ISLAM – Intégrisme : le cas algérien (1/3)

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Décembre 1991… Dès le premier tour, le Front islamique du Salut (FIS) raflait 188 mandats. Il devenait certain que, trois semaines plus tard, il disposerait de plus de la moitié des 430 sièges soumis au verdict des électeurs.

Qu’est ce que ce parti qui se réclame de l’islam et de la charia, le droit canon musulman ? Pourquoi le plus moderne des pays arabes s’est-il retrouvé dans cette situation ? Quelles sont les causes de cette dérive ? Comment est-il parvenu à séduire tant d’individus, tant d’hommes et surtout tant de femmes ?

Qu’est-ce que le FIS ?

La fulgurante ascension du Front islamique du salut (FIS) en Algérie est surprenante à plus d’un titre. Son discours contradictoire, ses idées courtes, son absence de programme aurait du le vouer à un échec retentissant ; et les instruments classiques d’analyse se révèlent incapables d’expliquer son succès.

En effet, il n’a ni statut ni règlement intérieur connu. Ses réunions se déroulent toujours à huis-clos, dans des lieux souvent tenus secrets, sans périodicité ni ordre du jour défini. Ses décisions peuvent être suivies ou ignorées selon qu’elles servent ou contrarient ses leaders. Sa composition peut changer au grès des circonstances d’autant plus aisément qu’il n’existe aucune procédure de nomination, encore moins d’élection.

Il s’agit d’un organe occulte. Le FIS ne s’est jamais réuni en congrès. C’est un mouvement plus qu’un parti. Une multitude d’imams, sans lien organique, le représentent. Les plus éloquents d’entre eux, presque toujours les plus virulents, en deviennent des figures de proue. Ce sont des prédicateurs, et ils s’inscrivent en cela dans la pure tradition historique maghrébine.

En l’an 711 s’achève la conquête du Maghreb par les armées musulmanes. Mais, comme sous l’empire romain, la nouvelle province va très tôt acquérir son autonomie vis-à-vis du pouvoir central installé au Moyen Orient. On va donc voir s’établir, Prospérer puis décliner une succession de royaumes maghrébins dont l’obédience au Calife restait formelle.
Mais ce ne sont pas des conquérants qui, par le cimeterre, vont constituer ces royaumes, bataille après bataille, victoire après victoire. A leur origine on trouve toujours un prédicateur, un « mehdi » (envoyé et bien guidé) qui estime que le régime en place est hérétique et qui propose « la voie droite ». Ainsi le porteur d’eau Maisara instaura l’imamat de Tahert, qui prônait le kharidjisme. L’empire fatimide fut fondé sur le chiisme, l’almoravide sur le malékisme. Ibn Toumert, un autre apôtre, créa le royaume Almohade.
(Rachid Mimouni : De la barbarie en général et de l’intégrisme en particulier, PP. 15-18)

Les islamistes à cette époque s’acharnent à imiter le Prophète jusque dans leur tenue vestimentaire. Ils portent la barbe comme lui, s’habillent de la même façon, et certains dorment comme il le faisait, couché sur le flanc, à même le sol. Ils enduisent leurs paupières « Khoul », car ce produit de beauté est aussi un antiseptique fort usité dans une région (l’Arabie) où sévit le trachome. Ceux dont la barbe grisonne se teignent à l’aide d’un pigment venu d’Arabie « le henné », tout en rejetant les teintures modernes. Toute évolution au niveau des mœurs ou des pratiques devient suspecte d’hérésie.

Le président Boumediene avait réussi à imposer durant quelques années le calcul astronomique pour l’annonce du début et de la fin du mois de Ramadan. Mais les islamistes, pour manifester leur opposition au pouvoir, faisaient sortir des fetwas disant que le calcul astronomique n’était pas valide du point du vue de la charia, pour ne citer que ces exemples. On en arrive à se demander dans quel monde vivent les intégristes. C’est une schizophrénie qui structure leur rapport au réel. Il est certain que, si le Prophète avant vécu jusqu’à aujourd’hui, il aurait considérablement modifié ses lois. Il serait même le premier à renier ceux qui se réclament de lui, à dénoncer le retour de la barbarie (Rachid Mimouni : ibid, PP. 25-26).

