MAROC – Entretien avec Souleïman Bencheikh : « C’est quand même mieux ici qu’en Turquie… »

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Le Maroc est un État-nation qui a plus de douze siècles d’existence. La monarchie, à travers les différentes dynasties qui se sont succédées, a connu des moments de prospérité et des moments de doutes, mais elle n’a jamais disparu.

Aujourd’hui, la monarchie et la société marocaine se cherchent afin de construire un projet de société qui préservera l’équilibre du pays.

Comment construire une société démocratique avec une image du roi tellement forte ? Comment trouver le parfait équilibre entre la tradition millénaire marocaine et la modernité inévitable à laquelle le royaume fait face ?

Sans une connaissance approfondie de l’histoire du Maroc et sans une connaissance de son histoire politique plus particulièrement, il est difficile de comprendre l’importance du symbole que représente le roi dans la société marocaine, lequel est encore qualifié de « Commandeur des croyants ».

L’envoyé spécial du Courrier du Maghreb et l’Orient a rencontré Souleïman Bencheikh, journaliste et essayiste marocain, directeur de la publication de la revue marocaine Dînwa Dunia et co-fondateur de la première revue d’histoire du Maroc, Zaman. Souleïman Bencheikh est en outre l’auteur du livre Le dilemme du Roi, ou la monarchie marocaine à l’épreuve.

 

 

Anass EL AZHAR IDRISSILe Maroc est une monarchie constitutionnelle, voire une monarchie « exécutive » selon un terme utilisé par le roi Mohammed VI. Quelle a été l’évolution du pouvoir de la monarchie à travers l’histoire du royaume ?
Souleïman BENCHEIKH
On peut dire que d’abord l’historiographie officielle du royaume du Maroc est intimement liée à la monarchie. C’est-à-dire que les différents historiographes du royaume font apprendre l’histoire du Maroc aux élèves à partir du moment où la monarchie débute, à peu près un siècle après l’Hégire, au moment où Moulay Idriss arrive au Maroc et fonde la dynastie Idrisside. C’est l’entrée du Maroc dans l’Islam et en même temps son entrée dans l’ère de la monarchie.

Ce qu’on peut dire d’abord c’est que la légitimité de la monarchie au Maroc est intimement liée à sa légitimité religieuse. Moulay Idriss est considéré comme un chérif, un descendant du Prophète. Ceci nous fait revenir au VIIIème siècle.

Les autres dynasties qui se sont succédées – les Almohades, les Almoravides – sont des dynasties berbères qui, elles, ont prôné une sorte de Jihad. Leur principal argument qui a légitimé leur action et qui a été leur moteur à travers l’histoire, ça a été de lutter pour l’Islam, par un Jihad offensif. Elles ont été des dynasties très étendues et très puissantes. Donc, là encore, c’est une légitimité religieuse très importante, non pas chérifienne, d’une descendance du Prophète, mais une légitimité par le Jihad, la défense de l’Islam, le sabre à la main.

Ensuite, on revient avec la dynastie des Saadiens – on brosse à grands traits – ; on revient au chérif. La dynastie se proclame de la descendance du Prophète. Cet héritage Saadien est aussi celui des Alaouites. La dynastie alaouite, venant après, est, elle aussi, descendante du Prophète, selon l’historiographie officielle. Elle tire de cette descendance sa légitimité, notamment sa légitimité de « Commandeur des Croyants ».

Évidemment, à partir de ce petit topo, on peut comprendre que la légitimité de la monarchie au Maroc est intimement liée à la religion, au poids religieux qu’elle occupe, et est donc une institution centrale à travers l’histoire du Maroc.

Surtout qu’en Islam, il n’y a jamais eu de véritable séparation entre le politique et le religieux. Donc, qui dit « pouvoir religieux » dit, dans l’esprit des gens, « pouvoir politique ».

EL AZHAR IDRISSIDepuis l’indépendance du pays en 1956, quel est le rapport de force entre la monarchie et les gouvernements qui se sont succédés ?

BENCHEIKHD’abord, pour retisser le fil de l’histoire, nous sommes en 1912, au moment du protectorat [ndlr : le protectorat français], dans une monarchie qui a eu ses instants de gloire, mais qui est maintenant décadente, avec un jeune sultan, et où les véritables ennuis commencent, à la mort du sultan Moulay Hassan Ier, un sultan qui, à la fin du XIXe siècle, avait su maintenir l’appétit des puissances étrangères à distance… Mais, au moment où il meurt, le royaume se retrouve un peu orphelin, avec un jeune prince qui se retrouve au pouvoir, qui est Moulay Abdel-Aziz. Il a quatorze ans lorsqu’il arrive au pouvoir et nous sommes à la dernière décennie du XIXe siècle.

À partir de ce moment-là, plusieurs frères vont se succéder sur le trône avec des règnes éphémères. Lorsque le protectorat arrive au pouvoir, nous avons une monarchie complètement affaiblie, n’ayant plus son aura d’auparavant. Il y a même un crédo de l’époque, et qui circule actuellement encore, que ce sont les sultans qui ont vendus le Maroc aux puissances étrangères.

