IRAN – «Ouverture» en trompe-l’œil…

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Il n’y a plus une seule chambre d’hôtel libre à Téhéran.

L’Iran, en quelques mois, est devenu le meilleur ami des multinationales occidentales, le « nouvel Eldorado », comme ont titré la plupart des médias de l’Ouest : « L’Iran s’ouvre au monde. L’ère Ahmadinejad, c’est du passé ! »

Une ouverture en trompe-l’œil et un passé encore bel et bien présent… qui ne laissent pas dupe les observateurs de terrain et déconcerteraient certainement les éditorialistes trop prompts, une fois encore, à caricaturer des faits qu’ils déforment en toute bonne foi, au prisme de leurs outils d’analyse inadaptés à des étants politiques qui ne correspondent pas à ceux qui prévalent chez eux ; à triturer les « événements » au moulinet de leur inculture sociologique ; et à catégoriser de force des réalités dont ils corrompent l’image en les couvrant d’étiquettes  au lexique fabuleux généré par leur imagination exubérante.

Ainsi, l’élection d’Hassan Rohani (juin 2013), puis l’accord sur le nucléaire iranien au terme de douze années de négociations (juillet-janvier 2016) et, ensuite, la « victoire » des « modérés » aux élections parlementaires (avril 2016) ont bluffé la sphère médiatique qui s’est comme d’ordinaire empressée de procurer à l’opinion sa dose de virtualité instantanée sans prendre la peine d’approfondir le sujet et d’aller voir « sur place », une démarche saine et qui fut un jour « normale », dans le monde aujourd’hui dévoyé du « journalisme », et qui, si elle avait été mise en œuvre dans ce cas précis, aurait sans aucun doute laissé à chacun percevoir, derrière les « événements », derrière les choix sémantiques, que, au pays des ayatollahs, la vérité est ailleurs.

En effet… Si l’Iran s’ouvre désormais aux investissements étrangers dont les représentants se pressent en nombre pour ne pas être en retard alors qu’on se partage le grand gâteau si longtemps tenu à l’écart de leurs dents acérées, si les hôtels de Téhéran et des grandes villes du pays se remplissent d’hommes d’affaires et de touristes qui débarquent chaque jours en masse au point que les guichets d’octroi des visas, dont les employés s’étaient depuis plus d’une décennie déshabitués de tels arrivages, s’engorgent de files d’attente de plusieurs heures parfois, donnant le sentiment premier que, par un vaste et impressionnant tour de magie, la république islamique a du tout au tout changé de visage et de contenu politique et sociétal, c’est paradoxalement (mais un paradoxe a priori seulement) tout le contraire qui se produit, en matière de libertés individuelles en tout cas, et ceux que l’on a très légèrement étiquetés « modérés » révèlent, plus exactement, une nature de « réactionnaires pragmatiques ».

Il suffit, pour s’en convaincre, de se balader dans les rues de Téhéran, pour en capter l’ambiance et en humer la substance sociopolitique : je me souviens, il y a quelques mois encore, comme il était aisé d’aborder les gens dans la rue, les jeunes surtout, avides de contacts avec les étrangers. Et ce même dans les semaines qui avaient suivi la « révolution verte », période durant laquelle, pourtant, le régime demeurait aux abois… L’accueil est en effet un trait assez saillant de la culture sociale populaire iranienne ; et il suffisait de se promener sur une place, de s’asseoir dans un parc ou de traîner un peu à la sortie d’une université pour être soi-même approché par des étudiants. Dorénavant, les visages sont fermés et les gens sont inquiets d’être vus en rue avec un étranger, alors même qu’il s’agirait simplement de lui indiquer le chemin.

Les gens se sentent beaucoup plus surveillés (et ils le sont effectivement) ; une surveillance qui concerne en premier lieu leurs relations avec les étrangers de plus en plus nombreux dans le pays. Mais pas seulement…

Ainsi, le régime a durci sa politique intérieure et multiplié les mesures coercitives à l’égard de la population, par crainte d’être surpris par cet afflux d’étrangers à l’intérieur de ses frontières et redoutant ses effets sur une jeunesse qui n’a pas oublié cette « révolution verte » avortée en juin 2009.

