KURDISTAN – La géographie maudite du peuple kurde

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Un siècle plus tard, on parle encore des accords Sykes-Picot. Selon lesquels l’Empire ottoman, malade, a été morcelé en plusieurs États ainsi « fabriqués », tel l’Irak, la Syrie, la Jordanie, le Liban… sans aucune concertation ni aucune considération pour les particularités des nombreuses communautés et ethnies de la région.

En pleine guerre mondiale, le 16 mai 1916, le Britannique sir Mark Sykes et le Français François Georges-Picot négocièrent cet accord, qui prévoyait le démantèlement de l’Empire ottoman et le partage du Monde arabe entre les deux Alliés. Les Français se réservèrent le Liban, la Syrie et la région de Mossoul, dans le nord de la Mésopotamie ; les Britanniques, le reste de la Mésopotamie (Irak) et la Transjordanie. La Palestine devait devenir « zone internationale » et la région d’Alexandrette (Syrie, aujourd’hui Iskenderun en Turquie), acquérir le statut de port franc.

La concurrence colonialiste occidentale battait son plein ; et le respect des peuples ne rentrait pas dans le lexique de cette époque.

Cent ans après, c’est la même guerre qui se poursuit, entre de nouveaux acteurs, forts et cyniques comme l’étaient en 1916 les puissances européennes. Et les peuples continuent de se débattre et de déchirer le territoire en réclamant l’indépendance et l’autodétermination.

Les auteurs de « Sykes-Picot » ne sont plus ceux qui décident aujourd’hui ;  mais leur esprit ne s’est pas évanoui : les intérêts stratégiques priment.

Les Arabes sunnites étant majoritaires en Syrie (70%), ils réclament le gouvernement du pays ; les Arabes chiites étant majoritaires en Irak (67%), ils réclament le gouvernement du pays…  Les Turcs veulent « récupérer » la province de Mossoul, jadis ottomane, riche en eau, en pétrole, en terre arable fertile, et position stratégique. Les Kurdes veulent une terre, la leur, si convoitée : le Kurdistan. Parmi ces prétendants qui tous croient de bonne foi avoir « le droit de », les Kurdes sont les plus démunis, car les Turcs et les Arabes sont omniprésents dans les instances internationales et ont des relations multiples avec les puissances…

Les accords Sykes-Picot ont créé des États qui n’ont jamais été des États de citoyens, mais plutôt autant d’appareils de répression contre les peuples soumis à des découpages et des gouvernements iniques.

La Syrie et l’Irak ont été conçus comme des États policiers dès leur création.

Dans cette mécanique, le peuple kurde a été très malmené ; les massacres se sont succédé, en particulier dans l’histoire récente. Mais la révolution iranienne, puis la chute de Saddam Hussein et, enfin, le « Printemps arabe » ont créé des occasions pour son émancipation, en Irak en particulier, où les Chiites se sont emparé du pouvoir, tandis que les kurdes fondaient une administration autonome.

Les Sunnites arabes, à présent marginalisés en Irak par l’affirmation des deux pouvoirs kurde et chiite, se sont révoltés. Les arabes syriens ont suivi. Iraniens et Turcs ont recommencé de jouer à leur jeu favori, la guerre par procuration…

Cette rivalité qui oppose l’Iran et la Turquie est ancienne de plusieurs siècles déjà (sans que jamais l’une et l’autre ne se soient risquées à un affrontement direct) ; elle a été mise à jour, s’expriment désormais à travers des alliances élargies : d’une part, les pays qui prônent l’islam sunnite (conservateur et radicalisé) et, de l’autre, un islam chiite grandissant ; et l’instrumentalisation de Daesh (l’État islamique) et d’autres mouvements islamistes par l’alliance Turquie-Arabie saoudite-Qatar contre les régimes chiites pro-iraniens d’Irak et de Syrie a contraint les autres acteurs majeurs (et mineurs), comme les Kurdes, les Chrétiens, les Turkmènes, les Yézidis, les Chabaks… à s’enrôler dans l’une des deux allainces.

Les enjeux sont énormes compte tenu des acteurs, les acteurs locaux, les acteurs régionaux et les acteurs internationaux… Or, malgré la diversité des acteurs, une des questions centrale qui les préoccupent tous, c’est le fait kurde.

Tous les États directement concernés (la Turquie, l’Iran, l’Irak et la Syrie) et leurs alliés régionaux et internationaux sont d’accord pour empêcher la création d’une entité kurde indépendante. Aucun État n’est prêt à accepter un redécoupage aussi sensible des frontières actuelles, malgré la prépondérance de la réalité kurde et malgré le fait que la question kurde, restée toujours vivace au cours des siècles, s’impose aujourd’hui sans plus rien demander à personne.

