabe… et son influence au sein de la Ligue. Les militaires ont profité du mécontentement populaire. Les Frères n’arrivaient pas à améliorer les conditions de vie du peuple, que l’effondrement du tourisme avait aggravées. Les coupures d’électricité se multipliaient, les salaires des fonctionnaires ne tombaient plus, l’essence et le pain manquaient même régulièrement… L’État n’avait plus d’argent ; Morsi n’a pas pu faire de miracles ! Mais, avec l’argent du Golfe, c’était facile de rétablir l’équilibre ; al-Sissi l’a fait et, maintenant, tous les Égyptiens le prennent pour un grand magicien. N’a-t-il pas creusé un second canal en moins d’un an ?

Mounir – Le « nouveau canal » ?! C’est un petit ruisseau ! Ce n’est pas un projet économique ! Il a coûté des sommes énormes, à un moment où l’Égypte est ruinée. Et il ne rapportera presque rien. En vérité, c’est une immense œuvre de propagande, parce qu’al-Sissi devait faire quelque chose de marquant pour justifier son pouvoir et se faire aduler par les Égyptiens.

Mohamed – Mais, l’éducation, c’est vrai… Les Égyptiens n’ont jamais rien décidé par eux-mêmes. La démocratie, choisir les dirigeants, ils ne savent pas. Maintenant, papa Sissi est là pour décider à leur place, pour penser pour eux… Il ne faut pas leur dire que le « nouveau canal » ne fait que 30 kilomètres ! Ce serait comme dire à ma fille que le Père-Noël n’existe pas ! Il y a beaucoup de misère, ici. Les gens ont besoin d’espoir ; alors, ils s’accrochent à n’importe quel mensonge qui leur en donne un peu.

Boutros – Al-Sissi, au début, a reçu de nombreux appuis pour ce qu’il faisait pour la stabilité du pays. Mais il y a rapidement eu pas mal d’aspects négatifs… Surtout en ce qui concerne la liberté d’expression. On a vu comment, en quelques semaines, les unes des journaux se sont transformées ; aujourd’hui, c’est du copier-coller à la gloire d’al-Sissi et du régime, d’un quotidien à l’autre. Si tu es journaliste en Égypte, tu ne peux rien écrire contre al-Sissi sans te retrouver très vite en prison ; ou sur une voie de garage, si tu as de la chance…

Mohamed – Je me souviens, Pierre… quand on s’est rencontré la première fois, pendant la révolution… Toi, tu t’en souviens ? C’était au Shepheard. Tu m’avais dit : « Ça ne va pas réussir, cette révolution. » Nous, on était très enthousiastes. Ce jour-là, tu m’avais énervé… (rires) Je me suis presque fâché et je me suis dit : « C’est un pro-Moubarak, ce type-là ! » On a compris après.

Mounir – Aujourd’hui, comme ça, ce sont les mêmes qui tirent les ficelles du pays : les militaires, qui continuent de tourner en rond comme ils l’ont toujours fait, sans plus personne pour les en empêcher ; et les hommes d’affaires, les puissants hommes d’affaires qui gravitaient autour du parti de Moubarak et qui sont maintenant maqués avec al-Sissi. Ce sont les mêmes, exactement les mêmes noms ; ce sont eux qui avaient organisé et financé la Bataille des Chameaux [ndlr : le 28 janvier 2011, un groupe de supporteurs du président Moubarak ont chargé à dos de chameaux la foule des manifestants de la place Tahrir].

Ali – Les ministres sont peut-être des civils, mais on trouve des généraux ou d’anciens officiers à la tête de toutes les administrations. C’est ça, l’État profond égyptien.

Mounir – Je parlerais d’un État à côté de l’État… L’armée n’est pas contrôlée par l’exécutif, par le gouvernement. Elle n’est pas non plus contrôlée par le président. L’armée a ses propres règles internes, ses propres finances… Morsi, quand il a perdu son accord avec l’armée, n’avait plus aucune chance de rester président.

Mohamed – En plus, l’armée fait une concurrence déloyale aux entreprises privées : dans la plupart des entreprises détenues par l’armée, ce sont des soldats qui travaillent ; ils ne reçoivent pas de salaire, simplement leur solde. Ces entreprises ont donc la main d’œuvre pour rien.