La période du protectorat est une période très difficile pour la monarchie. C’est une période où il y a, au début, l’aventure d’Abdelkrim al-Khattabi, qui est un opposant et qui refuse l’occupation espagnole et française ; la refusant les armes à la main, constituant une république, il remporte des victoires. Évidemment, la monarchie ne s’oppose pas à lui. Au contraire, elle voit cela d’un bon œil. Mais quand même, voilà l’aventure d’un homme seul, qui n’a pas l’aura habituelle du sultan, qui malgré tout arrive à lutter et à remporter des victoires. Donc par comparaison, ça donne une mauvaise image du sultan qui, à ce moment-là, est obligé de composer avec l’occupant français.

Malgré cette image dégradée du sultan pendant la période du protectorat, il y a la figure de Lyautey, qui remet en selle la monarchie. Il estime qu’il ne faut pas mener la même politique qu’en Algérie et qu’il faut s’appuyer sur les élites locales et que la première élite, c’est le sultan, qu’il faut non pas l’affaiblir, mais renforcer. Bien sûr le contrôler, mais, en terme de symbole et d’image, il faut pouvoir capitaliser sur la symbolique qu’il représente.

Après, vous me parlez d’indépendance… Au moment du protectorat, nous avons une monarchie en crise, une monarchie qui a perdu une bonne partie de son capital sympathie, une monarchie qui ne représente plus grand-chose, qui n’est plus autant courtisée qu’auparavant, avec les élites qui peuvent se tourner vers les puissances européennes plutôt que vers la monarchie. Mais il y a un retournement qui se produit pendant la lutte pour l’indépendance, où Mohammed V parvient à retourner la situation et à sortir grandi de la période du protectorat. Mohammed ben Youssef, avant qu’il ne soit proclamé roi – au départ, c’est un très jeune sultan que les Français pensaient pouvoir maîtriser – petit à petit, se révèle avec le temps être un personnage qui ne se fait pas contrôler, un personnage qui se rapproche des indépendantistes, et jusqu’au point où en 1953 il est envoyé en exil.

Et de cet épisode-là, il en sort grandi. Durant cette année, la France a des problèmes en Indochine, il commence à y avoir l’Algérie et au bout de deux ans, ils désirent régler le problème marocain afin d’avoir les mains libres et de gérer le reste. Lorsque le sultan retourne au Maroc en 1955, c’est un retour triomphal.

Nous avons assisté à une bascule, en passant d’une monarchie impopulaire à une monarchie qui a gagné l’indépendance. Mohammed V paraît comme le père de l’indépendance. Donc, on en est là en 1956 pendant l’indépendance. Il y a un sultan qui devient roi, et ceci signifie que le Maroc entre dans l’ère du droit positif tout simplement. Il se dote d’une constitution – même si la première constitution arrivera plus tard – et le Maroc fait donc ce choix d’entrer dans le droit positif et le système international créé au lendemain de la seconde guerre mondiale. Il n’est plus le royaume chérifien fermé sur ses frontières qui bataille pour préserver son autonomie, son autosuffisance, son indépendance… Non, il entre de pleins pieds dans le jeu des nations avec une voix à l’ONU.

Au moment de l’indépendance, il y a une force qui est la monarchie, mais celle-ci a été portée par un mouvement. Ce mouvement est un mouvement national pour l’indépendance. On se retrouve à ce moment-là avec un sultan, lorsqu’il revient en 1955 après deux ans d’exil avec une bonne partie à Madagascar, sans relais.

Qui contrôle le pays concrètement ? C’est l’Istiqlal [ndlr : le Parti de l’Indépendance, fondé sous le protectorat français]. Donc il y a deux pouvoirs concurrents. Il y a le pouvoir du mouvement national et le pouvoir du sultan. Mohammed V est une figure consensuelle et avait tendance à collaborer avec tous ces gens. Il n’avait pas véritablement d’opposition. Par contre, lorsque son fils arrive au pouvoir, il y arrive de manière rapide parce que Mohammed V meurt dans la force de l’âge alors qu’il avait encore beaucoup de choses à accomplir. C’est une nouvelle qui surprend tout le monde.

Au moment où Hassan II arrive au pouvoir, il y a un changement de paradigme. On se retrouve là avec un roi qui a une revanche à prendre. Hassan II – et ça se sont de nombreux témoignages ainsi que lui-même qui en parlent, ainsi que dans les livres qu’il a écrit – a vécu la période de l’exil comme un traumatisme. Il a cru tout perdre. Il a cru perdre le trône qui ne lui reviendrait jamais. Il a vu son père être concrètement exilé et est passé de la vie de palais à une vie d’exilé. Il avait donc une revanche à prendre. Les hommes de l’indépendance étaient des gens en qui il pouvait voir des rivaux.

