LIBAN – Présidentielles : à chacun son beurre

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À l’heure où le régime syrien, qui a épuisé les renforts militaires extérieurs accourus à son aide (milices chiites irakiennes, combattants des milices du Hezbollah, parti chiite libanais, et pasdarans iraniens), paniqué par les revers successifs face à l’État islamique et, à Idlib, à diverses factions rebelles, en appelle à son allié majeur, la très chrétienne Russie (soucieuse de défendre ses intérêts en Syrie), c’est une tout autre forme de panique qui s’empare du Liban voisin, alors que certains, au sein de la coalition du 14 Mars [ndlr : mouvement souverainiste né de la Révolution du Cèdre de 2005 après l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri, opposé à l’ingérence syrienne au Liban], ont soudainement jugé que la vacance présidentielle, qui dure depuis un lustre, devait coûte que coûte prendre fin…

C’est que le choix s’est porté sur un candidat du 8 Mars [ndlr : mouvement pro-syrien, né en réaction à la Révolution du Cèdre, formé à l’origine du Hezbollah et de plusieurs partis pro-syriens], sur l’une des figures politiques des plus dévouées à al-Assad, des plus fidèles à l’axe syro-iranien : Soleimane Frangié, dit « Soleimane le Petit », le petit-fils de Soleimane « Le Grand »-père, qui fut président de la république libanaise de 1970 à 1976.

En effet, une rencontre aussi impromptue qu’inattendue a réuni, à Paris, fin novembre, le chef du parti des Marada, Soleimane Frangié (coalition du 8 Mars), et Saad Hariri, le chef du Courant du Futur (principale formation de la coalition du 14 Mars), à l’issue de laquelle il fut entendu que le second soutiendra la candidature du premier à la présidence de la république ! En échange de quoi le premier nommera le second à la présidence du Conseil, dans un donnant-donnant riche de profits mutuels.

Cette rencontre n’a bien sûr pas manqué de décevoir Samir Geagea, le chef de l’autre parti chrétien, les Forces libanaises, qui était le candidat attitré du Courant du Futur de Saad Hariri… jusqu’à l’annonce de cette rencontre dont Geagea n’avait pas été informé.

Comme quoi l’éthique n’est probablement pas le fort de M. Hariri, qui n’a même pas pris la peine d’aviser son allié de l’éviction de sa candidature au profit de son « ex-adversaire » du 8 Mars, ni même de solliciter son avis sur cette question, ce qui aurait fortement indisposé Samir Geagea, dont la réaction s’est traduite par un rappel assez révélateur des principes et des fondements du mouvement du 14 mars, ainsi que du slogan promu jadis par Hariri lui-même (que celui-ci semble avoir oubliés ou délaissés) : « Le Liban d’abord signifie le 14 mars d’abord, car il n’y a pas de Liban sans le 14 mars ».

Contrairement au chef du Courant du Futur (sunnite) vis-à-vis de son allié des Forces libanaises (chrétien), le chef du Hezbollah (chiite), qui soutient toujours la candidature à la présidence de son allié Michel Aoun (chrétien), s’est –tout à son honneur- abstenu d’appuyer la candidature de Soleimane Frangié (qui lui convient cela dit à ravir) sans le consentement ou le désistement volontaire préalable de son allié Michel Aoun, qui demeure donc en lice. C’est dire combien le Hezbollah reste fidèle et redevable à ses alliés, contrairement au Courant du Futur vis-à-vis des siens…

Mais quels sont les dessous de cette volte-face de Hariri ? À l’heure où la donne en Syrie n’a pas sensiblement changé sur le terrain, malgré l’intervention russe ? À l’heure où l’on parle de transition politique concernant ce dangereux voisin ? Où l’on discute sérieusement du sort d’al-Assad?

Certains murmurent que cette rencontre de Paris est survenue en réaction au rapprochement qui s’est opéré depuis peu entre les deux partis chrétiens de Samir Geagea et Michel Aoun… Ainsi, on pourrait penser que les leaders des 14 et 8 Mars, respectivement sunnite et chiite, s’accommodent très bien de la division des Chrétiens du Liban, qui leur permet à chacun d’utiliser sa « part » chrétienne pour assurer l’hégémonie de sa communauté dans les régions qu’il contrôle… Et que les deux leaders s’entendent dès lors pour nourrir cette division.