Si tu as un problème avec une entreprise de l’armée, tu n’as aucune chance d’obtenir justice. Par exemple, l’armée vient d’ouvrir une chaîne d’hôtellerie, Tolib. En cas de problème, seuls les tribunaux militaires sont compétents… Parce que ces entreprises ont le statut de zones militaires !

Les entreprises étrangères qui veulent s’installer en Égypte reversent jusqu’à 25% de leurs bénéfices à l’armée, pour le terrain qu’elles occupent et pour… la « protection ». Oui, c’est comme ça : elles paient pour la protection ; « tu paies et nous on te protège »…

Ali – Les officiers, les soldats, les policiers… Ils bénéficient d’hôpitaux spéciaux, qui leur sont réservés. Les enseignants aussi, me diras-tu. Mais as-tu vu la différence entre un hôpital de l’armée et un hôpital pour les enseignants ? Le salaire mensuel moyen est de 1.200 livres [ndlr : environ 145 euros]. Les gens communs, s’ils n’ont pas d’argent pour s’offrir une clinique privée, ils finissent sur des listes d’attente interminables et n’arrivent jamais à entrer à l’hôpital.

Les Frères géraient plus de 1.800 hôpitaux et dispensaires à travers tout le pays – c’était l’Association médicale islamique. Ils offraient des soins gratuits aux pauvres. L’armée a tout confisqué, après le coup d’État. Les biens personnels des Frères qui ont été arrêtés ont aussi été confisqués par l’armée, tout comme nos écoles…

Personne n’a osé protester !

Mounir – Même les « libéraux » ont retourné leur veste : les « libéraux », ces gens instruits qui dirigent les facultés, les bibliothèques, les musées… ils ont immédiatement retourné leur veste ; ils ont viré tous leurs collaborateurs qui étaient de près ou de loin liés aux Frères musulmans.

Et les journaux ! Mais ça n’a étonné personne : ils ont toujours mangé à toutes les tables, comme on dit ici.

PPdP – Il y a quand même encore des manifestations, pour protester… dans les banlieues…

Mounir – Oui. Mais c’est difficile de savoir quand les manifestations vont avoir lieu. Le vendredi, elles partent, en général, de mosquées situées dans les banlieues résidentielles, en effet… Mais je ne les connais pas. Par contre, lorsque les manifestations commencent c’est possible de le savoir pratiquement en direct, sur Twitter, par les hashtags : #anticoup, #opegypt, #r4bia, etc. Le problème pour toi, si tu veux y aller, c’est qu’elles sont souvent très courtes, pour se terminer avant l’intervention de la police ou de l’armée.

PPdP – Concernant le sort de Morsi… Pensez-vous que le régime ira jusqu’à l’exécuter ?

Mohamed – Ils peuvent se permettre de pendre Morsi… Si ! Ils peuvent se le permettre ! Rien ne va se passer… La violence exercée contre les manifestations est telle que rien ne peut se passer. Elles ne durent que dix ou quinze minutes : dès que la police approche, les jeunes fuient pour ne pas être attrapés.

PPdP – Je ne comprends pas toute cette violence contre les jeunes de la place Tahrir…

Tarek – Je sais… Je ne la comprends pas non plus… Le gouvernement doit être fort face aux islamistes extrémistes. Mais pourquoi les étudiants ? Ça m’apparaît inutile… et négatif pour l’image du gouvernement lui-même. Je ne sais pas pourquoi ils font cela…

Adjib – Ces étudiants ont été arrêtés parce qu’ils ont commis des délits. Ils ont été endoctrinés par les Frères musulmans, qui ont noyauté les universités depuis des années. Ils ont agressé la police et dégradé des biens publics, des bâtiments. On ne peut pas laisser le chaos s’installer.

Mounir – Moi, je ne crois pas qu’un scénario à la Saddam Hussein soit possible avec Morsi. L’opinion internationale n’accepterait pas facilement son exécution. Une longue peine de prison est plus probable ; et l’oubli. La plupart des gens, en Égypte, n’y pensent déjà plus.