Islamisme algérien, femme et sexe (Dieu est un homme)

La misogynie des trois grandes religions monothéistes est manifeste car elles ont puisé dans le même fond mythologique. Cela peut être du au fait que leurs prophètes eurent des problèmes avec le sexe. Chez les islamistes, la femme est l’objet d’une fixation obsessionnelle. Ils se préoccupent de la surveiller, de multiplier les règles et les interdits afin de contrôler sa sexualité.

La Prophète ne pouvait se permettre de changer brutalement les habitudes d’une population dont il n’ignorait pas la versatilité. Elle risquait de lui retirer un soutien qui lui était indispensable pour affronter ses ennemis, car la sexualité était au centre des préoccupations des bédouins de la péninsule arabique. Certains habitants de Médine osèrent même demander au Prophète s’ils avaient le droit de sodomiser leurs femmes contre leur gré. Ils eurent pour réponse un verset sibyllin qui évitait de les heurter : « Vos femmes sont pour vous un champ de labour. Allez à votre champ comme vous le voudrez » (Coran, II, 223) Il est aisé de déduire dans quel sens les Médinois interprétèrent les « paroles divines ».Mais par la suite, cette phrase donna lieu à de nombreuses controverses. Les exégètes qui, après la mort du Prophète, tentèrent de trancher le débat en vinrent à des descriptions si minutieuses des positions permises de l’amour, qu’on croyait lire un traité de Kâma-Sûtra. Le plus célèbre d’entre eux, Tabari, parvint, après un très long développement, à cette conclusion : « L’homme a le droit de prendre sa femme par-devant ou derrière, l’essentiel étant qu’il la pénètre par le vagin, puisque le terme de « champ à labourer » implique une idée de fécondité, impossible autrement. » (Rachid Mimouni : ibid, P.33)

Le texte révélé tenta de réglementer et de moraliser quelque peu ces mœurs paillardes, non sans soulever de nombreuses et vives protestations. Certains décrets furent révolutionnaires pour l’époque et le lieu, comme celui qui édictait : « O vous qui croyez il ne vous est pas permis de recevoir des femmes en héritage » (Coran, IV, 19).

C’était la coutume dans cette région, on héritait des chamelles et des femmes des défunts. Cette loi faillit provoquer une révolte chez les mâles, mais le Prophète tint bon. Et, si par la suite d’autres versets vinrent préciser jusque dans les détails les droits de la femme et leurs limites, c’était justement pour éviter les interprétations restrictives. Si le Coran n’accorde à la fille que la moitié de la part du garçon, il faut relever qu’auparavant, elle n’était que part de la succession. Après son installation à Médine et la conversion progressive à l’islam de ses habitants, Mohamed devint ipso facto le guide et le maître spirituel d’une communauté. Il eut à trancher les conflits qui naissaient en son sein et surtout à tenir compte des rapports de forces parmi les chefs de tribus et les clans ralliés et dont il craignait le manque di fidélité et la turbulence.

Vers la fin de sa vie, le Prophète se montra plus réceptif aux sollicitations contradictoires de ses femmes et de ses proches. Par exemple, lorsque la très belle Oum Salama fit remarquer à son mari que Dieu ne parlait jamais que des hommes, on eut droit, peu de temps après, à une suite de versets : « Les musulmans et les musulmanes, Ceux et Celles qui se soumettent, les croyants et les croyantes, les dévotieux et les dévotieuses, les hommes et les femmes de véridicité, de patience et de crainte, ceux et celles qui font l’aumône, jeûnent, contiennent leur sexe, pratiquent assidûment le Rappel, Dieu leur ménage Son indulgence, un salaire grandiose. » (Coran, XXXIII, 35)

