SAHEL – La force conjointe du G5 Sahel, une illusion franco-africaine?

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La nouvelle force conjointe du G5 Sahel, dont l’opérationnalisation a été actée début juillet 2017, a suscité beaucoup d’espoir depuis sa création, dans la région du Sahel et au-delà. Mais elle semble en butte à nombre de difficultés qui pourraient nuire à son efficacité dans une région confrontée  au  terrorisme, à la criminalité organisée et à l’aggravation des conflits locaux sur fond de compétition autour des ressources naturelles et de rivalités pour la conquête du pouvoir politique.

Le G5 Sahel (G5S) a été constitué en février 2014 par la Mauritanie, le Mali, le Burkina Faso, le Niger et le Tchad. Selon le Secrétariat permanent du G5 Sahel, basé à Nouakchott, « il s’agit de cinq pays ayant un destin en commun et qui ont souverainement décidé de conjuguer solidairement leurs forces et dont l’appartenance à cet espace sahélien, qui s’étend certes au-delà de ces États, est incontestable. Ce sont des États homogènes sur le plan topographique, géographique, culturel, socio-économique ou même d’un point de vue géopolitique. » Ces cinq pays ont décidé de mettre sur pied une force conjointe pour lutter contre le terrorisme et la criminalité organisée qui affectent la région du Sahel.

Un chapelet de bonnes raisons et d’excellentes intentions, mais qui n’ont pas empêché un démarrage difficile et un retard de quasiment trois années lié entre autres à un problème de financement et une appréciation différenciée du niveau de la menace. La nouvelle force conjointe continue cependant de mobiliser les attentions et les énergies au Sahel… et ailleurs.

Rien ne le prouve mieux que la multitude de rencontres organisées en 2017, dont celle qui s’est tenue à La Celle Saint-Cloud (près de Paris), le 13 décembre, à l’initiative du président français, Emmanuel Macron, et à laquelle ont pris part les chefs d’État des cinq pays concernés, mais aussi la chancelière allemande, Angela Merkel, partenaire privilégiée de la France en Europe, des représentants de l’Union européenne (UE), de l’Union africaine (UA), les chefs des gouvernements belge et italien, et des représentants des États-Unis, de l’Arabie Saoudite et des Émirats arabes unis.

Cette réunion, qui avait pour but principal de résoudre les questions de financement de l’organisation, a vu l’Arabie Saoudite annoncer qu’elle y participerait à hauteur de 100 millions de dollars, et les Émirats arabes unis, de 30 millions, tandis que les États-Unis ont confirmé un apport, sous forme bilatérale, de 60 millions. Mais il reste que la nouvelle force conjointe court toujours après les bailleurs de fonds, car le budget nécessaire pour sa première année de fonctionnement, estimé à 423 millions de dollars, n’a pas été atteint. Ainsi, une deuxième réunion est prévue à Bruxelles, fin février 2018.

Une force armée commune pour combattre le terrorisme et le crime organisé 

Lancée en juillet 2017, lors du sommet de Bamako, la force conjointe du G5 Sahel a pour mission de combattre le terrorisme, le trafic de drogue et d’êtres humains dans la région. Alors que le financement n’était pas acquis, les pays du G5 Sahel et la France avaient jugé urgent de déployer une force de 5.000 hommes pour assurer le contrôle des espaces frontaliers et, prioritairement, dans la région du Liptako-Gourma, à cheval entre le Mali, le Burkina Faso et le Niger.

Cette région est en effet confrontée à l’émergence de groupes extrémistes violents. Pour rappel, en janvier 2017, les trois pays avaient annoncé la  création  d’une force commune à l’issue du deuxième sommet extraordinaire des chefs de l’Etat de l’Autorité de développement intégré de la région du Liptako-Gourma. Cette initiative a par la suite été reprise et intégrée dans celle du G5 Sahel.

Parmi les groupes armés qui déstabilisent cette  zone, figure la Katiba Macina, dirigée par le prédicateur radical Hamadoun Kouffa, opérant notamment dans le Centre du Mali (Ségou, Koulikoro, Mopti). Depuis mars 2017, ce mouvement, entouré d’un certain mystère, s’est dissout dans la coalition djihadiste active au Sahel, le Groupe pour le soutien à l’islam et aux musulmans dirigé par Iyad Ag Ghaly. À ce mouvement, viennent s’ajouter Ansarul Islam de Ibrahim « Malam » Dicko (qui est donné pour mort), principalement actif dans la région sahélienne du Burkina Faso, et le groupe État islamique dans le Grand Sahara, d’Adnan Abou Walid Al-Sahraoui, qui continue de mener des attaques au Niger et au Burkina Faso.

Le Quartier général de la force a été inauguré en septembre à Sévaré, dans le centre du Mali, où la violence a atteint un niveau alarmant.

Une force auxiliaire sous influence française ?

Le G5S est souvent présenté –et notamment par ses contempteurs- comme une initiative française, celle du président Emmanuel Macron.

Ce qui n’est ni tout à fait faux, ni tout à fait vrai…

D’autant plus que la France a fait office d’avocat dans les instances internationales (ONU, Union européenne, Banque mondiale) pour l’opérationnalisation de cette force qui sera déployée dans une région où Paris se sent seul dans le combat contre le terrorisme.

