EXPERTISE / TUNISIE – Mohamed Zied CHAMSI : « La Tunisie est encore très loin de la ‘laïcité’ ! »

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On avait cru que la Tunisie était le pays du monde arabo-musulman le plus « occidentalisé », c’est-à-dire le moins sujet à la religion. Un pays où la « laïcité » s’était imposée au détriment du courant des Frères musulmans représenté aujourd’hui par le parti islamiste Ennahdha.

Dès après la révolution de 2011, cependant, les premières élections libres ont porté au pouvoir Ennahdha, dirigé par Rached Ghannouchi, qui a dominé les débats de l’Assemblé constituante et le premier gouvernement postrévolutionnaire.

Le marasme économique qui émailla les années de la Troïka (la tripartite au pouvoir de 2011 à 2014) semblait avoir ruiné l’image d’Ennahdha. Cependant, les élections législatives de 2014 ont reconduit au pouvoir le parti islamiste, en coalition avec l’autre vainqueur du scrutin, le parti Nidaa Tounes de Beji Caïd Essebsi, figure de l’ancien régime (la dictature de Ben Ali) reconvertie dans la Tunisie démocratique.

En mai 2018, ce sont les élections municipales qui ont confirmé le soutien des électeurs à Ennahdha, arrivé en tête, et pas seulement dans les campagnes, traditionnellement plus religieuses, mais également dans la municipalité de Tunis.

La Tunisie serait-elle in fine un « pays musulman » et la laïcité tunisienne, un mythe inventé au temps de la dictature pour attirer les touristes européens ?

Réponse, avec Mohamed Zied Chamsi, chercheur en droit et sciences politiques à l’Université de Sousse et correspondant du Courrier du Maghreb et de l’Orient en Tunisie.

 

La constitution tunisienne prévoit que seul un homme de confession musulmane peut être élu à la tête de l’État. Un Chrétien, un Juif ou un incroyant ne peut pas devenir président. On est donc loin de la laïcité.

Les grands débats auxquels les médias européens font écho, à propos de l’égalité homme-femme ou de la dépénalisation de l’homosexualité, ne sont en réalité que des projets qui émanent de quelques groupes actifs au sein de la société civile. Mais il ne s’agit aucunement à ce jour d’une réalité législative concrète. D’autre part, la majorité des citoyens demeurent fidèles aux restrictions religieuses et culturelles ce concernant…

Toutefois, la révolution tunisienne de 2011 a permis aux jeunes générations de s’affirmer et de se libérer de ces carcans.

Certes, les élections municipales de 2018 ont vu le parti islamiste Ennahdha confirmer sa position dominante. Mais beaucoup d’électeurs se sont toutefois tournés vers des candidats indépendants, dénonçant par leur vote la coalition Ennahdha – Nidaa Tounes aujourd’hui au pouvoir…

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Yann JACQUET

Polytechnician - Managing Editor for Audio-Visual & "Expertise" Department

1 Comment

  1. Bruno SENTENAC on

    Excellent article et très intéressant.
    Mais est-ce qu’on n’exagère pas un peu ces questions de la place de la religion dans la politique ? Après tout, la reine d’Angleterre, chef de l’Etat et garante des institutions britanniques, est aussi la cheffe de l’Eglise anglicane. Les souverains britanniques (et ce sera le cas pour le prochain…) sont sacrés dans une abbaye, celle de Westminster, et c’est un évêque qui leur pose leur couronne sur la tête. Horreur, horreur ! Et aux Etats-Unis, un Président prête serment sur la Bible – on peut être tout ce qu’on veut, aux Etats-Unis, mais pas athée…
    Et puis, je rappelle qu’en France, le pays laïc par excellence, il y a encore une région (l’Alsace-Moselle) où les ministres des cultes catholique, protestant et juif sont des fonctionnaires, nommés et payés par le gouvernement (c’est pour ça que, horreur ! le ministre de l’Intérieur est aussi “ministre des cultes”). Si ma mémoire est bonne, le président de la République nomme l’évêque de Metz… Or, je ne crois pas que les Français qui habitent dans cette région aient l’impression de vivre sous l’empire de la religion, sous la férule des curés, des pasteurs et des rabbins, et fuient vers le reste de la France “laïque”. Je me souviens avoir eu à ce sujet des discussions passionnées avec des amis francs-maçons et “laïcards” purs et durs, qui sont obsédés par l’idée qu’il faudrait mettre fin à ce scandaleux (à leurs yeux) régime dit “concordataire” (puisqu’il est la survivance, dans cette région qui était revenue à l’Allemagne en 1871 et est restée allemande jusqu’en 1919, du Concordat napoléonien de 1801, qui a été aboli en France en 1905 par la loi de séparation des églises et de l’Etat).

    Non, la question que je me pose et que je vous pose (et n’y voyez absolument aucune critique à votre égard, cher ami, c’est juste des questions qui me “turlupinent”), c’est: dans quelle mesure Ennahdha est-il encore un parti “religieux”, ou est-ce que le drapeau de l’Islam qu’il agite encore est-il comme l’héritage marxiste des communistes chinois, devenus les défenseurs les plus acharnés du capitalisme libéral mondialisé, alors que dans le même temps, les Etats-Unis, champions du capitalisme, virent à un protectionnisme de mauvais aloi… ?

    Merci d’avance pour votre réponse.

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