TUNISIE – Le retour de la régence Ottomane…

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Le 14 janvier 2017, la Tunisie a célébré les six ans de la révolution. Une révolution qui avait revendiqué un régime démocratique capable de répondre aux attentes d’un peuple : « le travail, la liberté et la dignité », slogan scandé maintes fois à l’époque…

Mais la révolution a permis, non seulement, la montée en puissance sur la scène politique des islamistes, qui avaient été bannis par l’ancien régime, et principalement du parti Ennahdha après sa légalisation, mais aussi leurs victoire aux élections organisées le 23 octobre 2011 en vue d’instituer une assemblée nationale constituante chargée d’élaborer la nouvelle constitution.

Premier coup dur pour une révolution qui n’avait guère une connotation religieuse, les figures du parti Ennahdha ont produit un discours électoral affirmant qu’une réconciliation entre l’Islam et la démocratie était possible, en évoquant comme exemple le modèle turc, celui de l’AKP (le parti de la Justice et du Développement de Recep Tayyip Erdoğan), une référence à l’expérience islamo-démocrate turque qui a été l’un des slogans de leur campagne électorale.

Les dirigeants du parti Ennahdha -et principalement son président, Rached Ghannouchi- n’ont eu de cesse d’exprimer leur admiration pour le modèle turc ; une façon subliminale de suggérer qu’Ennahdha avait changé et que les valeurs de l’Islam et celles de la démocratie pouvaient être conjuguées. Il s’agissait pour les leaders islamistes tunisiens de reproduire le discours de Recep Tayyip Erdoğan, alors premier ministre de la Turquie (2003-2014), fondateur de l’AKP, qui déclarait à la suite des révolutions arabes : « Nous n’essayons pas d’être un modèle pour qui que ce soit, mais on peut être une source d’inspiration (…) car la Turquie a démontré que l’Islam et la démocratie peuvent parfaitement coexister. » Ce rapprochement des deux partis peut se comprendre au vu des valeurs qu’ils partagent et du contexte historique qu’ils ont ensemble traversé : tous deux ont comme dénominateur commun l’Islam et tous deux sont nés au sein de régimes autoritaires sécularistes où l’Islam était institutionnalisé.

Cette vision d’une « démocratie islamique » apparaît cependant utopique, faussée même, et l’image d’une Turquie à la fois islamique et démocratique ne fait que s’écorner…

Suite à la victoire présidentielle d’Erdoğan en 2014, à l’échec du coup d’État qui visait à destituer ce dernier (juillet 2016) et à la dégradation des relations avec l’Union Européenne, la Turquie de l’AKP veut à présent se faire une place au soleil en abandonnant son statut de « sujet de l’Occident », des États-Unis plus précisément, et en s’imposant comme un acteur majeur et incontournable sur la scène régionale. Ainsi, tout indique et de plus en plus clairement qu’Erdoğan a pour ambition de restaurer l’esprit hégémonique qui fut celui de l’empire Ottoman, et ce par le biais d’un retour progressif à une dictature islamique extrêmement centralisée et conservatrice.

Cette dictature a commencé à émerger de manière beaucoup plus visible à la suite du coup d’État manqué du 15 juillet 2016. En quelques mois, 43.000 citoyens ont été emprisonnés et plus de 150 médias fermés.

Ensuite, il y a eu le référendum constitutionnel d’avril 2017, qui avait pour objet la consolidation et le renforcement du pouvoir d’Erdoğan à la tête de l’empire néo-Ottoman. Le référendum a permis la suppression du poste de premier ministre, la diminution du pouvoir du parlement et la remise à zéro du compteur des mandats politiques, se qui signifie qu’Erdoğan pourra se présenter à l’élection de 2019 comme s’il n’avait jamais exercé de mandat auparavant et dès lors conserver le pouvoir jusqu’en 2029.

La conquête du pouvoir par l’AKP n’est pas sans conséquence sur la Tunisie, ancienne régence Ottomane. La Tunisie n’échappe pas au repositionnement géopolitique de la Turquie d’Erdoğan, considérée comme une puissance protectrice et bienfaitrice du monde musulman.

Avec Ennahdha et l’AKP aux commandes, une alliance des deux partis semble être imminente et les conséquences de cette perspective se font déjà ressentir sur une Tunisie qui connaît une crise économique et sociale de grande envergure… une crise aggravée par une colonisation économique turque, laquelle passe par une colonisation culturelle.

