OPINION COLUMN – « Il faut écrire plus, plus vite, même quand on ne sait rien ! »

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Vinciane Jacquet est une journaliste et photographe indépendante, basée au Caire depuis janvier 2014. Elle couvre également régulièrement l’Irak, le Liban et la Palestine. Correspondante du quotidien belge Le Soir en Égypte, Vinciane Jacquet est sollicitée par sa rédaction le jeudi 19 mai, suite à la disparition d’un avion d’Egyptair en mer Égée, lequel avait décollé de Paris quelques heures auparavant. Elle est licenciée le lendemain même, après avoir refusé l’injonction de rédiger un article sans avoir ni eu accès aux sources utiles, ni pu vérifier ce qu’on lui demandait d’affirmer. Elle poste alors un « pavé de colère » sur sa page Facebook, qui sera partagé plus de 12.000 fois en quelques heures ; à ce jour, le statut a été partagé plus de 50.000 fois par les internautes. Rare sont les journalistes qui osent briser l’omerta des médias mainstream, au risque de briser leur carrière. La journaliste exprime son malaise dans cette tribune adressée au Courrier du Maghreb et de l’Orient.

Le « pavé de colère » de Vinciane Jacquet : « Attention, pavé colère. Aujourd’hui, je ne suis plus la correspondante au Caire du journal Le Soir. Hier, suite à la disparition de l’avion Egyptair entre Paris et Le Caire, on m’a demandé de ne pas proposer d’article ‘factuel’, mais d’insister sur la ‘tristesse des familles’ et de parler (remettre en cause) la sécurité de la compagnie aérienne égyptienne. J’ai refusé en expliquant n’avoir eu aucun accès aux familles (elles ont refusé de parler aux médias), puis que, la cause de l’accident n’étant pas connue (nous n’avons même pas d’indices), je ne pouvais accuser ni suggérer la responsabilité d’Egyptair. Aujourd’hui, on me ‘remercie’. Je ne suis pas ‘opérationnelle’. Soit. Dans ce temps où les gens accusent les journalistes de mentir, d’amplifier, de maquiller, de couvrir les responsables, bref, ne leur font pas confiance, j’ai décidé de dire non, et de ne pas céder au journalisme de sensation au mépris du journalisme d’information et de son éthique. Et tout ça, si j’ose le dire, pour un salaire dérisoire. Je ne le regrette pas, j’en suis même fière. Ce genre de demande de leur part, insister sur ‘l’excitation’ plutôt que sur les faits, n’était pas une première, mais concernait des sujets moins graves et où j’ai donc ‘laissé couler’. Il est primordial que nous, journalistes, freelance ou pas, sachions dire non et nous souvenions que nos mots, nos angles, peuvent avoir des conséquences dévastatrices sur les individus. Il est primordial que nous soyons ceux qui restaurent la confiance perdue des lecteurs. Les rédactions ne le feront apparemment pas, ou peu. Longue vie au journalisme d’information. »

En août 2015, je décrochais la correspondance au Caire du journal Le Soir. Toujours pigiste, mais heureuse de cette nouvelle expérience, moi qui fais surtout du photojournalisme et du « slow-reportage » [ndlr : le « slow-journalisme » a pour objectif de privilégier les reportages de fond sur des sujets complexes et de soustraire l’information et l’analyse aux facteurs de l’immédiateté et de la course à l’audience, qui entraînent de nombreuses erreurs que les médias, dans la plupart des cas, ne rectifient jamais pour ne pas prendre le risque d’apparaître, in fine, peu crédibles et peu fiables aux yeux de leur lectorat – le « slow-journalisme » est la politique rédactionnelle élue par Le Courrier du Maghreb et de l’Orient].

Il s’agissait de ma première collaboration régulière avec un quotidien…

Jeudi 19 mai. Après avoir appris la disparition de l’avion d’Egyptair, j’écris un premier mail à ma rédaction pour lui signaler ma disponibilité (j’étais encore en Irak quelques jours auparavant).

Il est 8h00 du matin et mon responsable me demande ce que je peux lui proposer en-dehors du factuel. Je réponds que, du factuel, il n’y en a déjà pas beaucoup, mais que je pars sous peu à l’aéroport pour tenter de rencontrer les familles.