Si la hiérarchie était respectée, les femmes en tout cas étaient citées. Omar, l’un des compagnons et des « Califes bien guidés », était partisan de contraindre les femmes, y compris par la violence. Il obtint le décret suivant : « Les hommes assument les femmes et ont autorité sur elles à raison de ce dont Dieu les avantage sur elles et de ce dont ils font dépense sur leurs propres biens. Réciproquement, les bonnes épouses sont dévotieuses et gardent dans l’absence ce que Dieu sauvegarde. Celles de qui vous craignez l’insoumission, faites-leur la morale, désertez leur couche, corrigez-les. Mais une fois ramenées à l’obéissance, ne leur cherchez pas prétexte. Dieu est Auguste et Grand. »  (Coran, IV, 34)

Mohamed, tout Prophète qu’il fut, n’échappa pas aux critiques des belliqueux bédouins, d’autant que certains de ses comportements ne furent pas irréprochables. Après la mort de Khadidja, il eut de nombreuses femmes et quelques problèmes conjugaux. Sur Aicha, la plus jeune épouse et la préférée du Prophète, se répandit un soupçon d’adultère. Un jour, abandonnée par son escorte, elle fut ramenée au bivouac par un beau cavalier. Le Coran affirma par la suite « qu’il n’en était rien et que tout ce qui a été dit à propos de Aicha n’était qu’un tissu de mensonges. » Le contraire aurait été inacceptable car c’était l’honneur du Prophète qui était en jeu.

Une autre aventure, qui a été très difficile pour le Prophète, continue à fonder le droit musulman. On se demande pourquoi l’adoption des enfants dits naturels est interdite en islam. En vertu d’un verset du Coran qui déclare : « Vos enfants adoptifs ne sont pas vos fils. » (Coran, XXXIII, 4)

Comment ne pas faire la relation avec l’événement qui venait de se produire peu de temps auparavant ? On raconte dans la « Sira » que le Prophète, séduit par la femme se son fils adoptif Zayd, et « sur ordre de Dieu », contraignit moralement ce dernier à se séparer d’elle afin qu’il pût l’épouser. Cet événement engendra de cruels commentaires chez les habitants de Médine en provoqua une grave crise morale chez le Prophète lui-même. D’où le décret divin justifiant Mohamed et le lavant de l’accusation d’inceste. C’est d’ailleurs à cause des retombées de cette affreuse accusation, que le Prophète avait pris beaucoup de temps à trouver le courage de déclarer le contenu de ce décret divin en public : « Lorsque tu disais au gratifié de Dieu, à ton gratifié : Retiens ton épouse même si cela te contrarie, et prémunis-toi envers Dieu. C’était refouler en ton âme ce que Dieu fait à présent éclater ; craindre les hommes, alors que Dieu a tellement plus le droit de ta crainte… Aussi quand Zayd eut cessé les rapports avec elle, Nous te la fîmes épouser, de sorte qu’il n’y ait pas de gêne pour les croyants quant aux épouses de leurs fils adoptifs une fois que ces derniers ont cessé les rapports avec elles. Décret de Dieu : chose exécutoire. »  (Coran, XXXIII, 37)

Il est à noter, que le prénom de Zayd, est le seul prénom musulman (après celui du Prophète : Mohamed) ayant été cité dans le Coran.

Rachid Mimouni témoigne : « J’ai eu à visiter en Algérie un certain nombre de ces établissements qui recueillent les enfants abandonnés. Les filles-mères qui viennent y accoucher sont bien entendu considérées comme des putains, et le petit personnel ne se prive pas d’abuser d’elles, peu d’heures avant, et peu de jours après la naissance du bébé. Les conditions de vie des nouveau-nés sont telles que la mortalité atteint 50 %, et que parmi les survivants 50 % deviennent débiles mentaux. Par crainte d’avoir à subir les assauts des puritains, ces centres n’osent afficher la moindre plaque. Des immeubles gris et anonymes couvent ces objets de honte. J’ai lu les lettres de menace que reçoit chaque jour le président d’une association en faveur de l’enfance abandonnée. Leur contenu est d’une telle abjection que j’en suis venu à contester l’appartenance au genre humain des auteurs de ces missives. » (Rachid Mimouni, ibid, P.37)

