IRAN – Révolte ou révolution ?

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Le 28 décembre 2017, dans la ville sainte de Machhad, située dans le nord-est de l’Iran, une manifestation soudaine a rassemblé plusieurs milliers de personnes qui ont exprimé leur mécontentement face à la situation économique et sociale dont pâtit la majorité de la population iranienne, de plus en plus en proie à la paupérisation.

En quelques jours, le mouvement contestataire s’est généralisé à toutes les grandes villes du pays, extrêmement critique à l’égard du président Hassan Rohani et du Guide suprême de la révolution islamique, Ali Khamenei.

Nombre d’observateurs se sont interrogés sur la nature de ce mouvement : expression spontanée d’un ras-le-bol, révolte populaire sans objectif politique défini, ou bien résurgence de la « révolution verte » qui avait ébranlé le pouvoir en 2009, après la réélection du président Mahmoud Ahmadinejad ?

Alors qu’après des dizaines de jours de manifestations et de répression, le régime iranien déclare contrôler la situation et que le mouvement de contestation semble momentanément s’essouffler, il est opportun de rappeler le fonctionnement d’un régime, difficilement réformable, pour comprendre le blocage de la situation, avant de la commenter…

La routine du régime

Après avoir pris le pouvoir lors de la révolution islamique de 1979, l’ayatollah Khomeiny faisait entériner par referendum le velayat-é-faqih (gouvernement du jurisconsulte). Il prenait aussi le contrôle de toutes les institutions existantes tout en créant de nouvelles qui appuyaient sa politique.

De ce système et de son fonctionnement découlent la stabilité relative du régime, mais également ses failles. Stabilité, dans la mesure où il contrôle les appareils économiques et répressifs ; et failles qui découlent de son incapacité à se réformer et à combler le fossé qui le sépare des aspirations de la population.

La République islamique repose sur un système politique comprenant des institutions élues et non élues, des institutions formelles prévues dans la constitution et des institutions informelles, toutes liées à des élites cléricales (associations et fondations religieuses, organisations paramilitaires).

Le Guide suprême, aujourd’hui Khamenei, détermine la direction politique générale du pays et veille à sa bonne exécution. Il arbitre tous les conflits entre les pouvoirs, dont il désigne par ailleurs la composition. Ainsi, il intervient dans le pouvoir législatif et exécutif par l’intermédiaire du Conseil des Gardiens de la Constitution ; qui valide les candidatures aux élections présidentielle et législative ; le Guide désigne lui-même la moitié des membres de ce conseil. Ou encore, il domine le pouvoir judiciaire en nommant le président du Conseil supérieur de la Justice. Il est le chef des forces armées et des milices paramilitaires. Enfin, entre autres encore, il contrôle la politique étrangère en présidant le Conseil suprême de la Sécurité nationale, chargé de définir la politique étrangère et celle de la défense.

Ainsi, le Guide et plus largement la coalition islamiste ont la mainmise sur tous les niveaux de décision, dans la mesure où les institutions de type occidental (présidence, parlement, armée, ministère de l’économie…) sont contrebalancées par des institutions islamistes (Guide suprême, Conseils des Gardiens de la Constitution, Corps des Gardiens de la Révolution, fondations religieuses diverses, etc.).

L’élite cléricale contrôle aujourd’hui les leviers du pouvoir politique, du pouvoir judiciaire, du pouvoir militaire, et aussi les ressources économiques, celles de l’État et une grande partie de celles du pays.

De surcroît, à l’image de la féodalité au Moyen-Âge, les liens matrimoniaux tissés entre les élites renforcent leur pouvoir.

Dans ce cadre, la marge de manœuvre des présidents, même s’ils sont issus du sérail, reste minime.

On peut par ailleurs constater, qu’en réaction aux manifestations qui ont ponctué l’histoire de la République islamique, les présidents ont eu des attitudes timides et se sont rangés finalement du côté du régime. Ce fut le cas de Khatami et c’est le cas de Rohani aujourd’hui.

Les personnalités du régime qui se permettent de contester entrent en disgrâce. Le premier à en faire les frais fut le premier président de la République islamique, Bani Sadr, déchu de son titre et actuellement exilé en France. Ce fut aussi le cas de Karoubi et Moussavi, devenus des figures emblématiques du Mouvement vert en 2009, mais désormais en résidence surveillée ; ou de l’ancien président « réformateur » Khatami, privé de passeport.

Hasan Rohani essaie aujourd’hui de ménager la chèvre et le chou, mais il est clair qu’il a choisi de privilégier son avenir politique. Face à la révolte qui s’est exprimée dans la rue, il a donc rejoint une coalition temporaire qui s’est formée entre les différentes factions favorables au régime.

Cette tendance des notables du régime de se soutenir au-delà de leurs rivalités (pourtant parfois aiguës) explique pourquoi la République islamique a survécu dans une relative stabilité jusqu’à aujourd’hui.

Le soutien paramilitaire au régime

Le régime a, à sa disposition, un ensemble de forces de sécurité révolutionnaires qui lui permet d’intervenir en temps voulu pour contrôler la situation intérieure ou de s’engager à l’extérieur du pays. En particulier, les Comités révolutionnaires, le Corps des Gardiens de la Révolution (sepah-e-pasdaran), dont les unités d’élite des basijis.

L’armée des pasdarans a été créée par décret par Khomeiny et sa fonction est reprise dans la Constitution. Les pasdarans ont leur propre logistique et leurs propres armes et ont développé leur propre industrie de défense. Ils détiennent un arsenal militaire plus moderne que l’armée régulière. Les pasdarans sont tout à fait autonomes ; ils ne sont soumis à aucun contrôle gouvernemental. Par ailleurs, ils contrôleraient environ un tiers de l’économie de l’Iran.

