ÉTAT ISLAMIQUE – Reportage exclusif – Mossoul : l’odeur doucereuse des cadavres…

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Ce n’est pas un air de liberté qui flotte sur Mossoul… Mais l’odeur âcre et doucereuse, à peine fétide, des cadavres putrides en partie carbonisés.

J’ai quitté Erbil et le Kurdistan irakien, et j’ai traversé la plaine de Ninive en véhicule tout-terrain. Dans les villages, à chaque croisement de chemins, il faut franchir des check-points. Tous sont gardés par les hommes des milices chiites. Les jeunes miliciens, le regard sombre, ne sourient jamais. À seize ou dix-huit ans, ils savent déjà bien ce qu’est la guerre.

La mort, à vrai dire, leur importe peu. Elle fait partie de leur existence, depuis toujours, le « toujours » humain, et leur détermination se lit dans la prunelle de leurs yeux.

Mossoul-ouest… Les Chiites sont partout, ici aussi, et ils l’affirment. À se demander si l’armée irakienne n’est pas, en fin de compte, l’auxiliaire des milices, et non l’inverse.

Toutefois, la résistance des combattants de l’État islamique (EI) qui défendent leur dernier bastion dans la partie occidentale de la métropole irakienne est acharnée. Les contre-attaques sont quotidiennes ; et c’est le rythme frénétique d’une danse de Saint-Guy qui s’est emparé des forces armées irakiennes : deux pas en avant, un pas en arrière.

Les quartiers orientaux de Mossoul, à l’est du Tigre, ont été reconquis au prix de pertes immenses. Nombreuses furent les unités dont les soldats ont vu mourir plus de 50% de leurs camarades. D’où l’apparition des premiers cas de désertions…

Une nouvelle stratégie

Aussi, l’armée irakienne a changé de tactique, a fortiori parce que la réaction de l’État islamique est aujourd’hui plus déterminée encore : les quartiers occidentaux de Mossoul sont principalement sunnites et les djihadistes, cernés et qui n’espèrent désormais rien d’autre que le martyre, y trouvent un soutien dans la population elle-même, retranchés dans la vieille ville, aux ruelles étroites et tortueuses, impénétrables… où se terrent plus de 200.000 habitants qui attendent avec effroi l’arrivée des « diables chiites ».

Lorsqu’une bataille s’engage, le feu est nourri et violent de part et d’autre. Des quantités spectaculaires de munitions sont tirées chaque jour. D’où les katiba (brigades) de l’État islamique sortent-elles de quoi assurer cette puissance de feu ? Leurs stocks auraient dû s’être épuisés à cette date…

Dès lors, il n’est plus question d’envoyer les hommes à la mort, dans des combats rapprochés extrêmement meurtriers. C’est donc avec l’artillerie lourde, les roquettes tirées par les hélicoptères de combat et les salves de mortiers à outrance que se poursuit à Mossoul la guerre contre le Califat.

Une décision qui n’occasionne aucun état d’âme dans les rangs des assaillants, presque tous chiites, depuis que le gouvernement irakien, après la chute de Saddam Hussein en 2003, avait expurgé les cadres sunnites de l’armée ; une politique encouragée par l’occupant états-unien de l’époque, qui s’était appuyé sur la communauté chiite, majoritaire en Irak, pour s’assurer le contrôle du pays, alors que la dictature de Saddam avait utilisé la communauté sunnite comme socle principal. Les effectifs de l’armée irakiennes sont ainsi presqu’exclusivement chiites, et l’on comprend pourquoi les Sunnites d’Irak, qui vivaient depuis dix ans sous un genre nouveau d’occupation, brimés par cette armée confessionnalisée, avaient accueillis favorablement l’expansion de l’État islamique comme la promesse d’une libération.