Fait significatif et probablement le plus éloquent de ce durcissement, la décision de confisquer des centaines de milliers d’antennes paraboliques à travers tout le pays est à la fois symbolique dans ce contexte de prétendue « ouverture » et symptomatique de la peur de l’influence étrangère qui provoque ces réactions nouvelles en politique intérieure : jusqu’à présent interdites par la loi, les antennes paraboliques avaient néanmoins commencé à fleurir sur toutes les façades, qu’elles avaient finalement envahi, tout au long de la présidence de Mohammad Khatami (1997-2005) qui avait initié en Iran un léger assouplissement dans le domaines des mœurs et de la liberté d’expression ; les autorités avaient fermé les yeux et un certain « laisser-faire » prévalait en la matière… Jusqu’à juillet 2016, date à laquelle les Gardiens de la révolution ont détruit 100.000 antennes à Téhéran, envoyant un message sans ambiguïté à la population ; dans le mois qui a suivi, les autorités ont réceptionné plus d’un million d’appareils qui servaient à capter les chaînes satellitaires étrangères.

Autre mesure caractéristique, le régime a sensiblement augmenté le nombre des agents de la Gasht e Ershad (la « police de la vertu », la police des mœurs), dont la tâche est de faire appliquer les lois sociétales, concernant la tenue vestimentaire des femmes, par exemple. Rien qu’à Téhéran, 7.000 nouveaux agents ont été déployés en avril 2016. Ils patrouillent en civil, s’assoient dans les salons des hôtels et les restaurants, écoutent les conversations et dénoncent et sanctionnent…

Mais, au-delà de ces mesures « spectaculaires » qui visent probablement, avant toute efficacité particulière, à signifier à la population que les règles n’ont pas changé, c’est tout un appareil sécuritaire beaucoup plus concret et pernicieux, pour moins perceptible qu’il soit, qui s’est mis en branle et qui a resserré le contrôle exercé par le régime religieux sur les citoyens iraniens.

C’est que, derrière le vocabulaire (« modérés », « progressistes », « ouverture »…), qui fait prendre des vessies pour des lanternes, la réalité est moins « agréable », et le pragmatisme affiché par les autorités dans le domaine économique ne doit pas occulter la nature profonde du régime.

L’Iran étouffait d’une économie moribonde, grevée par des sanctions internationales sévères et devenues insupportables ; son refus de négocier avec « l’ennemi » a coûté cher, électoralement parlant, à la mouvance ultraconservatrice incarnée par l’ancien président Mahmoud Ahmadinejad, et « l’ouverture » promise par Hassan Rohani lui a gagné la sympathie populaire… et celle des médias occidentaux. Mais jamais Rohani n’a annoncé la moindre intention d’en finir avec les acquis de la révolution de 1979.

Ainsi convient-il de se méfier des illusions d’optique ; et des lectures qui passent par des prismes inadéquats.

Les clivages qui parcourent la scène politique iranienne et qui déterminent son électorat ne correspondent pas à ceux qui structurent leurs homologues occidentaux.

D’une part, en effet, l’électorat iranien se définit en fonction de deux grandes lignes de rupture qui s’entrecroisent.

La première oppose les campagnes et les banlieues pauvres aux centres urbains développés qui ont fait l’objet d’investissements colossaux à l’époque du Shah (dans les années 1960’) et ont été modernisés pour correspondre aux critères occidentaux, alors que les milieux ruraux étaient abandonnés à leur sort ; par la suite, victime, d’abord, de huit années de guerre dévastatrice (la guerre Iran/Irak de 1980-1988) et, ensuite, des sanctions économiques internationales, la république islamique n’a pas réussi, dans les trente dernières années, à investir dans ces milieux qui, aujourd’hui encore, souvent, ne disposent pas d’accès à l’électricité ni de réseaux routiers dignes de ce nom.