Ali – Même s’il incarne la légitimité pour beaucoup d’autres.

Boutros – S’ils l’exécutent, les médias sauront faire passer la pilule… Sous Moubarak, on pouvait tout critiquer. Tout. Même à la télévision. Les ministres et tout. Sauf la famille du président. Sous Morsi, les médias étaient encore plus libres que sous Moubarak : ils se moquaient ouvertement du président. Maintenant…

Mounir – Quand l’armée a repris le pouvoir, on rigolait… On disait : « J’ai toujours ma petite valise derrière la porte d’entrée de la maison… » (rires)

PPdP – Que veux-tu dire ? Prêt à partir pour l’étranger ?

Mounir – Non, non ! Comme au temps de Moubarak ! Prêt à aller en prison… Avec la brosse à dent, le dentifrice et le pyjama ! Si on venait m’arrêter… C’était une plaisanterie ; à l’époque, on allait et venait en prison… On y avait ses habitudes… Mais, aujourd’hui, c’est devenu l’enfer, la prison… Depuis qu’al-Sissi a pris le pouvoir, on en connaît plusieurs qui n’en sont pas ressortis ; et qui n’en reviendront jamais.

Mohamed – Même en famille, on se méfie ; et on ne parle pas politique.

Ali – Ça peut aller très loin ! La semaine dernière, je me promenais avec des amis de ma sœur. On passait devant un bâtiment de l’armée et j’ai remarqué une faute d’orthographe sur le panneau qui surmontait l’entrée. Je l’ai lancé en riant : « Il y a une faute d’orthographe ! » Les amis de ma sœur m’ont dévisagé, effrayés… Et l’amie qui nous accompagnait a répondu : « Il ne faut pas critiquer l’armée ! Si c’est écrit ainsi, c’est que c’est très bien écrit ! » Je n’en croyais pas mes oreilles…

Mohamed – Puis, l’état d’esprit, c’est l’apathie et la déception… Beaucoup de gens disent : « Regarde ce qui se passe à côté, en Libye, en Syrie, en Irak… Alors, tant pis ! C’est bien comme ça ! »

Ali – L’ancien régime est revenu… C’est comme en Tunisie… Tu sais, avec Essebsi. Ici, on dit : « Sissi c’est comme Essebsi. » En arabe, il n’y a qu’une lettre qui change, qu’un point en fait [السبسي (al-Essebsi) – السيسي (al-Sissi)].

Ibrahim – Al-Sissi n’a rien à voir avec Moubarak ; ce n’est pas le même régime. Aujourd’hui, on n’a plus le même rapport avec la police… On n’appelle plus un policier « pacha » ; on s’adresse à lui en l’appelant simplement « monsieur ».

Mounir – Je t’arrête, là ! Ce n’est pas vrai ! Encore ce soir, pour vous rejoindre ici… J’ai pris un taxi et le chauffeur a demandé son chemin à un policier : « Ya, raïs ! » C’est encore comme ça qu’il l’a interpellé. Et le policier ne l’a même pas regardé ; il lui a fait un signe de la main dédaigneux pour lui signifier de dégager ! Les policiers avaient peur du peuple, après la révolution ; plus personne ne leur obéissait. Depuis le coup d’État militaire, tout redevient comme avant !

Ismaïl – Peut-être y a-t-il encore parfois de vieux réflexes, mais quelque chose a vraiment changé, en 2011, et al-Sissi ne va pas revenir en arrière. Et si un homme d’affaire est convaincu de corruption ou d’avoir détourné de l’argent public, il est poursuivi par la justice. Les nouvelles lois ne permettent plus l’impunité ou la prescription ; et quelqu’un qui est accusé d’avoir abusé des fonds publics est mis en prison et y reste jusqu’à son jugement. Il n’y a plus de limite à la détention préventive pour les cas de prévarication. Le but d’al-Sissi n’est pas de s’installer au pouvoir avec sa famille comme l’avait fait Moubarak. Il travaille pour le pays ; il va vers la démocratie : c’est son objectif et c’est l’aboutissement logique et obligé des sociétés humaines… J’ai beaucoup d’espoir.

Mohamed – Mais tu vis où, toi ? Vas dans le souk ! Les vielles pratiques ont vite réapparu !