Même si Emmanuel Macron ne cesse de rappeler que son souhait, depuis longtemps, est « que la sécurité des Africains soit assurée par les Africains eux-mêmes », il n’en demeure pas moins évident que la France voit dans le déploiement de cette force l’espoir de pouvoir partager le fardeau devenu lourd de la lutte antiterroriste au Sahel, si ce n’est également de se désengager à long terme.

De plus, la France s’enlise dans une guerre qu’elle est loin de gagner, outre que sa présence militaire est aussi critiquée, notamment par les populations même que l’opération française Barkhane est sensée sécuriser.

Le G5 Sahel sans l’Algérie, une initiative mort-née ?

L’autre question qui taraude l’opinion au Sahel, c’est la position de l’Algérie sur ce dossier et son éventuelle intégration à cette nouvelle force conjointe. D’autant plus que la frontière algérienne avec le Mali reste centrale dans la problématique, au-delà des trois zones d’actions (fuseau ouest, fuseau est, fuseau centre) de la force. Une analyse sur l’absence de l’Algérie dans ce dispositif sahélien commande de la prudence.

Alger, en effet, n’apprécie guère les bases françaises installées à sa frontière, dans le nord du Mali. Même s’il y a un précédent fâcheux qui ne plaide pas pour une intégration de l’Algérie : le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC), créé en 2010 sous l’égide de l’Algérie, qui est resté une coquille vide et rien de concret n’a été mis en oeuvre.

Puissance militaire régionale, la doctrine de l’Algérie de non intervention au-delà de ses frontières a conduit à un échec du CEMOC, en plus de ses rivalités avec le Maroc et les tensions entre le Mali et la Mauritanie. Mais il reste que la nouvelle force ne peut se passer d’une coopération avec l’Algérie d’où sont originaires d’ailleurs les premiers combattants djihadistes qui écument le Sahel, et qui continuent de constituer pour elle une menace.

Une donne régionale qui échappe aux objectifs de la force

La nouvelle force conjointe est confrontée à nombre de difficultés qui ne sont pas uniquement d’ordre financier… Dans la région, nombreux sont les observateurs qui sont d’avis que la méfiance que certains pays du G5 Sahel nourrissent les uns envers les autres va rendre difficile l’opérationnalisation de la force. Comme c’est le cas entre le Mali et la Mauritanie, ou encore entre le Burkina Faso et le Mali. Ce dernier est accusé de ne pas s’engager pleinement dans la  lutte contre les groupes terroristes.

L’autre inquiétude est que la FC-G5 Sahel, donne l’impression d’une réponse, très militarisée, risquant d’être plus brutale que le mal lui-même. Surtout que la crise dans le Sahel  ne se pose pas seulement en termes sécuritaires et ne se limite encore moins à la  question du terrorisme. Il y a aussi les tensions liées à la compétition autour des ressources naturelles. Comme c’est le cas à la frontière Mali-Niger (Ménaka, Ansongo, Tillabéry, Tahoua), où persistent de vieux conflits entre les Peuls (Tollobè) et les Touaregs (Daoussahaq), des querelles qui remontent au moins aux sécheresses des années 1970 et qui ont mené à des épisodes meurtriers vers la fin des années 1990. L’extension des espaces d’agriculture a en effet amené les Peuls à se déplacer, et les Daoussahaq sont accusés de mener des razzias sur leur bétail. Or, les groupes armés terroristes ont bâti leur force sur ces conflits, en se positionnant comme des pacificateurs et des protecteurs.

À cela vient encore s’ajouter le fait que la force souffre d’un problème d’appropriation au sein des populations dans une région où les actions militaires leur sont mal expliquées et où les armées nationales ont des comportements peu orthodoxes à leur endroit. Dans ces régions périphériques délaissées par les États centraux, il existe une colère sourde vis-à-vis des réponses brutales apportées aux problèmes. Dans une récente note d’analyse, l’observatoire Peuls Kisal indiquait que les populations, premières victimes des mouvements armés violents, expriment le désir de participer aux efforts de reconquête de leur territoire. Elles vivent avec appréhension l’arrivée de la force du G5 Sahel à propos de laquelle elles ont reçu peu d’informations, tout comme sur ses intentions et son mode opératoire. Pour Kisal, le rapport à l’armée étant marqué par les vexations récentes, « la nouvelle force conjointe est perçue comme un projet alliant la puissance occidentale aux approches négatives des États ». Et les mauvaises actions des États risquent d’avoir des effets contre-productifs.

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Des projets d’investissement devraient être prioritaires, pour intégrer les communautés frontalières qui se sentent marginalisées par les États centraux.

Mais l’engouement des pays engagés dans cette nouvelle force conjointe donne l’impression que la réponse militaire dirigée contre les groupes armés terroristes et la criminalité organisée est en train de l’emporter sur les autres dimensions.

Alors que l’idée la plus partagée aujourd’hui, c’est que « le terrorisme n’est qu’un symptôme de la grave crise de gouvernance qui touche cette région. » Autrement dit, les problèmes sécuritaires découlent à la base de mauvaises conditions de vie qui favorisent l’apparition des trafics et des mouvements armés au sein des populations paupérisées, donc d’un manque d’investissement dans le développement, et non pas dans l’armement.

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Boubacar Sangaré

Journaliste (Bamako - MALI)

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