Le couple qui accueille un enfant n’a pas le droit de lui donner son nom parce qu’un autre verset stipule : « Appelez ces enfants adoptifs du nom de leur père ; ce sera plus juste auprès de Dieu, mais si vous ne connaissez pas leur père, ils sont vos frères en religion, ils sont vos clients. » (Coran, XXXIII, 5)

D’un verset qui s’achève en queue de poisson, les conservateurs musulmans n’ont retenu que l’interprétation restrictive. Comment l’inscrire sur le registre d’état civil, s’il est de père inconnu ? Les bureaucrates qui gèrent les hospices où ces malheureux voient le jour, eurent l’idée géniale de reprendre une pratique de l’administration coloniale française datant de la fin du XIXe siècle.

En 1896, lors du premier recensement de la population algérienne, les administrateurs chargés de l’opération se heurtèrent à une difficulté imprévue. Le nom patronymique n’existe pas dans la tradition musulmane. Les fonctionnaires français embarrassés durent donc affubler ceux qui défilaient devant eux de noms fantaisistes. A court d’inventions, ils optèrent pour une superbe lapalissade : Sans Nom Patronymique, SNP en abrégé, furent ainsi dénommés les nouveaux ressortissants français. Nombre d’enfants abandonnés écopèrent donc des mêmes initiales. S’ils ont la chance de rejoindre un foyer, ils continueront à traîner ces trois lettres infamantes qui ne peuvent que mes désigner à l’attention de leurs camarades de classe ou de rue. Nous le savons, cet âge est sans pitié. Il est évident que les hommes utilisèrent le sacré pour légitimer leurs privilèges. En terre d’Islam, cela se fit de manière scandaleuse. On superposa les coutumes préexistantes, les dispositions coraniques et les interprétations restrictives pour limiter le droit des femmes au plus petit espace commun. Ainsi en Kabylie, la pratique qui déniait aux femmes toute part d’héritage continue à être appliquée jusqu’à aujourd’hui dans certains villages, en dépit des formelles prescriptions coraniques (Rachid Mimouni, ibid., 38-39).

Après les « Califes bien guidés », il eut le très rapide décentrement du pouvoir, qui, abandonnant La Mecque et Médine, s’installa à Damas puis à Bagdad, où vivaient des populations dont les mœurs et coutumes n’avaient rien de commun avec celles de l’Arabie. Ces changements soulignèrent les lacunes des prescriptions divines. Il fallut alors recourir aux « hadiths » (textes rapportant les dires et faits et approbations du Prophète) afin de réglementer les cas sur lesquels le texte révélé restait muet. Mais il se trouve qu’une grande partie de ces « hadiths » n’était pas recevable, certains même ont étaient inventés de toutes pièces pour servir des intérêts divers.

Dans son livre, Le Harem politique, Fatima Mernissi démonte magistralement, après une patiente recherche documentaire, l’un des plus fameux « hadiths » qui dit : « Ne connaîtra jamais la prospérité le peuple qui confie ses affaires à une femme. » Elle s’en va donc enquêter sur la vie de l’auteur de l’affirmation prêtée au Prophète, et démontrer que le personnage ne songeait qu’à préserver des intérêts personnels, en assurant avoir entendu de tels propos. Si durant l’âge d’or de la civilisation arabo-islamique, les règles furent appliquées avec une tolérance remarquable, dès les premiers signes du déclin, les « docteurs de la foi » revinrent vers des positions plus conservatrices. Ainsi toutes les législations actuelles des pays musulmans reprennent les prescriptions les plus conservatrices. C’est que leurs dirigeants, monarques héritiers d’un pouvoir dynastique ou militaires auteurs d’un putsch, souffrent d’un manque de légitimité et veillent à éviter d’être débordés d’un côté ou de l’autre.

