TUNISIE – La démocratie était-elle si belle sous la dictature ?

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Que penser, six ans après la révolution, de ce que les Tunisiens ont fait de leur État ?

De tous les « printemps arabes », le printemps tunisien a probablement été le seul qui, in fine, a été animé par la volonté populaire, fût-ce sur base de revendications initialement socio-économiques, de parvenir à l’instauration d’une démocratie véritable.

Une réflexion, autour d’une contribution d’Abdelaziz Belhodja…

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Lorsque Le Courrier du Maghreb et l’Orient m’a proposé d’écrire un article sur la démocratie en Tunisie pour répondre à cette question, j’en fus honoré.

Puis, je m’interrogeai sur ma légitimité à m’exprimer sur cette question. Certes, j’ai assisté au départ de Ben Ali le 14 janvier 2011, puis à l’instauration des libertés démocratiques quelques jours plus tard. En 2015, après la sortie de mon livre Un ambassadeur dans la révolution tunisienne, je suis retourné à Tunis et ai témoigné dans ces mêmes colonnes de la vitalité de la vie publique, malgré la menace terroriste, les ravages du chômage et les débats passionnels autour de la place de l’Islam dans la société.

Mais pour parler de ce sujet, il fallait, j’en fus convaincu, faire appel à une plume tunisienne. C’est dans cet esprit que je m’adressai à Abdelaziz Belhodja. Qui mieux que l’auteur des Cendres de Carthage et de 14 janvier, l’enquête pouvait s’exprimer par le témoignage mais avec recul, conscient des remous du passé récent, mais en les resituant dans la profondeur de l’histoire ?

Aussi, je livre ici, dans leur intégralité, les lignes que m’a transmises Abdelaziz Belhodja, me réservant d’y adjoindre ensuite quelques observations.

« Au soir du 14 janvier 2011, les Tunisiens ont obtenu de facto tous les Droits et libertés dont ils ont été privés depuis des décennies, sinon des siècles. Il faut peut-être même remonter à l’opulente République de Carthage et ses riches institutions pour retrouver des conditions politiques comparables.

Au lendemain de la révolution, deux grands choix possibles s’offraient à la Tunisie : réformer la Constitution, ce qui aurait pris quelques semaines tout au plus, mais qui aurait eu un goût de légitimité inachevé, ou s’engager dans une réforme des institutions, ce qui prend plus de temps mais constitue la Rolls de la démocratie.

Sauf que les raisons pour lesquelles la révolution a eu lieu, pauvreté, absence de libertés, entraves au développement, corruption, indifférence des élites, etc. Tout cela a été relégué au second plan lors de l’arrivée en fanfare de Rached Ghannouchi, le leader d’Ennahdha [ndlr : le parti islamiste tunisien, proche des Frères musulmans].

La Tunisie se dirigea alors, devant la rage des élites progressistes, vers un charabia politico-religieux doublé d’ingérences extérieures qui plongea le pays dans une crise d’irréalisme, qui le précipita dans un néant politico-économique.

Alors que la Troïka [ndlr : le gouvernement provisoire tripartite dominé par Ennahdha, qui supervisa la réforme de la Constitution], improbable alliance entre certains progressistes et les islamistes s’enfonçait dans la démagogie, tous les maux contre lesquels s’était élevé le peuple s’accrurent, à commencer par la corruption qui, en se généralisant, a provoqué un délitement de l’État. Terrorisme et assassinats politiques s’ajoutèrent aux maux pré-révolutionnaires, ce qui entraîna un rejet de la révolution et même de la démocratie, considérée alors comme inapte à régir le pays.

En 2014, Nida Tounès, une coalition assez lâche des nationalistes, de la gauche et de membres de l’ancien régime remporta haut la main les élections [ndlr : le leader de Nida Tounès, Béji Caïd Essebsi, qui sera finalement élu président de la république, avait exercé de hautes fonctions dans les régimes de Bourguiba et de Ben Ali ; pour beaucoup d’observateurs, son arrivée au pouvoir marquait le retour des caciques de la dictature]. Mais les islamistes s’invitèrent dans le jeu politique et opérèrent un tournant à 180 degré en reniant leur statut religieux. Parallèlement, la coalition Nida Tounès explosa, ce qui donna encore plus d’assise aux islamistes.

Et la démocratie, dans tout ça?

En 2014, une nouvelle Constitution fut promulguée. Elle a instauré un régime parlementaire qui s’est révélé incapable d’assurer une véritable gouvernance. L’indépendance de la magistrature (promue par les islamistes mais après qu’ils ont eu phagocyté le ministère de la Justice) a, elle aussi, compliqué la gouvernance.