Les unités de basijis constituent une organisation paramilitaire puissante formellement sous le contrôle des pasdarans. Son rôle pendant la guerre Iran-Irak (1980-88) a été considérable. Depuis lors, les basijis se présentent comme le deuxième pilier de la puissance de la République islamique après les pasdarans.

Le soutien économique au régime

Parallèlement aux ressources pétrolières contrôlées par l’État, les fondations religieuses (ou bonyads) sont un des leviers forts du régime. Elles sont toutes dirigées par des figures influentes du régime. Elles jouent un rôle important dans l’économie non-pétrolière du pays et sont de plus en plus impliquées dans les activités économiques.

Leur fonctionnement est largement opaque. Il n’existe pas d’obligation faite aux bonyads de publier leurs comptes. Exemptées de taxes et de contrôle gouvernemental, elles sont directement liées au Guide et ne doivent répondre de leurs actions qu’à lui. Aujourd’hui, il existe une centaine de bonyads nationales, contrôlées par des proches ou des membres du noyau dur du régime, et des bonyads locales dans presque toutes les villes iraniennes, contrôlées par des religieux locaux.

Révolte ou révolution ?

Beaucoup de commentaires ont été émis depuis fin décembre 2017 sur les contestations qui ont secoué simultanément plusieurs villes du pays, dont la capitale, Téhéran.

Il est clair que les manifestations dérivent d’un ras-le-bol de la population à propos de la situation économique et sociale, d’une contestation du fonctionnement du régime et d’un désir de changement.

Pourtant, avant tout, elles reflètent les failles du régime.

Parmi elles, son incapacité à répondre aux besoins de la population, alors que dans la région il remporte des victoires incontestées et qu’au niveau international il se construit une relative légitimité.

Parmi les caractéristiques actuelles, il faut aussi noter l’opposition entre l’assainissement économique nécessaire pour relever le pays et la politique populiste qui a répondu pendant longtemps aux demandes des plus fragiles et constitué une base sociale pour le régime. Les tensions entre un secteur privé étouffé et un secteur public qui contrôle 80% de l’économie sont aussi remarquables. Par ailleurs, le pays demeure l’un des plus corrompu au monde, avec un non-respect des droits de l’Homme des plus dramatiques.

Les caractéristiques politiques, économiques et sociales de la République islamique expliquent la révolte de la population. Face à une pauvreté inégalée (18% de la population vit en-dessous du seuil de pauvreté) et une situation qui se dégrade pour la classe moyenne et les jeunes qui représentent 50% de la population et n’ont aucune perspective d’avenir, c’est surtout le sentiment d’injustice qui anime les Iraniens qui constatent les inégalités qui explosent.

Les coupes dans les subventions aux plus pauvres -quoique pouvant être considérées comme nécessaires à l’assainissement économique- ont laissé la majorité de ces derniers dans une situation de dénuement total. L’augmentation des prix des produits de base, en particulier l’essence ou les aliments de première nécessité, touche de plein fouet la population. La « révolte des œufs », comme ont été qualifiées les manifestations actuelles, reflète cette évolution.

L’incompréhension de la population est, aujourd’hui, à son comble. Comment expliquer que le pays dépense des sommes colossales pour ses interventions extérieures, alors que les victimes des tremblements de terre récents sont délaissées ? Comment comprendre que les fondations et les notables ne paient pas de taxe, alors que les prix des produits de première nécessité ont flambé ? Comment comprendre que le taux de chômage soit si élevé, alors qu’une infime partie de la population (les proches du régime et leurs enfants) déploie un train de vie révoltant et s’octroie les meilleurs postes et toutes les transactions et les contrats signés ?

À n’en pas douter, les espoirs déçus des retombées de la signature des accords sur le nucléaire de juillet 2015 et les promesses non tenues alimentent aussi le désespoir de tous ceux qui sont descendus encore une fois dans les rues du pays et dont beaucoup avaient voté pour Rohani, en soutien aux promesses de changements.

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Plus que la pauvreté encore, comme ailleurs dans le monde, ce sont les inégalités et les injustices qui nourrissent les révoltes.

L’histoire enseigne que les révolutions font souvent suite à une période de montée des aspirations due à une amélioration brève de la situation économique suivie d’une détérioration spectaculaire. La population iranienne se trouve dans cette configuration.

Néanmoins, de la révolte à la révolution il y a un chemin qui peut être long si l’on considère la puissance de répression du régime et le manque de leadership à la tête des contestations actuelles. Toutefois, même si le régime semble finalement avoir repris le contrôle de la rue, les manifestions récentes (qui font par ailleurs suite à des contestations régulières, mais de moindre envergures) laisseront des traces.

Le régime ne pourra pas indéfiniment se réfugier derrière des justifications englobant surtout la situation extérieure (guerre Iran-Irak, question nucléaire, complots des voisins ou du grand Satan américain, etc.) pour maintenir l’union nationale, excuser ses échecs intérieurs et fermer les yeux sur ses failles.

Le régime est tenu de répondre aux demandes de sa population, sous peine de voir se renouveler les révoltes, s’amplifier la remise en cause du système, de voir s’affaiblir sa capacité de mobiliser ses partisans, et enfin de ne plus pouvoir se reposer sur son arsenal de répression.

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Firouzeh NAHAVANDI

Prof. et Directrice du Centre d'Études de la Coopération internationale et du Développement - CECID (Université libre de Bruxelles - Belgique)

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