Comme la partie occidentale de Mossoul qui fait aujourd’hui l’objet de l’assaut est peuplée presqu’uniquement de Sunnites (ce qui n’était pas le cas de la moitié orientale, qui fut reconquise avec plus de précautions à l’égard des civils), les « libérateurs » chiites ne perdront plus un seul homme « inutilement », si une salve de roquettes peut les en dispenser…

Difficile de savoir si le quartier général de la coalition internationale menée par Washington approuve cette stratégie. Mais, si les frappes aériennes ont été ralenties pendant quelques jours en avril (à cause du mauvais temps et du manque de visibilité), elles ont à présent repris avec intensité et, lorsqu’un F-16 ou l’US Air-Force lâche ses missiles, c’est tout un pâté de maisons qui est soudainement transporté dans l’air pour retomber en fragments de béton qui forment de petits monticules de gravats tout autour d’un immense trou béant, tandis qu’au-dessus du désastre reste suspendu pendant parfois près d’une heure un impressionnant panache ouaté que le vent peine à dissiper.

Les médias de plus en plus contrôlés et mis à l’écart

 « They are now destroying Mosul street by street… », m’a glissé à l’oreille mon photographe.

Aussi, rares sont les journalistes qui parviennent à accéder à la ligne de front ; tout est contrôlé : « Ils ne veulent pas que la presse voie ça », m’explique un milicien. Et, en effet, l’armée a l’ordre strict d’interdire à la presse de photographier les ruines ; et de confisquer la caméra de celui qui se fait prendre à désobéir…

Cet ordre ne vient pas de l’armée irakienne, m’a affirmé un officier des forces anti-terroristes, mais de la coalition internationale. Et il est ferme et bien compris de tous. Avec les Irakiens, on pouvait toujours « s’arranger »… C’est devenu plus compliqué depuis le 17 mars.

En effet, une frappe aérienne, le 17 mars 2017, a provoqué un basculement dans la politique médiatique de la coalition : les F-16 belges avaient été accusés d’avoir tiré leurs missiles sur une zone d’habitation, occasionnant la mort de plus de 140 civils. L’enquête aurait déterminé que les F-16 ne volaient pas au-dessus de Mossoul ce jour-là et que la responsabilité incomberait à un autre membre de la coalition… Quoi qu’il en soit, après avoir martelé leurs accusations contre la Russie et les bombardements sur Alep, Washington et ses alliés sont désormais confrontés aux mêmes contraintes stratégiques à Mossoul.

Du coup, l’ONU, sans condamner la coalition, lui a demandé de « faire plus attention »… La coalition fait plus attention. Non pas aux civils, qui continuent de mourir sous les bombardements. Mais elle fait plus attention à sa communication… Et d’accuser systématiquement les djihadistes d’être les seuls responsables des massacres, en utilisant les civils comme « boucliers humains » ; la bonne excuse… et qui viendrait d’ailleurs soutenir le contraire ?

Mais l’affaire du 17 mars a fait trop de bruit, et il devient difficile d’occulter encore les réalités de la guerre à Mossoul et de faire croire à la version sympathique et aimable partagée par Bagdad et la presse occidentale, celle d’une reconquête applaudie par la population ravie d’accueillir ses libérateurs.

Ce que l’armée essaie de cacher, c’est aussi la résistance « héroïque », qui pourrait forcer le respect dont font preuve les soldats du Califat qui savent pourtant n’avoir plus la moindre chance de triompher de leurs adversaires. Surtout à présent que le siège se referme sur les quartiers ultra-sunnites d’al-Tanak et al-Islah al-Zaraï, la vieille ville ; et c’est la peur-panique qu’ils inspirent aux soldats irakiens, même aux plus aguerris, même aux unités d’élite.

Combien de fois n’ai-je pas vu dans leurs yeux cette peur, lorsqu’un drone de l’EI approche de leur position ? Les mâchoires se crispent alors et les doigts se cramponnent aux kalachnikovs.