Colonisation culturelle turque en Tunisie

Depuis peu, les séries télévisées turques ont littéralement envahi les chaînes tunisiennes. Très appréciées par les Tunisiens (et surtout les Tunisiennes), ces séries sont traduites en dialecte syrien, compréhensible par les Tunisiens, mais aussi, même, en dialecte tunisien, et diffusées et rediffusées à l’envi par la plupart de ces chaînes, dont, principalement, Nessma et Hannibal (deux chaînes privées) qui ont vu s’accroître leur taux d’audiences grâce à ces séries qui déferlent sur les petits écrans rencontrant toujours un grand succès et l’enthousiasme des téléspectateurs.

Leurs succès n’est pas seulement avéré en Tunisie ; il l’est dans tous les pays du Maghreb et de l’Orient ; un phénomène qui peut s’expliquer par le fait que ces pays partagent des valeurs communes, car ils ont tous un passé ottoman et une culture islamo-méditerranéenne.

Ainsi, l’impact de la diffusion des feuilletons turcs a atteint un apogée : depuis la diffusion, en 2008, de la version arabe de la série Noor ou encore Harim el-Soltan (le Harem du Sultan), la Turquie est devenue la destination de voyage favorite des Tunisiens. On estime que, chaque année, 180.000 Tunisiens se rendent en voyage en Turquie. Tandis que le tourisme en Tunisie peine à retrouver ses repères, le secteur touristique turc connaît une véritable croissance, et ce grâce à l’attraction que le pays exerce sur ses voisins arabes.

Or, ces séries véhiculent insidieusement une vision politique et sociétale très particulière ; et l’exemple de la condition féminine est particulièrement illustratif du phénomène : les rapports du genre ne sont jamais remis en question, le patriarcat demeure la norme et la sexualité n’est jamais explicite. Les rapports de genre traditionnels et la culture turque musulmane y sont prépondérants et ces séries propagent ainsi un contexte socioculturel qui donne l’illusion d’une certaine modernité, mais où, au fond, on retrouve les empreintes encore très profondes d’une société misogyne.

Une étude scientifique menée par quatre professeurs de l’université de Selçuk (Nazlı Bayram, Canan Uluyağcı, Sezen Ünlü et Sevil Uzoğlu Bayçu) a révélé que, dans presque toutes les séries tuques, une femme au moins subit des violences, qu’elles soient, comme dans la plupart des cas, verbales et psychologiques ou bien sexuelles. Ces agressions sont le plus souvent perpétrées par le mari, le frère ou bien la belle-mère de la victime.

Mais l’étude va plus loin en démontrant que 52% des autres personnages approuvent ces sévices, tandis que les bourreaux restent impunis dans 97% des cas.

Il arrive même que l’intrigue toute entière repose sur ces violences, comme il en va pour la série Fatmagül’ün Suçu Ne ? (Quel est le crime de Fatmagül ?) qui commence par un viol collectif de subi par l’héroïne. Et quel en est l’épilogue ? La jeune fille, mariée à l’un des violeurs, finit par en tomber amoureuse !

Autre phénomène à épingler, celui de l’implantation de la langue turque dans la société tunisienne. Il semble que le turc a ensorcelé les esprits : est-ce de par le charme des feuilletons et des acteurs et actrices ? Ou bien serait-ce une volonté politique de la Turquie, voire de certains milieux en Tunisie même ?

La question de la langue turque a ainsi refait surface en mars 2017, après la publication d’un décret par le ministre de l’Éducation, Neji Jalloul (Nidaa Tounes), portant sur les matières optionnelles des troisième et quatrième année de l’enseignement secondaire. Le décret promeut l’introduction de la langue turque dans le système scolaire, une décision qui avait été prise pour l’année scolaire 2012-2013 déjà, suite à un accord passé entre la Tunisie et la Turquie et signé par l’ancien ministre, Abdellatif Abid, sous le règne de la Troïka conduite par Ennahdha. Cet accord prévoit l’échange d’ouvrages scolaires et les droits de la propriété intellectuelle entre les deux gouvernements dans les secteurs de l’éducation et de la formation professionnelle.

Certes, l’apprentissage de la langue turque correspond à l’ouverture sur les langues étrangères et les civilisations, un principe consacré par l’article 39 de la constitution de la deuxième république. Mais, ce qui interpelle, c’est que le décret prévoit de dispenser aux élèves 3 heures de turc par semaine, tandis que les autres langues, pourtant plus utilisées dans le monde, tels que l’allemand, l’espagnol ou le chinois, ne sont enseignés qu’à raison de 2 heures par semaine. Or, la langue turque n’est nullement la langue des sciences et de la littérature, ni de la philosophie ou de l’astronomie. À l’échelle internationale, le turc se place au 17ème rang des langues utilisées, parlé par seulement 71 millions de locuteurs natifs (cfr. Ethnologue, Languages of the World, 2015).