Aujourd’hui, la jeune démocratie tunisienne est l’otage d’au moins quatre parties…

Les islamistes, qui, génétiquement, n’ont rien à voir avec la démocratie qu’ils n’utilisent que comme un cheval de Troie pour arriver à leurs fins : le pouvoir absolu.

Les familles d’oligarques, qui se sont assurés, depuis des décennies, des mannes qu’ils ne sont pas prêts à lâcher.

Les nouveaux corrompus, qui pullulent dans le système et qui profitent du délitement de l’État pour arrondir leur fin de mois…

Et enfin, le peuple.

Voyant tous ses rêves corrompus par les politiques, le peuple attend l’homme providentiel, qui va nettoyer le pays de toutes ses tares… »

Propos lucides et mesurés, ils n’en sont pas moins sans appel…

D’innombrables auteurs ont parlé de la démocratie. Depuis plus d’un siècle, celle-ci est le fondement des régimes occidentaux. Il fut un temps -je pense en particulier à l’entre-deux-guerres- où il était de bon ton d’en stigmatiser la faiblesse. Parmi tous ceux qui se sont efforcés de définir le régime démocratique, je retiendrai deux grandes voix. Celle d’Abraham Lincoln, qui concevait la démocratie comme « le gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple ». Celle d’Albert Camus, qui écrivait que « la démocratie, ce n’est pas le gouvernement de la majorité, mais la protection de la minorité ».

Par itérations successives, la France des Lumières a ensuite mis deux siècles à affiner les contours de la vie démocratique. Et pourtant, qui pourrait affirmer en 2017 que ce pays connaît une démocratie pleine et apaisée, cette question se posant également ailleurs ?

C’est que, pour atteindre ce régime idéal, deux conditions doivent être remplies : celle de la libre expression et de la représentation du peuple ; et celle des détenteurs du pouvoir, en charge du gouvernement des hommes.

L’utopie de l’Agora d’Athènes n’a jamais fait recette. Nos démocraties sont représentatives. La consultation du peuple par referendum, seule forme contemporaine de démocratie directe, a réservé bien des aléas, si l’on excepte la paisible Suisse. Le peuple s’exprime donc par intermittence ; dans l’intervalle, il confie son destin à des mandataires, dont la légitimité est rapidement mise en question.

Quant aux pouvoirs, leur nature est de plus en plus composite : à côté des trois d’entre eux qui agissent au nom du peuple (exécutif, législatif et judiciaire), d’autres, tels les réseaux sociaux ou les marchés financiers, exercent, sans investiture, une influence capitale.

Pour autant, parodiant Alphonse Aulard (historien qui s’est rendu célèbre en 1885 par sa formule « Que la République était belle sous l’Empire ! »), je ne suis pas de ceux qui s’écrient : « Que la démocratie était belle sous la dictature ! ».

En six ans, les Tunisiens ont fait la preuve de leur maturité en inscrivant dans la durée la nature démocratique de leur régime politique. L’épreuve par excellence, celle de l’alternance, a été réussie.

En terre carthaginoise, nous humons même un parfum de démocratie directe. Chacun sait le rôle des réseaux sociaux dans la chute de la dictature, alors que les opposants politiques étaient empêchés d’agir. Après la révolution, les acteurs du web ont su tisser une toile associative. De l’autre côté de la Méditerranée, ce pays de 10 millions d’habitants compte 6 millions d’abonnés à Facebook, citoyens engagés et vigilants qui n’entendent pas se laisser voler leur succès, mais au contraire agir en lanceurs d’alerte si les libertés sont menacées ou si le pouvoir dérape.

La démocratie, cela reste toutefois l’incertitude. C’est la libre expression des opinions, mais aussi des passions et des haines…

 

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About Author

Pierre Ménat

Juriste et Politologue, Chargé d’Enseignement en Questions européennes à l’Université Toulouse-Capitole et Assesseur à la Cour nationale du Droit d’Asile (France) – Ambassadeur de France en Tunisie pendant le « Printemps arabe »

1 Comment

  1. Mokhtar Mostaycer on

    Au delà du traditionnel débat sur l idéal démocratique il faut peut-être rappeler que la majorité silencieuse se préoccupe plus de l amélioration de sa situation matérielle et de l avenir de ses enfants que d écouter depuis six ans une déferlante parlotte politique qui n augure rien de bon

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