Il ne faut pas que tu restes avec nous lorsqu’un drone tourne au-dessus de la brigade, me conseille un des gars que j’accompagne. C’est plus sûr pour toi de t’éloigner, parce que les drones lâchent parfois de petites bombes, ils visent les groupes de soldats…

Et l’on m’explique aussi que, si une voiture surgissait à toute allure en fonçant dans notre direction, je devrais courir à sa rencontre, dans le sens contraire de sa trajectoire, pour que nous nous croisions et qu’ainsi nous nous éloignions le plus possible (si je courais dans le même sens, elle me rattraperait). Il ne peut en effet s’agir que d’un « car bomb », une voiture piégée, tellement bourrée d’explosifs que la déflagration souffle généralement la rue entière ; et, si cela arrive, il est quasiment impossible d’en réchapper. Ce genre d’attaque n’est pas rare, et c’est l’objet de terreur le plus présent à l’esprit des soldats.

Aussi, quand survient un drone d’observation de l’EI, qui est souvent le signe qu’un car bomb va suivre, c’est le sauve-qui-peut : chacun se rue sur un véhicule et la place est abandonnée, immédiatement réinvestie par les djihadistes qui infiltrent les immeubles dont il faudra à nouveau les déloger au prix de lourdes pertes ou en les rasant par des bombardements.

Pour gagner le front et se rendre compte de ces réalités, il faut donc connaître un lieutenant ou un capitaine, et se faire accepter dans une brigade, « embedded ». C’est ainsi qu’on accède au terrain des opérations, en glissant au passage un petit matabiche lorsqu’il faut franchir un check-point ; c’est nettement plus cher dorénavant… Tandis que les envoyés spéciaux des grandes chaînes et des média mainstream, eux, ne font pas de vague et ne prennent dès lors pas de risques inutiles. Ils se font balader par les différents services de presse de l’armée, en se crapahutant en longs convois de véhicules tout-terrain pour un safari de « tourism-journalism », un trip « au cœur » de là où il ne se passe rien de discutable…

Je les emmène tous « au front », me dit, avec un sourire espiègle, le colonel en charge de la presse étrangère. Toi, tu montes avec le lieutenant ; lui, il y va, au front.

Pas une « libération » ; une « réoccupation »

En première ligne, le spectacle est saisissant.

Il me rappelle les ruines d’Alep, où j’avais passé plusieurs semaines aux côtés des rebelles de l’Armée syrienne libre et du Front al-Nosra, et celles de Syrte, en Libye, où j’accompagnais les miliciens des tribus de Benghazi en 2011.

Ainsi, si Mossoul-est a été relativement épargnée, la moitié occidentale de la ville n’est que décombres, probablement détruite à plus de 90%.

La question n’est désormais plus de savoir si l’État islamique (EI) pourra être vaincu, dans sa forme actuelle du moins. Il le sera. Après la bataille de Mossoul, qui entre dans sa dernière phase alors que l’assaut est donné sur la vieille ville, le coup de grâce sera porté à ar-Raqqa (en Syrie), la capitale « historique » du Califat, déjà cernée par les forces kurdes du Rojava (le « Kurdistan syrien ») et l’armée régulière syrienne.

À Mossoul, les forces irakiennes progressent à présent dans l’encerclement de la vieille ville, fief des djihadistes de l’État islamique, où se dresse encore le minaret incliné de la mosquée al-Nouri, symbole de la ville. C’est dans cette mosquée qu’en juin 2014, le calife Ibrahim (Abou Baker al-Baghdadi) avait proclamé la restauration du Califat.

Cela dit, même après la chute de Mossoul et celle d ‘ar-Raqqa, il est peu probable que les combattants de l’État islamique s’avouent vaincus : les autorités irakiennes, ainsi que les observateurs de la coalition internationale, s’attendent à ce que, d’État territorialement défini, la structure ne l’EI mute en une mouvance impalpable, qui mènera une guérilla de longue haleine, avec le concours de la population sunnite, que les exactions à répétition commises par les Chiites ivres de prendre leur revanche ne manqueront pas de pousser à la haine.