 « La langue, écrivait Auguste Comte, n’est pas seulement un système de communication mais exprime dans ses structures et ses éléments toute une culture, le réceptacle dans lequel sont conservés les acquêts de l’intelligence. » L’apprentissage des langues contribue à la formation intellectuelle, culturelle et scientifique. C’est aussi un moyen complémentaire pour communiquer avec autrui, pour découvrir d’autres civilisations et cultures et pour accéder à l’information scientifique et technique.

Le ministère tunisien de l’Éducation considérerait-il que c’est à travers la langue turque que le citoyen pourrait suivre l’évolution de la culture universelle et à y apporter sa contribution ?

L’invasion des produits turcs sur le marché national

Le deuxième biais de la colonisation turque en Tunisie est d’ordre économique.

Un accord de libre échange avait été signé sous l’ère de Ben Ali (en 2004), qui réglementait principalement le domaine du textile. Toutefois, Ennahdha, depuis 2011, a promu une série d’autres accords et notamment dans le secteur de l’agriculture, un des piliers de l’économie tunisienne.

Si l’on se réfère aux statistiques fournies par l’Institut national de la Statistique (INC), on constate que le déséquilibre de la balance commerciale entre la Tunisie et la Turquie est devenu fulgurant : le déficit commercial avec la Turquie a atteint le chiffre de -277.7 milliards de dinars. En ce qui concerne les importations des produits turcs, la Tunisie est passée de 899 millions de dinars en 2009 pour atteindre 1,196 milliard de dinars en 2011, puis 1,205 milliard de dinars en 2012 et 1,334 milliards de dinars en 2013.

Certes, ce déficit a pour origine l’accord de libre-échange de 2004 ; mais les effets de ce mauvais accord ont été grandement amplifiés par le second accord, signé en octobre 2013 en matière agricole et agro-industrielle favorisant largement l’accès des produits turcs au marché tunisien.

Or, il était prévisible que ces importations allaient avoir, en Tunisie, un effet dévastateur sur l’agriculture et, par répercussion, sur l’économie en général. L’accord de libre-échange voulu par Ennahdha a en effet sévèrement affecté les entreprises agro-industrielles locales, du fait de l’inondation des marchés locaux par des produits turcs écoulés à bas prix ; mais l’accord entraîne surtout des sorties de devises importantes dont le résultat est l’importation de produits pourtant disponibles dans le pays, comme, exemple significatif, les graines et l’huile de tournesol.

La population rurale a cela dit commencé de résister à ces importations massives : des appels ont été récemment lancés au boycott des produits turcs qui envahissent le marché tunisien, à la suite de quoi le ministre de l’Agriculture, des Ressources hydrauliques et de la Pêche, Samir Taïeb, s’est vu contraint, pour calmer les esprit, de suspendre, l’importation des graines de tournesol turques (les « glibettes blanches », selon l’appellation tunisienne), mais pour une durée de six mois seulement…

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On ne peut conclure cet article sans évoquer la polémique du drapeau tunisien, lui aussi importé de Turquie. La goutte qui a fait déborder le vase…

Le 20 mars 2017, à l’occasion du 61ème anniversaire de l’indépendance, le chef du gouvernement, Youssef Chahed, a inauguré la place du Drapeau national, au Belvédère à Tunis.

Un immense drapeau fabriqué en… Turquie !

Un drapeau qui –bien plus insupportable encore pour maints Tunisiens- a coûté à la Tunisie la bagatelle de 300.000 dinars, en pleine crise économique.

L’excuse avancée par le gouvernement a été que le secteur textile tunisien ne serait pas capable de produire un drapeau de 300 mètres carrés, et que l’offre turque était la plus intéressante.

Faux ! Deux semaines plus tard, à l’occasion de la commémoration du décès de l’ancien président tunisien Habib Bourguiba, le 6 avril 2017, un drapeau tunisien a été déployé. Un drapeau confectionné par une usine textile de Ksar Helal (gouvernorat de Monastir). Un drapeau 100% « made in Tunisia » ; et d’une superficie de… 300 mètres carrés.

Le défi a été relevé par cette entreprise tunisienne qui a voulu prouver au gouvernement que son choix n’était pas adéquat…

Et que, sans aucun doute, la coopération turco-tunisienne de plus en plus exigée par la fratrie islamique se fait aux dépens des intérêts nationaux.

 

 

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Mohamed Zied CHAMSI

Politologue - Chercheur à la Faculté de Droit et des Sciences Politiques de Sousse (TUNISIE)

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