L’un des plus beaux exemples est celui de l’Algérie. En 1962, le nouvel Etat indépendant se trouve devant un vide juridique total. Les dirigeants prennent alors la sage décision de reconduire les lois françaises, dans la mesure où leur contenu ne portait pas atteinte à la souveraineté nationale. Ainsi, jusqu’en 1984 l’Algérie fut régie par une législation laïque et égalitaire, sans aucune discrimination de sexe. Ce fut le seul pays musulman où l’on pouvait se marier civilement. Mais les contradictions entre droit français et droit musulman placèrent les juges dans une situation impossible, puisque, selon un article du Code civil, ils devaient trancher les conflits sur la base de la Loi et di droit musulman. La nécessité de promulguer un Code de la famille, définissant les droits des membres d’un couple et les dévolutions successorales, se faisait urgente. La première mouture concoctée en 1966 était si scandaleuse que le Président Boumediene refusa d’en tenir compte. En 1972, une seconde version connut la même fin de non-recevoir. En 1984, le Président Chadli, dont l’inconséquence est devenue notoire, et qui, comme nous le verrons, avait des gages à fournir aux intégristes, accepta de signer une loi encore plus rétrograde.

Ce triste texte a non seulement entériné les dispositions islamiques les plus restrictives concernant la femme, mais les a complétées de plusieurs mesures révoltantes. Pour une femme divorcée qui ne peut, selon ce Code, prétendre à son maintien dans le logis conjugal, une femme souvent démunie, sans métier et encombrée d’enfants, arriver à décrocher un logement relève du miracle, car avec la crise du logement, il fallait attendre au moins dix ans pour obtenir un appartement. Il est donc évident que sa seule ressource sera de retourner chez ses parents. Tacitement blâmée de n’avoir pas su garder son mari, elle sera accueillie comme une pestiférée. Désormais dépourvue de statut et d’avenir, elle deviendra la bonne de ceux qui vivent encore sous le même toit. Il n’est pas exclu qu’un frère cadet porte la main sur elle au prétexte d’une chemise mal repassée. Il lui faudra parfois, durant la nuit, consentir, en faisant mine de continuer à dormir, à se laisser prendre par celui qui l’a battue. Certaines s’enfuient et se retrouvent la proie des proxénètes. D’autres, pour éviter d’éprouver l’opprobre familial, en arrivent à accepter une situation d’esclave et à se soumettre aux plus folles lubies du satyre avec lequel il leur faut continuer de vivre. Il est à noter aussi, que dans certaines régions d’Algérie, notamment la Mitidja, la femme divorcée qui retourne au foyer parental, devra accepter le premier qui la demande en mariage et sans condition aucune, et ce même s’il ne lui plait pas, et même si c’est un handicapé moteur ou un attardé mental. Cette mentalité et ces pratiques existaient encore les années 1960 et 1970 (Rachid Mimouni, ibid., 40-43).

Le FIS, l’insurrection et les femmes

Le 26 mai 1991 débute en Algérie une grève générale illimitée, dont le caractère insurrectionnel est clairement proclamé par Abassi Madani, le leader du FIS, par la seule chaine de télévision nationale. Cette action a été décidée pour protester contre le nouveau découpage électoral adopté par l’Assemblée Nationale (le parlement algérien) et considéré comme truqué, ce qui n’était pas faux. Les députés FLN s’étaient concocté des circonscriptions à leur exacte mesure. Pour faire meilleur poids dans la balance et galvaniser leurs troupes, les intégristes du FIS réclament aussi la démission du Président, figure emblématique d’un pouvoir par eux honni, et dénoncé comme illégitime. Dès le premier jour la grève s’annonce comme un échec retentissant. Les intégristes du FIS venaient de commettre une grave erreur.

