KURDISTAN – La zizanie kurde et le rêve d’Erdogan

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La décision du conseil municipal de Kirkuk (majoritairement kurde), en mars 2017, de hisser officiellement le drapeau du Kurdistan sur les institutions établies dans la ville a provoqué des réactions de la part des communautés turkmène et arabe de la région. Toutefois, les protestations ont été très limitées et il n’y a pas eu de débordements. Aucun incident n’est venu perturber le calme de à Kirkuk.

D’après une information non confirmée (mais la rumeur est en elle-même significative d’un état d’esprit), les services de renseignement turcs (MIT) auraient confié la tâche à des agents turkmènes d’ouvrir le feu sur des Kurdes pour créer le chaos et permettre à la Turquie d’intervenir en conséquence. Les services de sécurité kurdes, qui ont pris au sérieux le danger de cette manœuvre éventuelle, ont agi d’un commun accord avec les leaders turkmènes pour faire avorter toute velléité du genre.

L’affaire a été portée devant le parlement irakien, qui a dénoncé la décision du conseil municipal de Kirkuk ; les tractations politico-juridiques continuent cependant entre Bagdad et le gouvernement régional du Kurdistan irakien.

L’Iran, mais surtout la Turquie…

Les Arabes et les Turkmènes sont conscients du fait que le drapeau du Kurdistan, qu’ils refusent, est le celui sous lequel ils ont vécu en sécurité en dépit des événements qui ont mis l’Irak à feu et à sang depuis trois ans, et ce grâce à la résistance des Peshmerga, les combattants kurdes, qui défendent leurs villes et villages sans opérer de discrimination entre les différents groupes ethniques. Le drapeau du Kurdistan est épinglé sur l’uniforme des Peshmerga depuis longtemps déjà et il flotte sur tous les fronts face à l’État islamique, en particulier au sud de Kirkuk où vivent majoritairement les Arabes et les Turkmènes ; et Kirkuk accueille plus de 500.000 déplacés arabes et turkmènes, qui ont fui leur campagnes alentour.

Pendant la dernière attaque d’envergure menée par Daesh sur la ville de Kirkuk, en octobre 2016, les populations arabes, sur l’adhésion desquelles comptait l’État islamique (EI) pour occuper la ville, ont tourné le dos aux djihadistes.

Ainsi, les différentes communautés de Kirkuk vivent en bonne intelligence depuis des décennies. Alors, pourquoi certains des membres des communautés arabes et turkmènes ont-ils protesté contre la présence du drapeau du Kurdistan à Kirkuk ?

Plusieurs raisons peuvent expliquer cette prise de position…

Tout d’abord, bien qu’en sécurité à l’intérieur des frontières du Kurdistan irakien autonome, les communautés concernées peinent à développer une parfaite confiance envers les Kurdes. Certes, les Kurdes ont montré, depuis qu’ils détiennent l’autorité sur la région, une réelle tolérance sur le plan  religieux et envers les autres ethnies établies au Kurdistan. Mais, la crise économique aidant, les rivalités politiques se sont exacerbées, la corruption s’est généralisée, de même que l’absence de transparence financière. En outre, la paralysie du parlement kurde et l’ambiguïté des relations de l’autorité régionale et des partis kurdes, et puis aussi les tentions communautaires consécutives à la guerre contre les Sunnites de l’EI se sont ajoutés à cet ensemble qui a fait émerger au sein de toutes les communautés non kurdes des doutes sur la pérennité du statu quo actuel.  Les communautés non kurdes présentes au Kurdistan sont en effet profondément partagées, désormais, face au choix entre un Kurdistan indépendant au destin inconnu et une nation irakienne multiconfessionnelle.

Ensuite, Iraniens et Turcs s’accordent sur le fait que Kirkuk et ses réserves pétrolières constitueront un socle économique majeur nécessaire à l’indépendance du Kurdistan irakien. Ces deux gouvernements, hostiles à l’indépendance kurde, sont les tuteurs incontestés respectivement des Arabes chiites, d’un côté, et, de l’autre, des Arabes sunnites et des Turkmènes ; et l’exploitation d’événements tels que l’affaire des drapeaux à Kirkuk leur ouvrent la voie pour intervenir et orienter le cours des choses à leur avantage.

L’Iran et la Turquie sont en effet des acteurs majeurs en Irak (et en Syrie), et toute avancée de la question kurde concerne leur sécurité et s’impose de facto comme stratégique du fait de la présence d’importantes communautés kurdes sur leurs territoires respectifs.