Tandis que la brigade à laquelle je me suis intégré avance vers la ligne de front, nous traversons les rues reconquises, où de rares habitants remuent ça et là les gravats de leur maison détruite, qui à la recherche de quelques vêtements, qui pour s’aménager un coin où passer la nuit.

Sur les check-points, comme sur les véhicules et les fortifications qui matérialisent la ligne de front à l’intérieur de Mossoul, ce n’est pas seulement le drapeau « national » de la république d’Irak qui flotte, mais, partout, c’est aussi celui des milices chiites et l’effigie d’Hussein, le martyr de Kerbala, petit-fils du Prophète dont l’assassinat eut pour conséquence le schisme qui sépare encore Chiites et Sunnites.

Des gamins morveux et sales, qui n’ont pas plus de cinq ou six ans, approchent timidement de notre escouade. Ils tournent autour des soldats dispersés dans les ruines et qui ont parqués leurs véhiculent blindés devant les maisons abandonnées qu’ils occupent désormais, et ils leur volent les quelques reliefs de repas négligés, un reste de riz aux lentilles dans une barquette de frigolite, fond de ration militaire jetée à terre par un bidasse rassasié.

Les bâtiments sont partout éventrés, les volets de métal sont criblés par la mitraille, les éclats de bétons encombrent les trottoirs et le tarmac, les arbres sont brisés, déchirés, les palmiers, étêtés, éclatés en gerbes fibreuses… Au-dessus de nous, le ronflement lancinant des hélicoptères de combats qui vont et viennent, épiant la moindre résurgence de l’ennemi ; parfois, c’est le sifflement strident d’un tir de missile, puis l’explosion.

Soudain, des cris aigus s’immiscent dans le brouhaha des bombardements. C’est une femme que des soldats tentent de calmer. Je demande ce qui se passe, pourquoi cette femme pleure-t-elle et hurle-t-elle ainsi. Ahmed, le militaire qui me guide, m’explique, mal à l’aise, que son époux a été arrêté… par erreur… Je me risque à interroger le petit attroupement de civils qui entourent cette femme, laquelle supplie qu’on lui rende son mari ; mais les visages se ferment, les gens n’osent pas parler devant les uniformes. Seule une grand-mère grommelle en levant le poing dans notre direction. Les gars la moquent et font semblant de rire. « C’est une folle », me dit l’un d’eux, un sourire jaune aux lèvres.

M’adressant à Ahmed, je le questionne sans détour : « Ces gens ont peur de vous, de toute évidence… L’armée s’en prend aux civils sunnites ? »

Pas du tout, me répond-il. Il n’y a pas de différence entre Chiites et Sunnites. Nous sommes tous des êtres humains.

Mais l’humanité à ses limites… Alors que nous poursuivons, toujours en direction du front, d’autres cris, nombreux, attirent notre attention. Une trentaine de soldats rassemblés en cercle vocifèrent, crachent insultes et invectives et gesticulent avec véhémence ; au milieu de cet attroupement houleux, je distingue un homme, à genoux, qu’on roue de coups de pied, il a le visage en sang, et il ne se défend pas. « C’est un djihadiste de Daesh », me dit Ahmed. Un officier survient, qui ordonne aux hommes de se disperser. Mais il n’est pas obéi. Ivre de rage, la troupe ne l’entend même pas. Il tire alors en l’air trois coups de revolver. Les émeutiers se dispersent. Le djihadiste gît au sol, inerte ; on me conseille de m’éloigner… Un peu plus loin, des cadavres jonchent le sol. Ce sont aussi des djihadistes, tués quelques heures auparavant. Les soldats rient, se moquent d’eux, se font des « selfies » devant les corps ensanglantés qui resteront là, dans la rue, plusieurs jours encore, les yeux ouverts, vide de vie ; non pas tant pour servir d’exemple, mais parce qu’ils sont moins que des chiens et ne recevront pas de sépulture. Les chiens d’ailleurs, qui errent, affamés, dans les ruines de Mossoul, ils déchireront de leurs crocs cette chair humaine ; personne ne les en empêchera. « Ça, il ne faudra pas l’écrire, guy ! Les gens ne veulent pas savoir ça, hein ! », me lance Ahmed, avec un clin d’œil manifestement inquiet.