Mustapha – Ça, oui, c’est vrai… Les petits commerçants du souk sont habitués à vivre ainsi. Un policier va passer, le frapper… Il ne connaît pas ses droits. Pour lui, c’est normal. Il ne connaît pas autre chose. Ces pratiques sont très profondément ancrées dans la société égyptienne…

Tarek – Le grand problème –on te l’a tous dit-, c’est le manque d’éducation, le manque de connaissances. Les Égyptiens, je les aime ; je suis égyptien, mais je dois reconnaître ce qui est vrai : même la classe moyenne, mes amis médecins ou ingénieurs, par exemple, ils n’ont pas plus de quatre livres à la maison, dont deux copies du Coran. Et le roman qui cartonne, il fait 3.000 ventes… au mieux ! Dans un pays de cent millions d’habitants ! Les Égyptiens passent une moyenne de huit heures par jour devant la télévision… Ils ne remettront pas ces pratiques en question… Ni ce que leur disent les médias…

Mohamed – Je me demande comment j’ai pu croire que Morsi était un espion, payé un million de livres ?! C’est vraiment stupide ! Il était le président d’un grand pays… Et pourtant ils ont réussi à me le faire croire ! Mais tu te rends compte qu’ils ont aussi réussi à faire croire qu’al-Sissi a creusé un nouveau canal ?! Si tu parles du Canal avec les gens dans la rue, ils t’expliquent ça !

Mounir – Les gens ont cru aussi que Morsi voulait donner une partie du Sinaï au Hamas ! Ils ont cru les bobards les plus énormes de la propagande des militaires, dont la presse les a gavés ! Ils ont tout avalé ! C’est facile, en Égypte : il suffit de dire un mot dans la rue, et il va se répandre tout seul.

S’ils te disent qu’il faut exécuter Morsi pour le bien du peuple, les Égyptiens applaudiront devant l’échafaud !

Adjib – Morsi peut être exécuté ! Pourquoi pas ? Il a été jugé et condamné par une justice civile. Il doit être puni pour ses crimes. Mais, avant son exécution, il y a encore deux étapes en justice. Ça prendra du temps.

PPdP – Et les Chrétiens… Comment ont-ils vécu le coup d’État ?

Tarek – Le nouveau président, al-Sissi, a fait beaucoup pour les Chrétiens. Il a même envoyé des avions bombarder l’État islamique quand vingt et un Chrétiens ont été assassinés en Libye. Il est le premier président d’Égypte à être entré dans une église. Pour nous, les temps sont bénis ! Tu n’entendras pas beaucoup de Chrétiens critiquer le régime. Avec le nouveau régime, l’hémorragie a cessé : les Chrétiens, sous Morsi, avaient perdu toute sécurité et ne voyaient plus d’avenir en Égypte.

PPdP – Et que disent-ils des journalistes et des étudiants emprisonnés ?

Tarek – Aucun journaliste n’est… vraiment en prison…

Mounir – Ne plaisante pas avec ça ! Il faut rester décent envers ces gens dont la vie est menacée.

PPdP – Tu m’excuseras, Tarek, mais j’ai l’impression d’entendre les mêmes expressions, les mêmes discours que ceux des Chrétiens de Syrie, en faveur de Bashar al-Assad : c’est à qui donne le change de la manière la plus convaincante.

Tarek – Nous sommes partout en danger, au Moyen-Orient. Nous sommes une minorité. Tu ne peux pas nous reprocher de soutenir ceux qui nous protègent.

La révolution a pris les Chrétiens au piège. En août 2013, après la destitution de Morsi, les Frères musulmans ont attaqué les Chrétiens.

Ils ont détruit une centaine d’églises, plus de quinze écoles et trois cents maisons qui appartenaient à des Chrétiens. Pourquoi ? Parce qu’ils espéraient provoquer une guerre civile pour contrer l’armée. Heureusement, toutes les autorités des églises chrétiennes d’Égypte ont empêché que leur plan réussisse : elles ont compris et ont donné l’ordre de rester calme et de ne pas répondre par la violence. Les évêques nous ont expliqué que ce n’était pas une attaque contre les Chrétiens en particulier, mais une manœuvre politique.