Toutefois, Téhéran, pour l’instant, reste plus discret qu’Ankara et apparaît faire montre d’une moindre ingérence dans les affaires kurdes. Peut-être parce que les Iraniens ont déjà la mainmise sur les régions chiites d’Irak, ce qui n’est pas le cas de la Turquie qui n’exerce sur les Sunnites irakiens qu’une très lâche influence.

En outre, la majorité de la population kurde d’Irak ne nourrit aucune hostilité particulière à l’égard de l’Iran, alors qu’elle est viscéralement contre la politique turque mise en œuvre au Rojava (le Kurdistan syrien), consciente que la Turquie est pour le moment le principal instigateur des actions antikurde tant militairement, sur le terrain des opérations qui oppose les Kurdes de Syrie à l’EI et à des forces rebelles syriennes soutenues par l’armée turque, que sur le plan diplomatique à une échelle internationale. Les retournements d’alliance et les revirements des Turcs revenant sur leurs engagements ne se comptent plus depuis le soulèvement populaire en Syrie, avec pour objectif principal d’endiguer et de réduire l’influence grandissante des forces kurdes des trois cantons du Rojava.

La question kurde, enjeu éminent pour Ankara

Pourquoi cet acharnement de la part de la Turquie d’Erdogan à l’encontre du Rojava ?

Historiquement, la Turquie est le pays qui a eu le plus souvent manœuvré contre les Kurdes, et ce depuis plus d’un siècle. Or, le combat des Kurdes pour parvenir à leur indépendance a pris une tournure inattendue avec l’apparition de l’EI, et ce tant en Irak qu’en Syrie, les deux États s’en trouvant fort affaiblis, ce qui a laissé aux Kurdes le champ libre à la mise en œuvre de leurs aspirations.

De plus, les Kurdes sont devenus les partenaires stratégiques privilégiés de la coalition internationale menée par Washington contre l’EI.

Ce n’est donc plus comme aux XIXème et XXème siècles, lorsque les massacres des Kurdes restaient une affaire interne aux États sur lesquels s’étend le Kurdistan. La campagne génocidaire menée par Saddam Hussein en Irak (l’Anfal) et le gazage de la ville d’Halabja, en 1988, n’ont fait l’objet de débats internationaux et n’ont été mis en lumière que lorsqu’ils sont devenu un argument de propagande après que l’Irak avait envahi le Koweït.

De même, l’actuelle coalition s’est constituée en raison de l’internationalisation de la terreur islamiste, et non pas pour défendre le peuple kurde.

Ainsi, les États terroristes n’étaient punis que lorsqu’ils déstabilisaient l’équilibre du pouvoir dans la région. Encore aujourd’hui, la Turquie d’Erdogan glisse à grand pas vers la dictature, mais la communauté internationale reste muette face à la politique répressive d’Erdogan vis-à-vis des Kurdes de Turquie. Rappelons en effet que,  en 2017, après avoir rompu unilatéralement les négociations entamées avec le PKK dans le but de trouver un accord sur une forme d’autonomie régionale du Kurdistan turc, le président Erdogan a ordonné l’emprisonnement des élus Parti démocratique des Peuples (HPD – parti des Kurdes de Turquie) et des opérations militaires de grande ampleur qui ont entraîné la destruction des villes kurdes en Turquie, sept villes au total en grande partie ruinées par les bombardements, une quasi-guerre civile dont les médias occidentaux ont in fine fort peu parlé.

Le PKK, principal défenseur de l’indépendance kurde

Le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan, d’obédience marxiste) est la seule force en Turquie (aussi présente dans le nord de l’Irak et au Rojava) qui continue de résister à la toute puissance turque, et ce sans appui extérieur.

C’est précisément ce point qui fait peur au régime turc, car le PKK ne représente pas seulement quelque milliers de combattants, il est la voix de millions de Kurdes et même, au-delà des communautés kurdes, symbolise un esprit de résistance à l’oppression.

La peur du régime turc face à la résilience du PKK, c’est que cette organisation, contrairement aux autres mouvements et partis kurdes en Syrie et en Irak, demeure parfaitement indépendant, insoumis à aucun gouvernement et libre de manœuvrer dans le seul intérêt des Kurdes. Le PKK forme des combattant(e)s discipliné(e)s, convaincu(e)s du bien-fondé de leur cause et entraîné(e)s. Il s’appuie uniquement sur le soutien et la mobilisation du peuple kurde, pour ne pas fourvoyer sa volonté politique dans des ententes précaires, très communes au Moyen-Orient.

