ÉTAT ISLAMIQUE – L’effet «boomerang» de l’aventure syro-irakienne

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Les États européens ont déclaré la guerre à l’État islamique (EI) et l’État islamique réplique ; et il faut être bien peu perspicace pour refuser l’équation : la politique étrangère agressive menée dans le Monde arabo-musulman expose au terrorisme islamiste les populations des États impliqués.

Que ce soit à l’échelle européenne ou française, le phénomène est avéré depuis longtemps : l’Espagne a été frappée en 2004 en raison de son engagement en Irak aux côtés des Américains, et les attentats ont cessé dès qu’elle a annoncé son retrait du bourbier irakien.

Il en est de même de la Grande-Bretagne, frappée en 2005, pour les mêmes raisons.

Enfin, toutes les tueries perpétrées en France, en Belgique, en Allemagne… ont été revendiquées par l’État islamique comme des actes de représailles aux bombardements français en Syrie et en Irak.

En réalité, si la France a été épargnée pendant plus de quinze ans (de 1996 à 2012), ce n’est pas tant grâce à l’excellence de ses services de renseignements, mais essentiellement parce que ses gouvernements successifs ont soigneusement évité toute intervention militaire dans le monde arabe et musulman.

L’épisode emblématique de cette politique fut l’opposition farouche de Jacques Chirac et de Dominique de Villepin à l’invasion de l’Irak en 2003, invasion dont tout le monde s’entend aujourd’hui pour affirmer qu’elle a été la source de tous les malheurs terroristes que l’Occident endure aujourd’hui.

Faute de vision globale, la fin de l’année 2016 est placée sous le signe de « l’Alerte Attentat ». C’est que certains ont la mémoire courte et regardent défiler l’histoire avec les ornières de l’actualité.

Petit rappel des faits concernant l’effet boomerang des interventions militaires, car le phénomène n’est pas nouveau mais, hélas, récurrent…

En France, les années 1980 sont marquées par une série d’attentats perpétrés à l’étranger puis sur le territoire national par des réseaux proches de l’Iran et du Hezbollah libanais. Ainsi, la France subit l’attaque la plus meurtrière (58 morts), qui vise l’armée française, à Beyrouth, le 23 octobre 1983, en raison de sa présence militaire au Liban et de son soutien à l’Irak de Saddam Hussein en guerre contre l’Iran de Khomeiny (1980-1988).

La France riposte à l’attentat du Drakkar [ndlr : l’immeuble Drakkar, situé dans le quartier de Ramlet El Baida à Beyrouth] par l’opération Brochet, le 17 novembre 1983, en bombardant une position des Gardiens de la révolution islamique et du Hezbollah dans la plaine de la Bekaa au Liban. Dès lors, la guerre s’exporte sur le territoire national, avec une dizaine d’attentats perpétrés par le réseau de Fouad Ali Saleh (arrêté en 1987) pour le compte du Hezbollah libanais.

Ces attentats visaient prioritairement à faire cesser le soutien militaire de la France à l’Irak.

L’attentat de la rue de Rennes (17 septembre 1986), dans le 6e arrondissement de Paris, est le dernier de la série (7 morts et 55 blessés). Le terrorisme islamiste chiite contre la France s’éteint avec la fin du soutien militaire français à l’Irak.

Au cours des années 1990, c’est le soutien de la France au régime algérien qui suscite l’ire des islamistes et déclenche une série d’attentats de représailles dont l’instigateur principal est le GIA (Groupe islamique armé).

La série débute avec l’assassinat de cinq Français à Alger, en août 1994, et le détournement d’un avion d’Air France, en décembre 1994. Elle se poursuit avec des attentats à la bombe à Paris et Villeurbanne entre juillet et octobre 1995, dont le bilan est de 8 morts et près de 200 blessés. Elle se termine avec l’enlèvement et l’assassinat, en mars 1996, de sept moines du monastère de Tibhirine et l’attentat du RER, gare de Port Royal, à Paris, le 3 décembre 1996.

Ces divers attentats s’inscrivent dans le contexte de la guerre civile algérienne, mais ne donnent lieu à un ajustement de la position française qu’après l’élection à la présidence de la République de Jacques Chirac, en 1995. Les attentats cessent dans la foulée.