Les Chrétiens ont toujours été discriminés en Égypte. Mais ça s’est aggravé avec les Frères. Maintenant, avec al-Sissi, ça n’a pas tout à fait changé… Mais ça va mieux qu’avec les Frères.

Ali – La confrérie peut mobiliser un million d’activistes en quelques heures seulement. Des jeunes, entre 15 et 35 ans, prêts à tout. Et c’est sans compter leur famille. Mais notre religion nous interdit de prendre les armes. Alors, admettons : quatre-vingt ou même plus, presque cent églises et bâtiments appartenant aux Chrétiens ont été brulés. Mais tout ça ne vaut pas la vie d’une personne.

Le Prophète –la paix et la bénédiction soient avec lui-, devant la Kaaba, a dit, le jour du pèlerinage : « Si la Kaaba est détruite, pierre par pierre, c’est mieux qu’une goute du sang d’un homme qui tomberait sur le sol. » Les églises, oui, admettons même… Mais il n’y a pas eu un seul mort.

Par contre, le « Carnage Maspero »… [ndlr : le 9 octobre 2011, une manifestation avait été sévèrement réprimée par l’armée et la police devant le bâtiment Maspero, siège de la télévision d’État ; la répression s’est soldée par 30 morts et des centaines de blessés] Quand l’armée a massacré tous ces gens… Il y avait parmi eux des centaines de Chrétiens. Ils ont été tués ! Ils ont été écrasés sous les chenilles des chars ! Écrasés ! Vous entendez ?! Et qu’est-ce qu’ils disent de cela, les Chrétiens, aujourd’hui ? Ils parlent des murs brûlés. Mais que disent-ils des gens écrasés ? Massacrés par l’armée d’al-Sissi ?

Mais j’ai une autre question… Pourquoi les Frères musulmans auraient-ils incendié ces églises ? Pour quelle raison aurions-nous fait cela ? Quel avantage en aurions-nous retiré ? La réalité, c’est que l’armée a cherché à diviser le peuple ; elle a cherché à nous isoler du reste de la population, et en même temps à se rallier les 13 millions de Chrétiens, et puis aussi, dès lors, à s’attirer le soutien des Européens. C’était facile. Il suffisait de nous charger.

Mais pourquoi ne pas parler du témoignage de ce prêtre, qui a expliqué que les policiers qui étaient de faction devant son église s’étaient retirés juste avant l’attaque ? On n’a pas tenu compte de ce témoignage, quand on a condamné les Frères.

L’armée a créé des unités spéciales pour mener ce genre d’attaques. Il y a deux mois, la chaîne de télévision al-Caira al-Nes a publié un document ; le journaliste Abdel Raïm Ali… C’est un ancien des services de renseignements ; il ne s’en cache pas… Il a diffusé un entretien entre un agent des services et Saïd Badawi, le chef du parti al-Wafr : l’agent explique à Badawi que les services avaient mis sur pied des groupes, prêts et formés pour massacrer les Frères, les « égorger dans leur lit ».

PPdP – Comment ont-ils pu se procurer cet enregistrement ?

Ali – Il est clair que la seule source possible, ce sont les services de renseignement.

PPdP – Et pour quelle raison cet agent des services dévoile-t-il tout cela à Badawi ?

Ali – La conversation date d’avant les présidentielles de Morsi, juste avant… Dans l’entretien, Badawi disait qu’il allait faire alliance avec les Frères musulmans, et qu’il allait ensuite les lâcher… L’agent des renseignements lui répond que c’est inutile, puisque l’armée a préparé leur élimination…

PPdP – Et pourquoi les services ont-ils laissé « fuiter » ce document, maintenant que l’armée à repris le pouvoir ?

Ali – Pour impliquer Badawi. Il proteste de plus en plus fort, contre al-Sissi, parce qu’il n’a toujours pas organisé d’élections parlementaires…

Alors… Qu’est-ce qu’on fait de tout ça ? Sous le tapis ? Et on fait semblant que ça n’existe pas ? Et qu’al-Sissi et l’armée sont les sauveurs des Chrétiens et de l’Égypte ?

