MONDE ARABE – Russie… Le retour !

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L’histoire est riche en revirements. Entre la première et la seconde guerre du Golfe, le Proche-Orient aura connu ou subi une hégémonie occidentale (et principalement étatsunienne) comme  auparavant dans les années 1950 : Washington pouvait isoler le régime de Bagdad, parrainer le processus de paix entre Israël et les Palestiniens, et même, après le 11 septembre, entreprendre une « guerre contre le terrorisme » avec le soutien pratiquement unanime des gouvernements de la région, guerre clandestine – celle des drones, et des prisons secrètes de la CIA – et guerre ouverte incluant le renversement de Saddam Hussein et la menace déclarée d’imposer un « regime change » en Iran.

Cependant il semble qu’un cycle contraire a débuté dans la seconde moitié des années 2000 et au début des années 2010.

Retrait américain

Tandis que le gouvernement américain s’enlisait dans une très coûteuse (en argent, en vies humaines et en prestige politique) occupation de l’Irak, le conflit israélo-palestinien ne trouvait toujours pas de solution politique, alors que le basculement du seul membre de l’OTAN au Proche-Orient (la très laïque Turquie) dans le camp de l’islamisme « modéré » donnait le signal aux sociétés civiles du Bassin méditerranéen d’une alternative possible aux dictatures subies depuis quatre décennies.

Le choix de l’administration Obama (qui pourtant avait sagement décidé de se retirer du bourbier irakien) de jouer en 2011 la carte des « printemps arabes » en intervenant en Libye et en laissant les Frères musulmans renverser le principal allié de Washington dans la région, à savoir le régime d’Hosni Moubarak, puis de donner les clés de la gestion des conflits en Syrie, en Irak et au Yémen aux pétromonarchies rivales du Qatar et d’Arabie Saoudite aura finalement accéléré le déclin de l’influence occidentale dans la région.

Un mélange d’arrogance et d’ignorance qui caractérisait les cercles néo-conservateurs autour du secrétaire d’État de l’époque, Hillary Clinton, aura plongé le Proche-Orient dans un chaos toujours plus profond, dont les atrocités de la guerre civile syrienne et l’émergence d’un califat barbare de Raqqa à Mossoul sous la houlette du groupe État islamique auront été la face la plus visible aux yeux de l’opinion publique mondiale.

La mobilisation des forces chrétiennes, alaouites, musulmanes modérées et laïques derrière le régime de Bachar al-Assad, mettant en échec les forces islamiques radicales d’Al-Nosra (partiellement soutenu par Washington et ses alliés) et de l’État islamique (soutenu par des intérêts puissants en Turquie et dans les pétromonarchies, si ce n’est par les gouvernements de ces pays eux-mêmes), le renforcement du Hezbollah libanais, le réveil militaire kurde après le siège de Kobané, l’influence croissante de l’Iran en Irak et au Yémen, ainsi que la contre-révolution égyptienne du général Al-Sissi en 2013 auront fini de ruiner le rêve qataro-saoudien d’un Proche-Orient gouverné par l’islamisme sunnite, qui était devenu peu ou prou aussi celui de leurs sponsors néo-conservateurs du Département d’État américain.

Parmi les grandes puissances situées hors de la zone, le principal bénéficiaire de cet échec occidental aura été (puisque ce ne pouvaient être ni la France ni le Royaume-Unis inféodés à la politique étatsunienne et aux intérêts économiques des pétromonarchies) le régime russe de Vladimir Poutine.

Le phénomène n’est pas sans rappeler la vague de sympathie dont bénéficia l’URSS dans les années 60 dans la foulée du renversement des monarchies alliées aux Anglo-américains en Irak et en Egypte. À Damas, à Bagdad, au Caire et à Aden, l’Union soviétique avait profité à l’époque des aspirations des sociétés arabes à la souveraineté politique, de leur volonté de modernisation économique et de la crainte que leur inspirait l’armement de l’entité israélienne en Palestine. Le même mécanisme qui poussait les populations de la région à rechercher des contre-pouvoirs à l’intégrisme saoudien et à l’hégémonisme américain a fonctionné en faveur de la Russie dès les années 2000, avec par exemple l’inclusion de la Russie dans le « quartet » chargé de superviser la situation en Palestine.

Syrie

Mais c’est incontestablement le conflit syrien qui aura permis à la Russie de retrouver une place cruciale au Proche-Orient.

Confronté à l’agression islamiste, c’est tout naturellement vers son ancien allié privilégié du temps de la guerre froide que le régime baasiste s’est tourné, d’autant que, sur le terrain, l’armée gouvernementale, le Hezbollah et les diverses milices d’auto-défense locales avaient cruellement besoin d’armes sophistiquées pour faire face à la menace des islamistes suréquipés. La Russie, qui venait de reconstituer son industrie d’armement après avoir tourné la page de l’ère Eltsine, était le fournisseur et le protecteur tout indiqué pour jouer ce rôle là.

