SYRIE – La libération d’Alep : mille et une questions…

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C’est probablement un dernier acte qui se joue, le dernier épisode d’une bataille interminable, commencée en juillet 2012…

La bataille d’Alep, un enjeu pour le Machrek, mais pour le Maghreb tout autant.

Alep pourrait être le cœur du monde et pourtant le monde semble l’ignorer. Alep s’écroule dans la quasi indifférence, et dans un flou opaque, même si quelques nouvelles percent parfois, plutôt contradictoires puisque provenant de camps différents qui n’ont cessé, en cinq années de conflit, de se livrer également une impitoyable guerre de l’information.

Le sort de la ville sera-t-il décidé à Saint-Pétersbourg, où Vladimir Poutine a rencontré son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, acteur très impliqué en Syrie et interlocuteur incontournable, confirmé dans son rôle par son coup de force de juillet ?

À l’automne 2015, en effet, l’armée syrienne, appuyée par l’aviation russe, a lancé une vaste offensive en direction de la « capitale économique » du pays ; et, au printemps 2016, les forces régulières syriennes, renforcées de milices chiites libanaises (Hezbollah), iraquiennes et iraniennes, avaient réussi à encercler presque complètement Alep, coupant la ville des reliquats de l’Armée syrienne libre (ASL), l’armée révolutionnaire dont les dernières brigades se sont réfugiées dans le nord-ouest du gouvernorat aleppin, le dos à la frontière turque, abandonnant Alep aux milices islamistes de Jabhet al-Nosra ( mouvement rebaptisé Fatah as-Sham, depuis qu’il a annoncé sa rupture avec al-Qaeda). Par ailleurs, l’armée syrienne a repoussé plus à l’est la frontière de l’État islamique (EI) et ainsi désenclavé la ville de l’emprise des djihadistes du califat ; et ce avec l’aide des Forces démocratiques syriennes, essentiellement composées de milices kurdes, qui, depuis leur succès à Kobanê, progressent dans le nord de la Syrie et ont passé avec l’état-major russe un accord de coopération, qui cible aussi bien l’EI que l’ASL…

Après ces victoires successives du gouvernement de Bachar al-Assad, Moscou a affirmé que ses pilotes rentreraient au pays, pressée par la Communauté internationale de cesser des bombardements qui ciblaient moins l’État islamique que les régions en rébellion. Simple effet d’annonce… Depuis lors, la force aérienne n’a cessé de frapper Alep, désormais broyée dans l’étau d’un siège déterminé et d’une guerre totale.

Pendant ce temps, des tractations ont lieu entre les présidents russe et turc, et certainement avec d’autres chefs d’États impliqués en Syrie, l’administration américaine probablement qui, tout en dénonçant l’atrocité des bombardements russes sur Alep, a cependant refusé tout soutien aux rebelles islamistes et rejeté l’appel de l’ex-Front al-Nosra, Washington se montrant bien décidé à en finir avec les factions djihadistes en Irak et en Syrie.

Le coup d’État en Turquie a eu des répercussions sur la situation en Syrie : le président Erdogan, revenu en grâce à Moscou, fait maintenant des concessions à son ami russe retrouvé, et il ne sera probablement plus aussi déterminé à renverser Bashar al-Assad, ni aussi impliqué dans son soutien à l’opposition multiple. Cette nouvelle donne pourrait-elle même pousser l’Arabie Saoudite à infléchir sa position extrême, puisqu’elle sera désormais seule à l’assumer ?

Dans la ville martyrisée, objet de convoitise de fait de sa position stratégique et de sa longue histoire, près de 300.000 civils pris au piège vivent au rythme effréné des assauts d’une rare violence et nombreux sont ceux qui retiennent leur souffle en attendant, terrés, la fin du chaos. La ville, complètement défigurée, attend fébrilement l’heure de la délivrance et, peut-être même, celle de cette partie du monde où s’est étendu l’État islamique. Car la reconquête d’Alep par l’armée syrienne marquera certainement un tournant décisif dans la guerre contre l’EI.

Tant les milices islamistes que les forces gouvernementales se montrent déterminées à gagner cette bataille cruciale, qui pourrait permettre au pays de se relever d’une guerre qui l’a miné, a détruit son infrastructure, ses sites industriels et ses cités, son patrimoine historique, et a jeté sur les routes de l’exil des millions de personnes fuyant les exactions d’assaillants extrémistes enrôlés partout dans le monde et venus défendre une cause qui n’a jamais été la leur.

L’Agence syrienne de l’Information (SANA) estime que près de 400.000 djihadistes de l’EI  originaires de 93 pays (dont 21.000 occidentaux) ont participé à cette agression contre la Syrie depuis 2011. Les chiffres fournis par cette agence gouvernementale syrienne sont certainement à prendre avec beaucoup de précaution… Mais c’est dire que le pays a été pris en otage par tous les extrémistes du monde, accourus de partout avec l’intention ferme d’y promouvoir un Islam dévoyé, de créer des îlots de « califat », afin d’y instaurer une dictature religieuse. La Syrie est ainsi devenu un pays occupé, et divisé en quatre régions principales, contrôlées respectivement par le régime (la partie occidentale), par « l’Organisation de l’État islamique » (l’EI), dans l’est, par les forces kurdes, dans le nord-centre et est, lesquelles tiennent aussi une poche dans le nord-ouest du gouvernorat d’Alep, et par différents groupes  de l’opposition, fragmentés et n’ayant pas constitué d’unité territoriale.

