LIBAN – Ruée sur le gâteau des ministères

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Après environ deux ans et demi de vacance présidentielle (depuis le 24 mai 2014), la montagne libanaise -surélevée par l’amoncellement des déchets- a finalement accouché d’un président considéré comme fort, car issu d’un important bloc parlementaire chrétien dont il était le chef, baptisé « bloc du changement et de la réforme ».

Un accouchement difficile qui survient au terme d’un long bras de fer entre les deux camps politiques rivaux : celui du 14 mars (souverainiste, hostile à l’axe Damas-Téhéran –ndlr : l’alliance du 14 mars s’est formée suite à l’assassinat du premier ministre Rafiq Hariri, père de Saad Hariri) et celui du 8 mars (tout à l’opposé, mené par le parti chiite du Hezbollah) ; un bras de fer ponctué par des revirements et des compromissions, tels que l’appui donné par le chef du Courant du Futur, Saad Hariri, au candidat du 8 mars, Sleiman Frangieh (après qu’il avait appuyé lui-même son allié Samir Geagea, du 14 mars), puis au candidat du même camp, Michel Aoun…

Indépendamment des circonstances qui ont porté Michel Aoun à la présidence de la république libanaise, lesquelles reposent sur des tactiques peu démocratiques de la part du candidat qui a utilisé le défaut de quorum pour empêcher la tenue de l’assemblée élective, avec l’aide du Hezbollah, son principal allié, tant et aussi longtemps que le pointage n’était pas en sa faveur, force est de constater et de déplorer un retour aux mêmes pratiques véreuses dans la formation du gouvernement qui est, à ce jour, sujet au marchandage traditionnel entre les différents partis politiques qui monopolisent le paysage sociopolitique libanais.

En effet, on assiste à présent à une course, une ruée, pour la curée des portefeuilles ministériels, de la part de tous les principaux partis politiques confondus : ceux qui étaient pour l’investiture de Michel Aoun et ceux qui étaient contre ; et avec un surcroît d’appétit « compensatoire » de la part de ceux qui étaient contre, tels que le président de la Chambre, Nabih Berry, chef du mouvement chiite Amal, et le candidat malheureux, Sleiman Frangieh, chef du parti maronite des Marada (du nord).

C’est maintenant un autre bras de fer, ancien et nouveau à la fois, ou plutôt un chassé-croisé, qui a lieu pour la formation du cabinet entre les partis confessionnels et féodaux qui s’agglutinent autour de la « proie » gouvernementale comme des bêtes affamées (et pourtant suralimentées), chaque prédateur voulant arracher, en grognant, le plus gros morceau de la carcasse, la meilleure quote-part, tant en qualité (importance du portefeuille), qu’en quantité (nombre de portefeuilles).

Au point que les aspirations balancent entre un gouvernement de 24 ministres ou de 30, comme s’il fallait déterminer le nombre de convives pour commander le gâteau ! Un gâteau, pour 24 ou pour 30 personnes, de sorte à pouvoir servir équitablement tout le monde ! Le souci n’étant pas, en effet, de couper dans le budget de l’État et de faire des économies au profit des services publics, mais de couper le gâteau pour la consommation personnelle.

Loin d’avoir pour cause l’examen minutieux du curriculum vitae des candidats ministrables (afin de mettre en poste les plus compétents), le retard à former le nouveau gouvernement procède des raisons objectives (ou « tractations ») suivantes…

Prolonger la mainmise sur certains portefeuilles « sensibles » et juteux qui reviennent de facto à telle communauté, tel que le ministère des Finances, destiné au mouvement Amal (chiite)…

Recevoir la meilleure part et la cerise, en guise de récompense, pour avoir contribué à porter Michel Aoun à la présidence, c’est-à-dire obtenir des ministères dits « régaliens » (dont on peut « se régaler »), ou « de services » (lucratifs), pour le Courant du Futur (sunnite, le mouvement de Saad Hariri), le Parti des Forces libanaises (chrétien, de Samir Geagea), le Parti socialiste progressiste (druze, de Walid Joumblatt) et, « last but not least », le parti dit « de Dieu », le Hezbollah…

Percevoir le juste « dédommagement » pour avoir été beau joueur, tel qu’un portefeuille majeur au parti de Sleiman Frangieh, à la hauteur de sa frustration, et au parti Kataëb de Samy Gemayel, pour satisfaire son besoin d’affirmation.

Quant aux raisons « subjectives », plus profondes, elles portent sur les tentatives du tandem chiite Amal-Hezbollah de remettre au goût du jour la danse de la « Troïka » [ndlr :  président de la république chrétien maronite, premier ministre sunnite et président du parlement chiite], qui a prévalu pendant toute la période de la tutelle syrienne. Celle-ci consiste à permettre à un troisième danseur – le chef du pouvoir législatif (Nabih Berry) – de sauter sur la piste du pouvoir exécutif et de se mêler de ses affaires, telle que la tâche de la formation du gouvernement, et ce au mépris de la loi constitutionnelle. L’intention, plus sournoise, étant de contrecarrer, par ce ballet à trois, la formation d’un tandem chrétien-sunnite solide, surtout à l’aune de la réconciliation des deux principaux partis chrétiens (le Courant patriotique libre, CPL, de Michel Aoun, et les Forces libanaises, FL, de Samir Geagea) et du rapprochement entre Michel Aoun et Saad Hariri.

À ce motif d’ordre confessionnel s’ajoute celui, encore plus vicieux, d’obtenir des garanties sur les orientations stratégiques du nouveau régime, tant à l’interne qu’à l’externe, notamment en ce qui a trait à l’application des accords de Taëf, qui se veut toujours sélective, ignorant la dissolution des formations encore armées (Hezbollah-Amal), et à la confection de la nouvelle loi électorale pour les prochaines législatives, laquelle devrait être taillée à la mesure des ambitions voraces du tandem chiite.

Et la grande absente de la course ? C’est la société civile… Minoritaire, représentée par les collectifs et les ONG qui, après leur tentative de « putsch » avorté à l’été 2015, suite à la crise des déchets (qui court toujours), ont complètement baissé les bras, de guerre lasse.

L’opinion publique libanaise indépendante (éclairée, laïque, et minoritaire), à la différence de sa « sœur aînée » [ndlr : le système clientéliste] (majoritaire, aveuglée par son suivisme confessionnel et communautaire et son culte de la personnalité), assiste, médusée, à l’entrée en vigueur d’un nouveau règne qui ne porte et n’apporte, hélas, rien de nouveau.

En effet, c’est le même esprit clientéliste, ploutocratique, oligarchique et népotiste qui prévaut dans la haute sphère, alimentée par les deux hémisphères d’un citoyen lambda qui devrait lui-même changer de mentalité et se réformer pour que l’on puisse espérer quelque changement et réforme au Pays du Cèdre… dans une des générations à venir.

 

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Ronald Barakat

Sociologue et Journaliste (Beyrouth – LIBAN)

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