Ce que je retiens, moi, c’est que Morsi est le seul président vraiment démocratiquement élu de toute l’histoire de l’Égypte !

Adjib – Alors, oui, c’est vrai ! Vous avez gagné les élections ! Mais portés par des ignorants, manipulés dans les mosquées et les réseaux d’aide sociale.

Après, la classe moyenne a commencé à voir les Frères confisquer tous les pouvoirs et imposer leurs critères sociaux dans la vie quotidienne. Les filles ne pouvaient plus sortir dans la rue sans voile sans être insultées par leurs partisans.

Les Égyptiens ne sont pas des Saoudiens, ce ne sont pas des wahhabites ! L’Égypte a toujours été socialement libérale ; et puis, on est passé par la période de Nasser. La classe moyenne en a très vite eu assez ! Et leurs rivaux salafistes du Hezb al-Nour en en profité. Ça faisait beaucoup de monde contre Morsi et les Frères.

Mustapha – Oui, comme tu l’as dit, c’est vrai qu’ils étaient « démocratiquement » élus. Mais par des gens qui n’étaient pas prêts pour la démocratie. Mais, même pour ces gens-là, la politique imposée par les Frères devenait insupportable : il n’y a pas que les questions sociétales ; c’est la dégradation de l’économie qui a détourné des Frères une partie des classes les plus pauvres. Et, en effet, les salafistes ont commencé à les récupérer. Ça a fait tout de suite beaucoup trop de monde contre les Frères !

Mounir –  Dans ce contexte explosif, l’armée n’a eu aucune difficulté à se présenter comme le « sauveur du peuple » et à pousser tout le monde dans la rue ; ça a été bien organisé par les services secrets… Et c’est comme ça que la souricière s’est refermée sur Morsi, sur les Frères et, ensuite, sans qu’on s’en rende compte, sur nous tous !

L’armée a tout repris en main, absolument tout ! « Au nom du peuple ! » Quand certains s’en sont rendu compte, il était trop tard… Et, de toute façon, que pouvions-nous faire ? Nous ne sommes pas très nombreux à avoir compris ; et beaucoup de ceux qui ont compris ou bien se réjouissent du retour à l’ancien régime, ou bien sont terrorisés et jouent le jeu du pouvoir ; ils ont tiré un trait sur la révolution.

Ali – Les Frères ont utilisé la violence au temps des Anglais et pendant la guerre de 1948, mais plus jamais après.

Adjib – Et Sadat ?

Ali – C’est l’armée qui l’a tué ! Parce qu’il avait capitulé face à Israël… Et qu’il a mis des milliers de gens en prison, tous ceux qui étaient contre les accords de Camp David.

Tarek – Avec les Frères, l’Égypte risquait de perdre son identité. De devenir autre chose. Nous avons toujours dit, depuis des décennies : « Pauvres Frères musulmans ! Toujours réprimés par le gouvernement… » Mais, en une année, ils ont montré leur vrai visage. On a compris.

Ali – Les Frères musulmans ne sont pas isolés de la société. Morsi n’a pas été élu seulement par les Frères musulmans.

La confrérie, elle-même, toutes les « familles » réunies, n’a jamais dépassé les deux millions de membres. Moins, aujourd’hui…

Devenir Frère, c’est un très long parcours. Il faut d’abord savoir et accepter les principes pour vivre selon l’Islam, et le vouloir sincèrement. Ensuite, on fréquente les membres de l’organisation et on devient « partisan » ; les partisans vont aux manifestations, soutiennent les œuvres de charités, aident… Ensuite, tu entres dans une « famille » (« ousra ») ; tu fais partie d’un groupe local, dans ton quartier. Une « famille », c’est cinq à huit personnes environ ; pour lire le Coran et en discuter. Étape suivante, on participe au fonctionnement de la branche du parti à laquelle appartient sa « famille », à son administration. Enfin, on se présente aux élections pour sa branche.

PPdP – Et aujourd’hui, où sont les Frères ?