Il importe de bien voir que, si la Russie a répondu favorablement à l’appel de son allié syrien, c’est parce que la situation du Proche-Orient touche plus directement à ses intérêts nationaux qu’elle ne concerne ceux des Etats-Unis.

On a en effet souvent souligné qu’il existe un intérêt national américain à agir au Proche-Orient du fait de la dépendance pétrolière, et des liens historiques entre les cercles juifs et évangéliques nord-américains et le destin d’Israël. Toutefois au début des années 2010, la dépendance énergétique s’est trouvée annulée par la découverte des réserves de gaz de schiste, et le rapport à Israël s’est trouvé problématisé par le conflit entre les cercles juifs « libéraux » (de centre-gauche) étatsuniens et les conservateurs israéliens, de sorte qu’aujourd’hui un gouvernement pragmatique comme celui de Donald Trump peut ne voir dans le Proche-Orient qu’une source de pertes financières colossales (sous réserve que sa composante évangélique, éventuellement alliée au conservateur, n’en vienne à raviver sa soif d’ingérence dans un futur proche).

Au contraire, pour la Russie, la question proche-orientale prolonge assez naturellement sa politique intérieure. La région se trouve à ses portes. Le pays compte 11 % de Musulmans et les djihadistes peuvent facilement s’infiltrer par le Caucase et l’Asie centrale. Un bon nombre de miliciens engagés en Syrie étaient d’ailleurs tchétchènes. La Russie est aussi très présente en Israël à travers les nombreux Juifs russes qui s’y sont installés, et l’avenir de Jérusalem concerne de près l’orthodoxie russe depuis l’époque des Tsars, au point que Vladimir Poutine a pu se poser en protecteur des Chrétiens d’Orient persécutés, à l’image de saint Louis autrefois.

L’enjeu est idéologique, mais il est surtout géopolitique. La Russie, assiégée par les bases militaires étatsuniennes de la mer Baltique à la Mer du Japon, doit maintenir une présence maritime sur l’ensemble du Globe si elle ne veut pas subir à terme un encerclement complet.

Damas, en lui offrant de récupérer l’ancienne base navale soviétique de Tartous, dont Poutine s’était maladroitement défait comme des ses bases cubaine et vietnamienne au début des années 2000, lui donnait les moyens de reprendre une partie du contrôle en Méditerranée orientale, tandis qu’au contraire le basculement de la Syrie sous la coupe des Turcs et des Saoudiens aurait renforcé militairement le camp occidental.

L’engagement russe n’aura été que progressif car le risque d’enlisement, comme en Afghanistan autrefois, n’était pas mince, et le risque que la Russie ne « lâche » la Syrie dans le cadre de « deals » géostratégiques plus globaux (accords pétroliers avec Riyad, accords donnant-donnant avec Washington sur l’économie, le désarmement, ou l’ingérence dans telle ou telle partie de la zone d’influence russe) ont été présents pendant toute la première moitié des années 2010.

Maladresses occidentales, sang-froid moscovite

Le jusqu’au-boutisme des pétro-monarchies et de leurs mentors occidentaux fut pour beaucoup dans la détermination affichée par Vladimir Poutine de s’opposer énergiquement à la tentative d’intervention militaire étatsunienne en août 2013 : alors qu’Obama, sur la base d’accusations d’usage d’armes chimiques dont les commendataires n’ont jamais été identifiés avait déjà posté ses navires de guerre sur la Méditerranée, l’administration américaine a dû faire marche-arrière quand elle s’est trouvée nez à nez avec l’Eskadra russe, face à la défection du parlement britannique et contournée par une habile manœuvre du Kremlin pour organiser la suppression des stocks chimiques syriens et qui fit le reste pour désamorcer la grenade dangereusement dégoupillée par les Occidentaux.

Dans un sens, ce sont les Occidentaux eux-mêmes qui ont involontairement poussé Moscou à s’ingérer toujours plus sur la scène proche-orientale.

Leur dépendance croissante à l’égard des lobbies pro-islamistes ne les mettait plus en situation d’arbitrer les conflits : leur silence et leur inaction à propos des Chrétiens et des Yézidis, leur incapacité à refreiner la Turquie, ou à empêcher que le terrorisme djihadiste ne gagne leur propre territoire en furent l’illustration.

Cela a même conduit un pays aussi dépendant à l’aide militaire américaine que l’Égypte à se tourner vers Moscou, ce qui d’ailleurs ouvre maintenant une voie d’influence dans la Libye voisine (des unités des forces spéciales russes viennent d’être déployées, en mars 2017, sur la base égyptienne de Sidi Barrani, toute proche de la frontière libyenne, et donc pas très éloignée de Tobrouk, le fief de leur allié, le général Khalifa Haftar ; elles soutiennent par ailleurs Saïf-al-Islam Kadhafi récemment libéré par la tribu de Zintan).