La seconde ligne de rupture oppose la jeunesse (très majoritaire en Iran) à la génération de la révolution (des hommes qui ont aujourd’hui la cinquantaine et occupent la plupart des postes de pouvoir). Ces derniers ont connu le temps de la dictature du Shah et la misère sociale générée par la politique ultralibérale en vigueur à cette époque et ils ont pu constater les changements fondamentaux mis en œuvre par la révolution ; s’ils se sentent peu concernés par les questions sociétales (les droits de la femme ou la liberté d’expression notamment), les tenants de cette génération sont en revanche très attachés aux acquis sociaux promus par la république islamique. La jeunesse, au contraire, a toujours vécu avec les aides sociales ; elle n’a pas connu la misère qui régnait au temps du Shah. Ses aspirations sont tout autres et concernent les libertés individuelles et le contrôle de la vie privée, à l’aune du modèle occidental qui percole via internet et les médias étrangers.

D’autre part, les mouvances politiques iraniennes (il n’existe pas de « partis » politiques en Iran et les contours des factions sont relativement flous et poreux) qui se sont constituées après la révolution de 1979 se partagent en deux tendances fondamentales : il y a ceux que les médias occidentaux ont étiquetés « conservateurs » (la tendance de l’ancien président Ahmadinejad qui l’a incarnée durant deux mandats) et ceux qui ont été estampillés « progressistes » (la tendance de l’ancien président Khatami, et des leaders de la « révolution verte » de 2009, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karroubi).

Mais cet étiquetage est trompeur ; et la définition de cette classification doit être affinée.

Les « conservateurs » sont en effet conservateurs, mais en matière sociétale uniquement, dans le domaine des mœurs et celui de la religion (ce qui, certes, implique aussi un caractère réactionnaire en matière de liberté d’expression et de contrôle de l’État par les dignitaires religieux). En revanche, ces « conservateurs » pourraient être qualifiés de socialement très « progressistes » (selon la sémantique politique occidentale) : leur politique sociale est fondée sur la nationalisation des ressources économiques du pays, du pétrole en particulier, comme outils de financement d’une sécurité sociale forte, qui passe notamment par les structures cléricales, les mosquées, en charge de la redistribution des richesses sous forme d’aides sociales nombreuses, comme le préconise l’Islam, et s’exprime aussi à travers diverses lois établissant un système de subventions d’État indirectes (subventions des produits de première nécessité, à destination des producteurs ou des commerçants, pour en maintenir le prix abordable) et directes (allocations versées aux familles pauvres).

Les « progressistes » sont quant à eux en effet progressistes en matière sociétale et favorables à un assouplissement des mœurs et de l’emprise de la religion sur la société ; ils le sont par contre beaucoup moins en matière sociale, favorable à la libéralisation des marchés, à la privatisation des entreprises d’État et à la diminution des aides à la population, à la réduction de la sécurité sociale.

On peut donc parler de « gauche conservatrice » et de « droite progressiste », si l’on souhaite conserver un vocable politique correspondant aux clivages occidentaux ; la catégorisation est ainsi plus pertinente.

Cette « droite progressiste », ce fut celle de Kathami, que les électeurs des milieux défavorisés ont rejetée après des réformes qui les ont rendus plus pauvres encore, en faveur de la « gauche conservatrice » d’un Ahmadinejad, qui a renforcé les aides aux familles dans le besoin et a augmenté les investissements d’État dans les régions les plus défavorisée du pays.

Dans ce contexte, la percée d’Hassan Rohani et sa volonté d’ouverture (économique) a donné l’impression qu’une « troisième voie » émergeait en Iran, une troisième tendance, médiane (ou « centriste »), qualifiée immédiatement de « modérée ».

Il n’en est rien.

Les « progressistes » ne se sont toujours pas relevés de la répression de la « révolution verte ». Et leurs leaders demeurent sous étroite surveillance.

C’est ainsi le camp « conservateur » qui domine incontestablement la scène politique.

Toutefois, au sein-même de cette tendance « conservatrice », une mouvance a progressivement pris conscience du danger que les sanctions économiques internationales faisaient réellement encourir au régime islamique : la situation économique de l’Iran, de plus en plus délabrée, commençait à atteindre un point critique tel qu’elle avait coûté sa popularité au président Ahmadinejad, dont les positions antioccidentales ultraconservatrices radicales commençaient à être perçues par la population des milieux ruraux et des banlieues (électorat traditionnel des « conservateurs ») comme contre-productives, extrêmement nuisibles et même inutiles et excessives. Il fallait donc réagir, non seulement pour éviter une nouvelle fronde populaire contre le régime islamique, qui aurait pu entraîner dans son sillage une population qui était jusqu’alors acquise au régime et dès lors déboucher sur une véritable révolution (similaires aux « printemps » tunisien et égyptien ; des « émeutes du pain » à grande échelle), mais aussi parce que, effectivement, la conjoncture était devenue économiquement intenable sur le court terme.