Les initiateurs de la grève se rendent vite compte de leur bévue. Ils décident alors de lancer leurs troupes dans les rues, dans l’intention de provoquer des émeutes. Plusieurs affrontements avec les forces de l’ordre ont lieu à Alger. A l’issue d’une négociation secrète avec le gouvernement, ils acceptent de retirer leur mot d’ordre de grève illimitée contre la permission d’occuper plusieurs places publiques. Incroyable compromission des dirigeants qui concèdent à des émeutiers le droit de bafouer l’ordre public. Les brigades antiémeutes qui encerclent ces lieux semblent plutôt protéger les manifestants. On voyait même certains barbus aider la police à détourner la circulation. Mais, au fil des jours, des nervis fanatisés prennent du cœur au ventre et se montrent de plus en plus agressifs face à des policiers qui ne disposent que de fusils lance-grenades. Plusieurs enfants et vieilles femmes éprouvèrent des troubles respiratoires à cause des gaz lacrymogènes. Afin d’éviter de se mettre à dos la population, les intégristes organisèrent un service d’urgence pour les secourir, puis estimèrent que, pour plus d’efficacité, il leur fallait prendre le contrôle de l’hôpital Mustapha, situé à quelques dizaines de mètres du lieu qu’ils occupaient à la place du premier mai à Alger. Les médecins qui se présentèrent le lendemain furent étonnés d’avoir à exhiber leurs cartes. Mais les cerbères postés à l’entrée se montrèrent intraitables.

En Algérie, un égalitarisme de vieil héritage est sensé adoucir les différences sociales. Si par miracle le taxi que vous avez hélé s’arrête, ne vous avisez pas de vous installer à l’arrière de la voiture. Ce serait une insulte. Si une secrétaire s’absente sans prévenir durant plusieurs semaines, le directeur devra l’accueillir avec joie. Ne refusez pas la cigarette demandée au garçon qui vient de vous servir votre café. En conséquence, dans un hôpital, un médecin est d’abord au service des agents, puis des femmes de salle, puis des infirmiers, puis, éventuellement, des malades… En constatant que sa place était prise, le gynécologue s’abstint de toute remarque et se mit à lire les instructions que le médecin de garde lui avait laissées. En entrant dans le pavillon des parturientes, il fut étonné d’être suivi par le factotum. Il lui fit gentiment remarquer que seuls les médecins et les infirmiers avaient droit d’accès dans un lieu où les femmes donnaient jour à de beaux enfants. L’homme, qui s’était doté d’un brassard vert, lui révéla qu’il venait d’être promu chef de pavillon.

Il ajouta qu’il n’ignorait pas que des femmes non mariées y accouchaient, mêlées aux autres parturientes, afin que nul ne soupçonnât leur méfait. Il allait donc, lui, exiger que chaque femme exhibât son certificat de mariage. Les médecins surent faire patienter ce gardien de la morale en lui faisant valoir qu’une femme prise de douleurs ne songeait pas en premier lieu à emporter ce document.

Le médecin et les patientes furent soulagés en découvrant au matin les chars qui encerclaient l’hôpital (Rachid Mimouni, ibid., 48).

Entre la culture et la foi il faut choisir

Comme tous les mouvements populistes, l’intégrisme est ennemi des intellectuels et de la culture. Son discours fait appel à la passion plutôt qu’à la raison, à l’instinct plutôt qu’à l’intelligence. Les intégristes professent qu’il faut refuser l’art au profit de la foi. Toute activité intellectuelle doit se consacrer à l’approfondissement de la connaissance du message divin. Toute forme de création est taxée d’hérétique parce qu’elle est perçue comme faisant une coupable concurrence à Dieu. Le projet islamique du FIS se propose donc explicitement d’étouffer toutes les formes d’expression artistique : littérature, théâtre, musique, et bien entendu peinture. Même les chants religieux, pourtant voués à la gloire du Prophète et de l’islam, provoquent des réticences par ce qu’ils s’accompagnent de quelques monotones accords de luth.