Parallèlement, l’intransigeance de Washington, en Mer de Chine, dans les Balkans (le Montenegro va bientôt rejoindre l’OTAN), en Ukraine (où l’administration Obama a soutenu le coup d’État « Euromaïdan »), en Europe du Nord-Est (où les effectifs militaires de l’OTAN ont été renforcés et le projet de bouclier antimissile maintenu) ou sur la question des sanctions économiques, a montré qu’il n’y avait plus rien à négocier : la politique proche-orientale n’était échangeable contre rien…

Enfin la montée en puissance de l’alliance BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), avec le soutien de Pékin à la politique proche-orientale russe a aussi fortement pesé dans la balance.

Moscou, nouvel arbitre du Monde arabe ?

Beaucoup ont salué l’habileté de la politique russe depuis la décision prise en 2014 d’un investissement sans faille dans le conflit syrien.

Certes les bombardements russes font des dégâts collatéraux que ne manque pas de dénoncer la grande presse occidentale – mais depuis janvier 2017, les pertes civiles dues aux raids russes en Syrie sont moins nombreuses que celles dues aux raids occidentaux. En outre, leur efficacité est avérée, ne serait-ce que sur le plan psychologique pour remonter le moral du Hezbollah et de l’armée syrienne, qui en 2013, étaient aux abois, de sorte que chacun a pu remarquer que les deux reprises successives de Palmyre et la victoire d’Alep (pour ne citer que les batailles les plus spectaculaires) sont largement dues au soutien aérien russe. Moscou a pu consolider le régime de Bachar al-Assad sans prendre le risque d’un engagement terrestre à l’afghane.

La Russie a pu ensuite capitaliser sur ces victoires militaires en parrainant la négociation politique entre les parties au conflit syrien en lançant des pourparlers à Astana qui marginalisaient les rounds du processus de dialogue à l’origine patronné par les Occidentaux à Genève.

Elle est aussi parvenue à le faire, jusqu’ici, en coordination avec le gouvernement israélien en garantissant au gouvernement de Tel-Aviv que l’armement du Hezbollah contre les djihadistes ne mettrait pas en péril sa sécurité.

Les avancées de la politique russe depuis cinq ans sautent aux yeux. Toutefois leur pérennisation dépendra fortement de divers facteurs à la fois endogènes et exogènes par rapport au théâtre des opérations proche-oriental.

Sur le plan extérieur, l’évolution du rapport de force avec Trump (et au sein de l’administration Trump du rapport de force entre néoconservateurs et isolationnistes) va sans doute jouer un rôle important dans les mois qui viennent, de même que l’affaiblissement de l’alliance « BRICS », suite au ralliement du Brésil à la position américaine.

Au sein du Proche-Orient lui-même, la position de Moscou dépend de l’évolution de la crise syrienne, sur le terrain tout d’abord : les attaques qui ont eu lieu sur Damas en mars 2017 ont montré que le gouvernement légal est loin de parfaitement contrôler tous les territoires qu’il a récupérés, et l’avenir du processus politique d’Astana dépend lui-même de la capacité de chacun à tenir ses troupes pour faire respecter les accords de cessez-le-feu, ce qui n’est pas chose facile.

La reprise de la bordure du Golan par le gouvernement syrien et les tirs de missile, le 17 mars 2017, contre un avion israélien qui (selon Tel-Aviv) bombardait un convoi d’armes à destination du Hezbollah près de Palmyre pose la question de la compatibilité entre, d’une part, l’alliance russo-iranienne, et, d’autre part, le maintien de bonnes relations entre Moscou et Tel-Aviv, qui sont l’une et l’autre fort utiles à la stratégie russe : d’une manière générale la gestion des victoires des milices sur le terrain, que ce soit le Hezbollah d’une part et les troupes kurdes d’autre part (lesquelles bénéficient à la fois de la bienveillance de Bachar al-Assad et de celle de Donald Trump), et la manière de concilier les intérêts de celles-ci avec des manœuvres diplomatiques comme le réchauffement depuis un an des relations avec la Turquie d’Erdogan.

L’autre question est celle de la vision politique que le Kremlin peut avoir pour le Proche-Orient.

Autant il paraît évident que la nouvelle diplomatie américaine, qui refuse le bras de fer avec la Russie en Syrie, mais renforce l’alliance avec Riyad au Yémen et se dit prête à abandonner la solution de deux États en Palestine, navigue à vue, autant on ne voit pas bien non plus quelle option d’avenir propose le régime de Vladimir Poutine pour garantir à la fois la paix et le respect des droits des peuples dans la région…

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Frédéric Delorca

Political Scientist and Sociologist

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