« Ils ne viennent pas nous libérer, affirme un habitant sunnite qui me prend par le bras et m’attire un peu à l’écart… Ils rétablissent l’occupation, comme après le renversement de Saddam. »

Sa rancune est palpable ; son ressentiment et sa défiance sont immenses.

La vie ne s’est jamais éteinte à Mossoul. Sous Daesh, on a vécu normalement. Pour la majorité des gens, ces trois dernières années n’ont rien changé. Les commerces étaient approvisionnés et on n’avait pas de problème avec les nouvelles autorités. Tu dois comprendre que, pour la plus grande partie des habitants, pour les classes sociales pauvres et les gens normaux, Daesh n’a pas perturbé leur mode de vie. Les exigences religieuses du Califat faisaient déjà partie de leurs habitudes. Mais, maintenant, les Chiites détruisent la ville, les Chiites de Bagdad, avec les envahisseurs occidentaux…

Le thème est récurrent… Mais ce n’est pas politiquement correct ; il ne faut pas en parler.

La version officielle, y compris de la part des chefs des milices sunnites qui combattent les djihadistes, c’est que l’entente est cordiale avec les Chiites ; et c’est la même chanson : « Il n’y a pas de Sunnites et de Chiites en Irak, me déclare l’un d’eux. Nous sommes tous Irakiens ! » Avant de se lâcher lorsque, quelques minutes plus tard, nous nous retrouvons en tête-à-tête autour d’un verre de thé. Il égraine alors un chapelet d’atrocités commises par les miliciens chiites, mais aussi par l’armée régulière, à l’égard des habitants sunnites qu’ils considèrent comme complices de l’État islamique. Arrestation arbitraires, disparitions, punitions corporelles, tortures, mutilations…

Si l’eau et l’électricité ont été rapidement rétablis dans les quartiers chiites de Mossoul-est, dans les quartiers sunnites de la partie ouest de la ville, la population « libérée » reste livrée à elle-même, et ce ne sont pas les quelques distributions de nourriture que l’armée organise pour les photographes de la presse étrangère qui pourra engendrer la confiance.

Parfum de guerre civile…

Le gouvernement de Bagdad a pourtant fait son possible pour limiter ces exactions ; il a ordonné aux milices chiites de ne pas entrer dans les centres urbains (sauf lorsque leur intervention fut nécessaire, pour la reprises de Mossoul-est). Ainsi, les milices ont reçu des missions de surveillance des zones rurales reconquises ; et elles assiègent Tal-Afar, à l’ouest de Mossoul, la dernière ville aux mains de l’EI, sans avoir le droit d’y pénétrer, attendant que les corps d’élite de l’armée régulière en aient fini avec Mossoul pour se redéployer sur Tal-Afar.

Ensuite, Bagdad a tenté de concilier les différentes milices en les intégrant dans un corps paramilitaire global, essayant ainsi de les unifier dans un mouvement national sous l’étiquette commune de « Forces de mobilisation populaire » : toutes ont reçu l’ordre de renoncer à leurs spécificités confessionnelles ou tribales, qui apparaissaient dans leurs dénominations respectives, et chaque brigade a reçu un simple numéro d’identification.

Mais ces mesures restent théoriques et, dans la réalité du terrain, peu jouent ce jeu qui ne trompe personne.