En ce domaine comme en d’autres, les Algériens ont eu un avant-goût du projet islamiste après les élections municipales de juin 1990 où le FIS remporta 65 % des mairies. Les crédits des centres culturels furent transférés au profit d’associations religieuses, et certaines de celles-ci héritèrent même des locaux désaffectés pour un dinar symbolique. D’autres lieux d’expression furent fermés sous prétexte de travaux de rénovation. Pour les établissements ne dépendant pas de la mairie, on fit établir par la Commission d’hygiène et de sécurité des procès-verbaux signalant les multiples vices et défauts de la construction, en vue de décréter leur cessation d’activité. Last but not least, un édile imposa manu militari la fermeture de la cinémathèque de la ville, qui relevait pourtant d’un organisme central. Lorsque les intellectuels rameutés s’en furent protester, ils se heurtèrent à une masse compacte de barbus armés de manches, de pioches et de barres de fer. À Alger même, les soirées de gala ne pouvaient plus se tenir que sous la protection des forces antiémeutes et donnaient souvent lieu à des échauffourées qui opposaient les policiers aux agresseurs des mélomanes. À Oran, le festival de la chanson Rai fut sournoisement torpillé.

Le sport lui-même, y compris le football, pourtant immensément populaire, ne trouve pas grâce aux yeux des intégristes. Contrôlant les APW (Conseils régionaux) ils annulèrent plusieurs projets de construction de stades. Face aux protestations, ils affirmèrent qu’ils souhaitaient affecter ces fonds à la construction de logements afin d’accueillir les millions de familles qui croupissaient dans les bidonvilles. Redoutable argument, car ceux qui vibraient sur les gradins venaient majoritairement de ces lieux insalubres. Comment expliquer à ces mal-lotis qu’en tout état de cause les entreprises de bâtiment, publiques ou privées, ne parvenaient même pas à réaliser les programmes sur lesquels elles s’étaient engagées par contrat ?

Si après quelques mésaventures, les islamistes se virent contraints de respecter le tabou sportif, ils n’admirent pas pour autant de voir des filles s’exposer dans des stades. Hassiba Boulmerka, unique championne de monde algérienne, fut blâmée d’avoir montré ses cuisses à des centaines de millions de téléspectateurs lors des jeux de Tokyo. Il y avait à cette époque des sœurs musulmanes qui portaient le « hidjab » et qui en même temps donnaient des cours d’éducation physique dans les écoles. On les voyait réfugiées dans un coin de la cour de l’école, elles ordonnaient aux enfants de courir, sauter, s’accroupir, lever ou baisser les bras sans qu’elles esquissent elles-mêmes le moindre geste de démonstration. Leur immobilité exprimait le refus d’assumer leurs corps.

Les sciences humaines restent globalement suspectes aux yeux des islamistes. A l’université, elles sont transformées en cours de propagande islamique. Les étudiants qui se consacrent à ces disciplines n’entendront jamais parler de Darwin, de Freud, d’Auguste Comte, encore moine de Marx, à moins qu’il ne s’agisse de pourfendre leurs théories. Ces disciplines suscitent des réticences, par ce que susceptibles d’ouvrir la porte aux démons du matérialisme. Qu’ils soient émules de Marx ou de Keynes, les professeurs d’économie se voient opposer la théorie de « l’économie islamique » mais sans jamais être parvenus à obtenir de leurs contradicteurs le moindre énoncé des principes fondamentaux de cette « nouvelle branche scientifique ».En fait, leur vulgate économique se résume en deux points de détail : premièrement, le taux d’intérêt des prêts est illicite ; deuxièmement, en dehors de la « zakat », tout autre impôt est prohibé.

L’Algérie surendettée à cette époque, pouvait-elle se permettre de défier le Fonds monétaire international en refusant d’assurer le service de la dette ? Pouvait-elle supporter le boycott des banques internationales, elle qui importe les deux tiers de ses produits alimentaires ? Qui aurait accepté de lui fournir les crédits dont elle avait un urgent besoin ? Mais la question était de savoir ce que pouvait signifier le terme d’« économie islamique ».

Ainsi, nombre des idées islamistes ne résistent pas à un examen sérieux.

Leur mise en avant participe davantage d’une attitude de refus du système existant qu’elle ne constitue une crédible solution alternative (Rachid Mimouni, ibid., P.56).

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Saïd DJABELKHIR

Islamologue - Spécialiste du Soufisme (Alger)

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