L’immixtion djihadiste a constitué une véritable razzia sur l’un des plus beaux pays du monde, au passé prestigieux ; Alep en a été un enjeu majeur. Enjeu économique, géographique et stratégique ouvrant, tout d’abord, l’accès à des voies d’approvisionnement en armes, en moyens de subsistance et logistiques et en pétrole notamment. Les djihadistes ont en effet systématiquement tiré profit des industries (et pas seulement pétrolière) qui, dans les zones conquises, ont continué de fonctionner, la Turquie d’Erdogan facilitant les échanges en ouvrant les frontière à ce commerce illégal. De même, l’EI n’a pas hésité à racketter les activités des groupes industriels étrangers présents sur le sol syrien. Le puissant groupe cimentier français Lafarge, par exemple, a payé des taxes à l’Organisation de l’État Islamique, en 2013 et 2014, et a poursuivi ses activités en territoire tenu par l’EI. Comme l’a mis en évidence l’enquête du quotidien le Monde, l’EI a permis à la cimenterie de négocier des droits de passage aux check-points pour ses camions ; et le groupe cimentier s’est fourni auprès des négociants en pétrole dont les champs étaient sous contrôle de l’EI. Durant plus d’un an, Lafarge a ainsi financé de manière indirecte l’organisation djihadiste, jusqu’à ce que celle-ci confisque le site.

Comme semble l’indiquer l’évolution de la bataille et la libération récente de la partie occidentale de la ville, déjà reconquise par l’armée syrienne et ses alliés russes, la victoire du gouvernement de Bashar al-Assad pourrait se confirmer à court terme.

Si Alep était libérée, les répercussions seraient  déterminantes pour la Syrie, mais aussi pour le monde arabe dans son ensemble. Si Alep est récupérée par l’armée syrienne, ce sera le début de la débâcle finale pour l’EI, dont les djihadistes apparaissent désormais affaiblis sur tous les fronts. Mais il ne faut pas préjuger des forces d’un ennemi féroce, qui pourrait encore recevoir des soutiens extérieurs, des monarchies du Golfe, notamment, de plus en plus aux prises avec l’Iran auquel elles livrent une guerre par procuration au Yémen, en Irak… et en Syrie, l’EI constituant précisément la pièce maîtresse de Riyad.

Au Maghreb, les combattants de l’EI de Libye ont connu des moments difficiles en juin dernier, à Syrte, le fief que s’était constitué le califat (ce qui a entrainé un afflux djihadiste sur les frontières tuniso-libyennes et un risque d’infiltration massive de combattants islamistes en Tunisie, un réel danger pour le pays sur le plan sécuritaire). En Égypte également, l’armée a progressé dans la lutte contre l’EI dans le Sinaï.

La libération d’Alep par les forces gouvernementales sera le dernier coup dur pour l’EI, un coup de massue pour le mouvement extrémiste ; elle sera alors synonyme de perspectives de reconstruction pour plusieurs pays de la région et de paix pour l’Afrique du nord.

Bien sûr, plusieurs questions se posent, et d’abord celle du retour à la case départ, en Syrie : le maintien au pouvoir de Bashar al-Assad, après cinq ans de guerre, est-il légitime ? Et qu’en sera-t-il des opposants, pris en otage entre des djihadistes et un dictateur ? Le scénario égyptien se reproduirait-il en Syrie ? Arrestations, répression, emprisonnements, exécutions ? Et se pose aussi la question des combattants islamistes et du retour de ces milliers de mercenaires dans leurs pays d’origine… Comment les réintégrer dans un pays qu’ils ont choisi de quitter ? Une réintégration est-elle-même envisageable ? Quelles modalités de réinsertion ? Que faire aussi des djihadistes syriens, ceux de l’EI, mais également ceux des différentes factions, Jabhet al-Nosra et les autres ? Et des milliers de hors-la-loi qui ont profité du chaos ?  Et s’ils choisissaient de rester en Syrie et de s’engager dans une autre cause ?  La pérennité du chaos est à craindre.

La bataille d’Alep risque de durer encore un peu… Mais, il est certain que, de son issue, dépend l’avenir d’une bonne partie du monde.

 

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Tounès THABET

Écrivaine - Journaliste (TUNIS)

2 Comments

  1. L’auteur mélange la province d’Alep, où EI/daesh est présent mais perdre contre les rebelles de l’Armée Syrienne Libre, et la ville d’Alep, où l’ASL domine, et EI n’est pas présent.
    C’est l’est de la ville, tenu par les rebelles, que le régime risque de prendre, avec une siège récente. Mais cette siège peut être brisée, comme une siège avant, qui a durée seulement quelques semaines.
    Le régime n’est pas capable de prendre par force des rebelles l’est d’Alep.

    • Pierre Piccinin da Prata
      Pierre Piccinin da Prata on

      Absolument pas. L’auteur précise bien que l’EI n’est pas dans Alep (ville) et en a été éloigné, repoussé plus à l’est.

      Vous commettez par contre une erreur : ce n’est plus l’ASL (l’Armée syrienne libre) qui occupe les quartier rebelles d’Alep, mais, principalement, Jabhet al-Nosra (récemment rebaptisé Jabhet Fatah al-Sham et fondu dans une armée islamiste, Jesh al-Fatah). L’ASL n’est plus guère présente que dans le nord-ouest du gouvernorat d’Alep, à la frontière turque, dans une poche déconnectée de la ville d’Alep. Comme le précise l’auteur.

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