Quelques heures plus tard, il me recontacte et me propose deux angles : les réactions à l’aéroport et la tristesse des familles, et la sécurité mise en place par Egyptair.

Je ne refuse pas de traiter ces sujets. Mais je suis déjà à l’aéroport depuis un moment. Je peux donc déjà lui répondre que les familles sont inaccessibles et que, par conséquent, je suis dans l’impossibilité d’en parler.

Quand au deuxième angle, je ne suis pas à l’aise et le lui fais savoir : un article traitant uniquement des procédures de sécurité de la compagnie insinue déjà qu’elle serait responsable et oriente l’opinion du lecteur… C’est un traitement biaisé, alors même qu’on ne connaît pas les circonstances du crash.

Travaille quand même sur les deux sujets, me dit-il cependant. Deux courts papiers distincts.

Pas un mot de plus.

Je m’aperçois donc que ma « liberté » d’écrire autre chose et que « l’ouverture » du ton des articles sont assez limités…

Alors que je quitte l’aéroport car on m’informe que les familles égyptiennes en sont parties, je réitère mon refus d’écrire ces articles dans ce sens et j’en précise les raisons. J’ai en effet l’impression qu’on ne tient pas compte de ce que je dis et qu’on me force à écrire sans élément, ni aucun fait vérifié. Par définition, de ne plus faire de l’information.

Mais je précise au journal que les familles françaises arriveront dans la soirée, que je retournerai à l’aéroport pour les attendre. Il n’est que 16h30. Je n’aurais plus de nouvelles de la part de ma rédaction (surprenant, lorsque l’on sait que, le lendemain, on accusera mon manque de réactivité).

Finalement, dès leur arrivée, les familles sont directement emmenées vers leur hôtel. Pas de contact possible.

De retour chez moi, à 23h30, il est sans doute trop tard pour joindre à nouveau la rédaction. Je les contacte donc le lendemain matin, en réitérant l’impossibilité d’accéder aux familles, et je propose un autre papier. Refus… et remerciements.

Je ne suis pas totalement « opérationnelle » ; et notre collaboration s’arrête là.

L’incompréhension face à la réaction du Soir devant –comme je le pense- la légitimité de ma retenue et de mes doutes, couplée à l’émotion ressentie face à ce drame, me pousse à écrire un post sur Facebook, qui devient viral.

Bien sûr, Le Soir est loin de couvrir de cette manière l’actualité « chaude ». Il faut écrire toujours plus, toujours plus vite, même quand on ne sait rien. Combler le vide. Le vide, c’est mal.

Répondre à l’anxiété du public (la créer?).

En l’espèce, je n’ai pas refusé de parler aux familles ; j’ai refusé d’écrire sans avoir eu le temps de la faire correctement. D’autres collègues sont parvenus à saisir deux mots de détresse sur le pas d’une porte. Chacun en jugera le côté informatif…

Je n’ai pas non plus refusé d’écrire sur la sécurité d’Egyptair ; j’ai proposé de le faire ultérieurement, si les preuves indiquaient une défaillance technique ou humaine. Car, rappelons-le, un attentat engagerait la responsabilité de l’aéroport Charles De Gaulle, et pas de la compagnie égyptienne. Céder aurait été, au mieux, monter les faits en épingle, ce qui me posait un problème éthique. C’est une considération déontologique personnelle dont j’assume aujourd’hui les conséquences.

Des faits, rien que des faits.

Quand il n’y en a pas, du recul, de la décence, du respect pour le lecteur. Et bien que la pratique soit devenue « la base » et s’ancre dans la normalité journalistique, je persiste à penser que courir après les familles des victimes, lorsqu’elles ne savent rien d’autre que leur douleur, ne relève pas de l’information.

En aucun cas ce n’est le travail de mes collègues que je critique. Mais bien le traitement médiatique choisi par les rédactions, en particulier lorsqu’il s’agit de drames humains, et qui est ensuite imposé aux journalistes sur place.

Souvent précaires et mal rémunérés, ils n’auront la plupart du temps pas d’autres choix que de céder devant la normalité du journalisme d’audience et la peur de la case vide.

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Vinciane Jacquet

Vinciane JACQUET Journaliste et Photographe indépendante (Le Caire - ÉGYPTE)

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