De fait, presque tous les combattants mobilisés contre l’EI sont chiites, ceux de la police fédérale, des unités de réaction rapide (Quick Reaction Forces- QRF)  et des Forces anti-terroristes (Iraqi Special Operations Forces – ISOF – dont fait partie la désormais célèbre Golden Brigade, qui ouvre la voie en première ligne). Il en va de même des hommes de l’armée irakienne, qui reste pour le moment en retrait, et bien sûr des effectifs des milices, autant de groupes paramilitaires chiites qui ne déposeront pas les armes après la victoire sur l’EI…

Ces fameuses milices, omniprésentes, n’ont pas toutes le même objectif, mais la plupart partagent le vœu de l’ayatollah Sistani, la plus haute autorité religieuse chiite d’Irak, qui avait appelé au djihad contre l’EI et voit dans la mobilisation chiite l’occasion d’instaurer en Irak une république islamique sur le modèle iranien. Pour d’autres, qui considèrent l’Iran comme la patrie du Chiisme et reconnaissent l’ayatollah Khamenei comme le seul guide suprême de tous les Chiites, une fusion nationale avec le grand voisin qui les arme et les finance n’est pas exclue. Même l’armée régulière est parcourue par des velléités diverses, et la rumeur enfle, selon laquelle certaines unités rejoindraient les milices si la révolution islamique éclatait.

Car c’est bien là la question qui se posera rapidement : l’État islamique, c’est presque déjà du passé ; c’est dès lors l’avenir qui préoccupe chacune des factions, qui s’y préparent fiévreusement.

Les reliquats de l’État islamique en Irak seront certes une nuisance pour la stabilité du pays, qui n’en est pas débarrassé. Dans Mossoul-est, « libérée », si la vie semble avoir repris son cours normal, si les gravats disparaissent peu à peu des rues qu’animent des commerces bondés de denrées diverses, les apparences sont plus que jamais trompeuses et il ne faut pas fréquenter bien longtemps les militaires irakiens qui gardent les check-points pour se rendre compte qu’ils ne sont pas à leur aise : les partisans de l’EI sont partout et on parle même de « cellules dormantes », prêtes à frapper ; le soir, lorsque l’obscurité s’installe, les quelques brigades de la police fédérale, les détachements de parachutistes et les miliciens qui ont été déployés dans la partie orientale de la ville se replient dans les immeubles fortifiés où ils se terrent jusqu’à l’aube, abandonnant les rues désertées aux factions de Daesh, des groupes de combattants qui sortent d’on ne sait où, armés, sillonnant la cité en pick-up pour signifier leur présence, et plus personne, alors, ne contrôle Mossoul-est.

Toutefois, l’organisation djihadiste (on ne peut déjà plus réellement parler d’État, ni au sens onusien du terme, ni non plus au sens islamique, puisque l’Ouma, la communauté des Musulmans, a abandonné le calife à son sort) n’aura vraisemblablement pas un rôle de leadership dans le conflit qui va très probablement opposer, d’une manière ou d’une autre, l’insurrection des tributs sunnites aux exigences religieuses et politiques des milices chiites.

Mais l’avenir de l’Irak ne se résume pas à cette douloureuse équation : la question kurde va revenir sur la table. Les peshmergas (les combattants kurdes) ont investi les territoires qu’ils ont libérés de l’occupation de l’EI, des zones considérées comme part entière du Kurdistan irakien autonome qui voit dans l’effondrement de l’ordre régional la promesse de son indépendance. C’est ainsi sans la moindre ambiguïté que les Kurdes ont arrêté leur progression là où, selon eux, se situent les « frontières » du Kurdistan, un espace dont ils ont matérialisé les limites par d’impressionnantes fortifications et dont il n’est pas envisagé de restituer le contrôle au gouvernement irakien.

Enfin, reste bien sûr la question des Chrétiens, dont certaines milices semblent vouloir tenter le tout pour le tout et, récupérant des armes partout où cela se peut et notamment dans les arsenaux abandonnés par l’État islamique, se préparent à combattre pour l’autonomie régionale de la plaine de Ninive, voire davantage…

par notre envoyé spécial

 

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

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