Dans cette conjoncture, la guerre que mène Daesh est essentiellement celle d’une alliance entre les nationalismes arabe et turc pour contrer les aspirations du peuple kurde à l’indépendance et réduire l’hégémonie chiite dans la région. Le nationalisme kurde, réprimé depuis plus d’un siècle, continue donc d’unir contre lui des forces viscéralement ennemies : les nationalismes arabe, turc et perse.

La guerre actuelle au Moyen-Orient est aussi celle de deux superpuissances, les États-Unis et la Russie. La Russie n’ayant de base militaire dans la région qu’en Syrie ne laisse pas le régime de Bachar Assad tomber ; l’accès aux mers chaudes est l’enjeu de toujours pour les Russes. Les Américains non plus ne peuvent en aucun cas abandonner une région si stratégique sur tous les plans (énergétique, militaire et économique) aux Russes ou à une puissance régionale, l’Iran par exemple.

Dans cette situation de guerre par procuration qui se croise avec un épisode de néo-guerre froide, les Kurdes sont devenus incontournables dans la lutte contre Daesh et ont démontré leur efficacité, en première ligne de front. La résistance dont les Kurdes ont fait preuve en Syrie et en Irak a amené la coalition internationale menée par les États-Unis à s’appuyer sur eux et à dès lors les soutenir, dans la mesure où ces derniers constituent une force au sol dont la coalition a besoin et où, parallèlement, ils ne servent pas la stratégie d’expansion iranienne ou turque.

L’aspiration des Kurdes à l’indépendance en Irak et en Syrie a été ainsi légitimée par la coalition internationale, sans pour autant aller au-delà d’une compréhension de la part de Washington. Compréhension et non pas acceptation, puisque le monde assiste à la destruction du Kurdistan turc par l’aviation et les chars du président Erdogan, sans que ladite coalition ne fasse un geste salvateur en direction de la population kurde de Turquie dont sept villes ont été rasées à près de 80% dans le silence médiatique et diplomatique international presque total.

La logique qui identifie de « bons kurdes » (ceux qui font le boulot dangereux contre Daesh) et « de mauvais kurdes » (les autonomistes en Turquie, les « terroristes » du PKK notamment) est ainsi toujours d’actualité ; elle n’a pas perdu de sa force. Pourtant, la guerre que fait Ankara au Kurdistan turc est aussi féroce que celle que Daesh fait en Irak et en Syrie : l’armée et les autres forces de répression turques sont à l’œuvre ; des milliers de personnes sont emprisonnées, des milliers sont mortes, des centaines de milliers de personnes ont quitté leur foyer.

Les bons Kurdes d’Irak, ont des relations avec la Turquie, les États-Unis, l’Europe et Israël. Ils ont prouvé qu’ils ne constituent pas un danger pour les intérêts américains… Les bons kurdes de Syrie servent de chair à canon face à Daesh et ne sont pas amis avec le régime de Bachar al-Assad. Mais ils vont (re)devenir méchants un jour, à cause de leurs liens étroits avec le PKK, sur lesquels la coalition ferme les yeux pour le moment, et lorsqu’ils ne serviront plus à rien. Le PKK, le seul parti kurde complètement laïc, indépendant de toute alliance, est « mauvais » depuis très longtemps, car les Américains et les Européens ne veulent pas troquer un membre important de l’OTAN contre un peuple si bien-mal placé ; et la répression actuelle que mène Ankara contre le HDP (principal parti démocratique kurde de Turquie) met en évidence et révèle le silence de la communauté internationale sur les horreurs qui se passent en Turquie.

C’est l’état des choses depuis toujours…

La complexité des jeux d’alliance qui ruinent le Moyen-Orient ne permet pas de prédire l’avenir, le déroulement des événements à venir, puisque l’axe du mal reste le même : les intérêts immoraux des acteurs internationaux et régionaux, quels qu’ils soient, face auxquels les Kurdes ne peuvent compter que sur eux même.

Mais ceux qui pensent avoir gagné un État et une paix durable se leurrent presque sûrement : les ballets diplomatiques qui vont venir bientôt redessineront à n’en pas douter un autre Sykes-Picot ; et les Kurdes, comme beaucoup d’autres dans la région, n’auront d’autre rôle à la table où les décisions seront prises que celui de spectateurs sans strapontin, comme d’habitude.

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Shakour BAYEZ

Écrivain (Kirkouk – Kurdistan - IRAK)

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