L’aviation turque bombarde depuis des années les montagnes de Qandil (les cimetières également), qui constitue le bastion du PKK. Les monts Qandil sont devenus le briseur de rêve, celui du sultanat d’Erdogan, essentiellement bâti sur la reconquête du nord de l’Irak et du nord de la Syrie, riches en tout : le pétrole, l’eau et les terres fertiles.

Il n’y a aucun doute que, sans la présence du PKK  dans les zones montagneuses difficilement accessibles de Qandil qui bordent la frontière nord du Kurdistan irakien, les Turcs (ou les Iraniens) y auraient implanté une organisation similaire à Daesh, pour endiguer et faire avorter la relative autonomie kurde en Irak. Ainsi, faute de pouvoir jouer la carte d’une organisation islamiste comparable à Al-Qaïda au Kurdistan irakien, Erdogan à mis sous pression plusieurs partis kurdes, à commencer par le PDK (Parti démocratique du Kurdistan, principale formation politique qui contrôle Erbil et l’ouest du Kurdistan irakien – son chef de file, Massoud Barzani, est l’actuel président du gouvernement régional du Kurdistan irakien), turkmènes et arabes, qui n’ayant pas assez de profondeur idéologique (mis à part d’un nationalisme ou un confessionnalisme primitif) pour survivre sans appui extérieur, ont été bien obligés de faire profil bas ou même de collaborer objectivement avec le régime turc.

Cette collaboration entre le régime turc et les forces pro-turques au Moyen-Orient est basée au final essentiellement sur des intérêts d’ordre économique et une corruption généralisée (et, dans le cas du PDK, la question du pétrole est prépondérante), outre, aussi, quelques affinités communes : toutes ces forces sont régionalistes et conservatrices, et elles développent un traditionalisme religieux rétrograde, autant de caractéristiques qui les opposent au PKK, engagé pour l’indépendance du grand Kurdistan, progressiste et laïc.

Mouvement armé, mais surtout force idéologique, le PKK transforme radicalement les mentalités et les mœurs politiques. La résistance kurde de Syrie, sous l’égide du Parti d’Union démocratique (PYD), inspiré largement du PKK avec lequel il entretient d’étroites relations, en est la preuve efficiente. Les autres forces kurdes, qui prétendent combattre contre Daesh ou la dictature de Damas, ont été fabriquées dans les luxueux hôtels d’Istanbul et d’Erbil, uniquement dans le but de saboter l’avancée YPG (le bras armé du PYD) qui est considéré comme une menace pour la sécurité nationale turque et s’oppose aux desseins de la Turquie dans la région.

Des Kurdes amis d’Erdogan…

La peur qu’inspire le PKK ne se limite pas au seul régime turc, mais concerne tous les régimes de la région, y compris les partis kurdes corrompus et en perte d’idéologie.

Les partis kurdes d’Irak qui entretiennent des rapports conflictuels avec le PKK, sous prétextes que celui-ci, par ces actions, ouvre la voie aux ingérences turques dans les affaires du Kurdistan irakien et empêche par conséquent la création d’un État indépendant (qui ne comprendrait en fait que le sud du Kurdistan historique), cherchent en réalité à cacher leur échec de gouvernance conformiste exercée depuis une vingtaine d’annéesdéjà.

Ces mêmes partis reprochent au PYD de réprimer les voix dissidentes au Kurdistan syrien et de collaborer avec le régime syrien ; des critiques récurrentes, davantage dictées par le régime turc que fondées, et qui en tout cas ne servent pas la cause du peuple kurde.

La désunion kurde, la zizanie qu’il a savamment semée entre les factions kurdes, c’est à la fois l’œuvre et le rêve d’Erdogan, un rêve auquel certaines forces kurdes ont semble-t-il accepté de donner vie.

La guerre contre le terrorisme a permis à la Turquie et à ses alliés kurdes de dissimuler leur vraie nature, antidémocratique. La présence des bases militaires turques au Kurdistan irakien et la menace d’une intervention militaire dans la région de Sinjar et dans les monts Qandil, avec la complicité de certains partis kurdes, montre à quel point la corruption a gangrené l’unité kurde et vidé lesdits partis de toute leur armature idéologique.

Ce n’est pas le cas du PKK, qui reste fidèle à sa ligne idéologique et à ses objectifs fondamentaux : l’indépendance politique, la laïcité, la démocratie directe, le progrès social, la parité homme-femme et l’écologisme.

 

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Shakour BAYEZ

Écrivain (Kirkouk – Kurdistan - IRAK)

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