Ali – Aujourd’hui, le parti est interdit. Tout cela est donc redevenu souterrain. La direction du parti est encore en Égypte ; et le parti reste bien structuré. Les Frères ont presque toujours fonctionné dans ce climat de clandestinité : la parenthèse Morsi a été une exception. Une partie de la hiérarchie a été arrêtée et croupit en prison, mais elle a été immédiatement remplacée par d’autres. La confrérie est un corps vivant ; la hiérarchie est collective…

Tarek – Il faut quand même faire attention : tu ne peux jamais croire ce que te disent les Frères ! Ils jouent sur des versets du Coran, qui t’autorisent à mentir dans certaines circonstances, pour sauver ta vie par exemple ; et ils en abusent… Ou bien… Je te donne un exemple : si je sonne à la porte d’un Frère musulman et qu’il ne veut pas me voir, il va dire à son fils… Non pas qu’il n’est pas à la maison, mais : « Dis-lui que je ne suis pas dans le salon. » Et il va aller se cacher dans la cuisine ; comme ça, selon eux, il n’y a pas mensonge.

Ismaïl – Ils ont changé les livres dans les écoles ! Les livres d’histoire, par exemple…

Tarek – Toute référence à l’histoire chrétienne de l’Égypte a été éliminée des manuels scolaires. L’Égypte, à une époque, a été chrétienne ; tous les Égyptiens étaient chrétiens. Sept siècles de Christianisme…

Dans les jardins d’enfants, dans les écoles maternelles, les livres à colorier… Les personnages ont été remplacés… Il n’y avait plus que des hommes barbus et des femmes en tchador !

PPdP – Tu les accuses d’avoir caché leur véritable agenda ? D’avoir menti sur leurs objectifs finaux ?

Tarek – Depuis plus de soixante ans, ils ne font que ça, mon cher ami !

Nasser les avait mâtés ; Sadat les a libérés. Pour les jouer contre les socialistes, les vieux nasséristes qui ne voulaient pas de l’accord avec les États-Unis. Du coup, il s’est fait tuer.

Ils n’agissent jamais eux-mêmes ; ils paient des jeunes désœuvrés qu’ils poussent à faire ça pour quelques livres.

Adjib – Depuis Sadat, les Frères musulmans ont eu des latitudes immenses. Il a ouvert les portes des prisons où Nasser les avaient enfermés. Et ça a continué avec Moubarak. Ils ont eu trente-cinq ans pour s’implanter dans la société. Il faudra du temps pour les en extirper. Les attentats continueront encore longtemps. On ne connaît pas leur nombre ; mais deux cents ou trois cents activistes déterminés suffisent… Ils ont en outre beaucoup de soutien à l’étranger, en Turquie notamment.

Tarek – Moubarak a passé des accords avec les salafistes ; Moubarak s’arrangeait avec tout le monde. Il leur a fait des cadeaux. Les salafistes ont eu leurs propres chaînes de télévision… et des lois sur le mariage, en leur faveur, qui les autorisaient à avoir quatre épouses. Moubarak a ainsi réussi à les intégrer à la société. Ils sont entrés dans le jeu parlementaire ; ils ont créé leur parti, le Hezb al-Nour. Les Frères musulmans étaient les seuls derniers véritables opposants à Moubarak. Alors, il s’est arrangé avec eux aussi : les chefs des Frères sont très riches. Hassan Malek, par exemple, qui est un des tout hauts cadres de la Confrérie… Il possède de nombreux hôtels, dans tout le pays. C’est l’un des chantres les plus extrémistes du libéralisme économique. Beaucoup se sont compromis avec Moubarak et, en 1984, ils sont eux aussi entrés au parlement.

PPdP – Qui est derrière les attentats qui ont lieu chaque semaine un peu partout ?

Mohamed – On ne sait pas… Des groupes qui sont contre le régime ; mais on ne sait pas… Pas nécessairement les Frères musulmans.

Mounir – En tout cas, les attentats servent bien le régime et justifient sa « guerre contre le terrorisme ».

Ali – Tu veux dire : « contre les Frères musulmans » !

Ces gens, qui nous critiquent si durement… Ces gens oublient le temps.

Morsi n’est resté qu’un an. C’est quoi un an ? Un an pour faire un gouvernement, pour changer un pays avec 40 millions d’analphabètes et 70 millions de miséreux ?

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

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