D’autres arguent en revanche du fait que, le régime syrien semblant au bord du gouffre, Frangié serait un ersatz acceptable de l’influence baathiste au Liban, qui servirait d’amortisseur susceptible d’éviter les dérapages, voire les bouleversements sécuritaires au Liban, fomentés par les « mauvais perdants », toujours lourdement armés ; mais ce serait une vraie gageure, car rien ne laisse présager la chute imminente du despote de Damas, depuis des années qu’on la prévoit… en vain… Surtout au moment de l’intervention russe, qui fera tout pour garantir la pérennité du régime baathiste et de son chef de file ; si ce n’est dans la « Syrie inutile » d’aujourd’hui, du moins dans la « Syrie utile » de demain, ou dans un « État alaouite » dont la création impliquerait de facto, soit dit en passant, un renforcement de l’influence chrétienne syrienne dans les affaires politiques de ce nouvel État, consécutivement à la croisade russe.

Autrement dit, au lieu d’avoir un seul Assad, nous en aurions deux : un, l’original, au palais de Damas (ou, à terme, de Lattaquié), et l’autre, son ami intime et son ersatz, au palais de Baabda, à Beyrouth.

Mais y aurait-il d’autres « dessous » à ces sous-vêtements devinables ?

Après des années d’exil, Hariri aurait-il été frappé de profonde nostalgie, ou de fatigue soudaine, de sorte qu’il voudrait monnayer son retour au pays, en toute sécurité ? Bénéficier d’une « grâce » et retrouver le pays et le pouvoir, fût-ce par des concessions graves et au mépris de ses principes et des alliances naturelles ? Et, dans la foulée, se frayer un chemin dans les champs pétroliers et gaziers en perspective, pour ne s’en tenir qu’à cette part alléchante du gâteau ?

L’argument le plus utilisé pour leurrer les partisans du 14 Mars, depuis longtemps désabusés, c’est celui de « la stabilité », du déblocage politique, alors que le pays s’accommode fort bien du statu quo local et régional, en attendant d’y voir plus clair ; ses forces de sécurité maîtrisent, tant bien que mal, la situation sur le terrain, contrôlent mieux que jamais les frontières, démantèlent les réseaux terroristes (hormis des fuites).

On veut mettre le feu à une baraque qui n’est pas près de s’enflammer… juste pour conclure un « package deal » et faire son petit (ou grand) beurre.

Pour ajouter à la poudre aux yeux, on parle d’un partage équitable selon lequel la présidence de la république irait au 8 Mars et la présidence du Conseil au 14 Mars, en omettant de rappeler que le second palier du pouvoir, la présidence de la Chambre, est dévolue depuis plus de vingt ans, et pour probablement les vingt ans à venir, au chef du mouvement chiite Amal (membre de la coalition du 8 Mars).

On parle ainsi d’une présidence du Conseil qui serait dévolue au 14 Mars alors que, conformément à l’accord de Taëf, c’est le Conseil des ministres réuni qui exerce le pouvoir, et non son président, un Conseil -ou Gâteau- qui sera partagé entre les 14, 8 Mars et indépendants, avec une part non négligeable à celui qui a aménagé la pièce pour la rencontre de Paris, l’équilibriste druze Walid Jomblatt [ndlr : membre d’aucune des deux coalitions des 8 Mars et 14 Mars], et la part belle à celui qui ne se désistera pas de son long rêve présidentiel sans des compensations majeures décisives : Michel Aoun.

À y regarder de plus près (ou de plus loin), les trois paliers du pouvoir libanais seront, advenant l’aboutissement du complot, alignés sur l’axe Syrie-Iran-Russie.

Félicitations à ceux qui auront misé sur le chiffre 8 !

Pour les (mauvais) joueurs du 14, meilleure chance la prochaine fois… Mais y en aura-t-il une… de prochaine fois ?

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Ronald Barakat

Sociologue et Journaliste (Beyrouth – LIBAN)

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