La vague terroriste des années 2010 survient dans un contexte géopolitique méditerranéen bouleversé par le « Printemps arabe » (2011).

Allant à contre-courant de leurs prédécesseurs, les présidents Sarkozy et Hollande opèrent un virage à 180 degrés en optant d’une part pour un atlantisme préjudiciable (réintégration du commandement de l’OTAN) et pour un interventionnisme plus que discutable : en Libye d’abord (2011 – le pays est aujourd’hui en voie de « somalisation »), au Mali ensuite (2013 – en dépit des effets d’annonce, les opérations Serval et Barkhane n’ont pas enrayé le chaos qui, après avoir mis le nord du mali à feu et à sang, gagne à présent le centre du pays), puis en Syrie et en Irak (depuis 2014) ; sans compter le retour militaire de la France en force, en Afrique subsaharienne : en Centrafrique, au Cameroun, au Tchad, au Niger, au Burkina Faso et même au Nigéria ; toutes ces « coopérations militaires », qui ont remis au goût du jour le souvenir de l’armée coloniale, suscitant colère et ressentiment chez les populations locales.

Mais c’est l’expérience syro-irakienne qui s’est révélée la plus marquante, par l’ampleur de son impact en termes de radicalisation et de terrorisme.

Jamais il n’y a eu autant de départs pour le djihad armé, d’attentats, de tentatives d’attentats et, surtout, de victimes françaises. Alors même que l’engagement en Syrie et en Irak était censé sanctuariser le territoire national et protéger la population en amont…

Plus de deux ans après le début des opérations, l’engagement français présente un bilan plus que mitigé. Démentant chaque jour la communication gouvernementale, les résultats sont loin d’être satisfaisants.

En outre, alors que les États-Unis assument l’essentiel de l’effort de guerre et que la France ne pèse pas lourd dans la Coalition internationale menée par Washington (à peine 5%), le gouvernement Hollande continue de se présenter, médiatiquement, comme un acteur majeur dans « la lutte contre le terrorisme » dans cette région du monde.

En mettant en œuvre la doctrine de « Lead from Behind » (« diriger depuis l’arrière »), les Américains ont réussi l’exploit de faire porter sur la France 90% du risque terroriste, alors que les États-Unis assurent 90% de l’effort de guerre. De plus, tous les moyens militaires mobilisés sont placés, d’une manière ou d’une autre, sous le contrôle opérationnel des Américains, ce qui limite considérablement la marge de manœuvre française et fait passer au second plan la défense même des intérêts de la France.

Pis encore : la position française est devenue intenable depuis 2015, date de l’entrée en scène tonitruante des Russes aux côtés du régime syrien. L’argument politique qui a motivé depuis le début l’engagement militaire français, à savoir l’hostilité gesticulante du président Hollande à l’égard de Bachar al-Assad, est devenu inaudible, absurde, surtout avec l’évolution notable de la position américaine et l’élection de Trump.

Ainsi, tandis que la France aura dépensé cette année (2016) près de 400 millions d’euros pour assumer les coûts de l’opération Chammal en Syrie et en Irak, Paris se retrouve politiquement marginalisée et exclue des pourparlers concernant le règlement du conflit en Syrie…

Mais toujours aussi menacée, et plus que jamais exposée au risque terroriste.

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Mathieu Guidère

Islamologue - Professeur à l'Université de Paris VIII (FRANCE)

1 Comment

  1. Si je peux rejoindre en partie votre point de vue sur la question de la Syrie, je le trouve plus que discutable pour ne pas dire amateurs quand il s’agit de l’Afrique de l’ouest.
    La France est intervenue au Mali en raison d’une agression extérieure en en respectant des accords de défense.
    Que ou seraient aujourd’hui les troupes qui fonçaient sur Bamako ? Au Burkina ? En Côte d’ivoire ? Nul ne le sait. Ce que l’on sait c’est que l’état malien n’était pas en capacité de riposter efficacement à cette menace. Vous citez Chirac mais il est bien intervenu longuement en Côte d’ivoire. Je crois qu’il faut bien séparer les problématiques orientales des celles d’Afrique de l’ouest, même si certains rêvent d’y apporter le chaos.

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