Rohani et ses partisans ont ainsi considéré la nécessité, d’une part, de renoncer à la résistance forcenée que l’Iran avait jusqu’alors opposée à l’Occident dans le dossier du nucléaire et de donner par ce biais des gages de conciliation et, d’autre part, de céder (mais très partiellement) aux appétits occidentaux, relativement au marché pétrolier principalement.

Un compromis obligé, par lequel ces « conservateurs pragmatiques » (et non des « modérés ») ont prolongé la vie du régime pour une bonne décennie au moins.

Telle est la réalité politique iranienne.

Pour s’en convaincre davantage encore, un bref coup d’œil suffit, sur les listes électorales des législatives du printemps 2016… Qui sont les colistiés de la tendance impulsée par le président Rohani ? Qui sont ces « modérés » ? Ali Fallahian, Ghorban Ali Dorri Najaf Abadi et Mohammad Reyshahri, qui furent tous les trois à la tête des services de renseignements et ont servi le régime, dans les années 1990’, en participant aux pires actes de répression ; ou Behrouz Nemati et Kazem Jalali, très célèbres à Téhéran pour avoir condamné avec véhémence les manifestations de 2009 et appelé à l’incarcération des manifestants…

Et, enfin, cette anecdote, en guise de conclusion, autre symptôme révélateur de la nature constante du régime…

Je me promenais dans Téhéran, en mai dernier, aux abords de l’ancienne ambassade des États-Unis, aujourd’hui transformée en « musée de l’espionnage » ; ceux qui connaissent bien la ville savent de quel lieu il s’agit…

L’endroit est fortement chargé, symboliquement, des événements qui ont marqué la révolution de 1979 : l’ambassade avait été prise d’assaut par une foule d’étudiants, et une grande partie du personnel diplomatique avait été capturée par ces derniers… Symbole dans le symbole, l’emblème des États-Unis, l’aigle et sa devise, sculpté dans la pierre et apposé sur le mur d’enceinte, à l’entrée de l’ambassade, avait été martelé par les manifestants ; depuis ce temps, il demeurait comme un souvenir glorieux, celui de la victoire du peuple iranien sur le « grand Satan » américain. C’était un lieu de pèlerinage pour les uns, de commémoration pour d’autres ou de curiosité pour les rares touristes de passage…

J’avais une petite heure à perde, et je voulais prendre quelques clichés, quand je me suis aperçu que la pierre avait été tout récemment décelée et remplacée par une stèle de marbre poli assez banale, un peu « cheap », à l’effigie de l’ayatollah Khomeiny et représentant aussi un poing faisant voler en éclats le drapeau américain… En outre, gravées dans le marbre, des diatribes dépeignent les États-Unis comme « la source du mal, un État impérialiste sanguinaire qui n’hésite pas, au nom de ses intérêts, à verser le sang des peuples ; une tyrannie qui cherche à oppresser, tuer et annihiler tous ceux qui aspirent à l’indépendance », etc.

Enfin, bref, les libelles habituels de la frange dure du régime… Mais pas seulement une propagande populiste.

Des mots, en effet, qui m’ont remis en mémoire l’incarcération de plusieurs intellectuels dissidents, qui, après les accords sur le nucléaire, avaient cru pouvoir s’exprimer plus librement, dont celle de l’éditorialiste Isa Saharkhiz ; déjà emprisonné suite à ses prises de position en 2009 et libéré en 2014, il a été de nouveau arrêté, accusé… d’espionnage pour le compte des États-Unis.

Une thématique qui reste très à la mode en Iran ; sur cette question, absolument rien n’a changé.

On avouera sans peine qu’on pourrait fait mieux, quand même, en termes « d’ouverture ».

 – de notre envoyé spécial à Téhéran

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

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