Autant Mohammed V avait tendance à composer avec eux, autant Hassan II a voulu prendre l’ascendance sur eux. Ayant cru voir le pouvoir lui échapper, j’ai le sentiment qu’il a voulu l’occuper à 100%. Et donc il y a, ce qui n’était pas un bras de fer, deux forces : le roi et le mouvement national ; sauf que lorsque le roi était Mohammed V, ils parvenaient à s’entendre, mais Hassan II n’a pas accepté cet état des choses. Il a voulu aller à l’affrontement avec ce mouvement national qui allait dans tous les sens, composé de toutes sortes de tendances. Il y avait aussi, selon des archives, des projets d’attentats… Les nationalistes n’étaient pas tous acquis à la monarchie, loin de là. Toute l’histoire post-indépendance de la monarchie jusqu’à l’alternance des années ‘90 est une histoire d’affrontements entre la monarchie d’un côté et la classe politique de l’autre, héritière du mouvement national.

Pour affronter ce mouvement national, des gens qui pouvaient être républicains, marxistes, ou simplement des nationalistes traditionnalistes (type Allal El-Fassi), il fallait créer de nouveaux partis. Et c’est ce qu’ils ont fait. Le Maroc a adopté le pluralisme politique, inscrit dès la première constitution du pays ; mais ce pluripartisme a été vécu du côté du pouvoir comme un moyen de concurrencer l’hégémonie du parti de l’Istiqlal et ses dérivés.

Évidemment, tout ceci est lié à des questions d’ordres internationaux. C’est un choix clair d’Hassan II, plus que de son père. Autant Mohammed V s’orientait vers le bloc des non-alignés, autant Hassan II va vers l’Occident, les États-Unis d’Amérique, la France…

L’Algérie, quant à elle, est dans le bloc soviétique. Par quoi se caractérise le bloc soviétique à l’époque de la guerre froide ? Il se caractérise par des partis uniques et communistes. Au Maroc, bien au contraire, on a envie d’empêcher le parti unique. Et donc le multipartisme est favorisé et ce multipartisme est un moyen de contrôler la sphère politique. Ce n’est pas juste pour l’amour de la liberté et de la pluralité ! C’est un moyen de contrôle, afin d’affaiblir l’hégémonie de l’Istiqlal, qu’a trouvé le roi lorsqu’il a débarqué en 1955. Il y a une anecdote qui circule – je ne me souviens plus où l’avoir lue – qui raconte que lorsque le roi Mohammed V et le futur Hassan II ont été accueillis en vainqueurs de retour d’exil, Hassan II aurait demandé à son père, devant la foule en liesse, que ferait-il si la foule, au lieu de crier son nom et son amour, appelait à sa mort. Mohammed V aurait répondu : « Dieu me préserve de cette éventualité ». Hassan II, lui aurait répondu : « Moi, je materais cette populace ». En résumé, il y avait chez Hassan II ce désir de revanche et il y avait cette peur aussi, cette peur de voir le pouvoir lui échapper. Ceci peut paraître paradoxal de notre point de vue. On a l’impression d’un côté que c’est un pouvoir absolu et d’un autre côté qu’il pourrait avoir peur de quoique ce soit.

En fait, ce pouvoir a été absolu parce que je pense qu’Hassan II a eu tout le temps la peur de le perdre. Il ne faut pas oublier qu’il a vécu un règne mouvementé. C’était l’époque des coups d’États. Aujourd’hui, il y a moins de coups d’États car la figure monarchique est rassurante, mais pendant la guerre froide, effectivement, il était dangereux d’être roi. Plus dangereux que maintenant.

Beaucoup de rois sont tombés avec la période des décolonisations. Cela peut sembler étonnant aujourd’hui, mais au final, le principal héritage de Hassan II c’est qu’il a laissé un système politique intact à son fils. C’est la seule et plus importante mission qu’il s’est assignée. Donc, de ce point de vue, il a réussi. Depuis l’indépendance, le rapport de force est la mise au pas progressive des différents partis politiques. Lorsqu’on arrive aux années 1990, années de l’alternance, nous avons des partis politiques qui sont pour la plupart domestiqués. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, on avait dans les années 1950-1960 une liberté de ton de la presse qui était beaucoup plus importante que dans les années 1990. C’était une liberté de ton de combat et ceci ne signifie pas que c’était mieux. C’était une période troublée, où il y avait des disparitions : c’était la guerre. Certes, il y avait le débat d’idées, mais on risquait sa peau. Lorsqu’on se réfère aux unes des journaux couvrant des mouvements syndicaux, il y avait une véritable virulence qu’on n’a pas retrouvée par la suite.

Les choses changent par après : c’est un nouveau paradigme à partir du moment où nous avons l’alternance, le nouveau règne, les islamistes ; et là nous entrons dans autre chose.

EL AZHAR IDRISSI – Comment s’est effectuée la cohabitation entre le palais royal et le parti Justice et Développement, sachant que le PJD a forgé sa notoriété sur une base religieuse et populaire, alors que le roi se présente comme un rempart face à l’islamisme ?

BENCHEIKHAvec le recul, nous pouvons dire que c’est une cohabitation – le terme est bien employé, c’est une cohabitation – et qui dit cohabitation dit qu’il s’est un peu forcé.

Effectivement, il s’agit d’une cohabitation qui semble un peu forcée, mais je pense des deux côtés. Et c’est là qu’est l’intérêt. Je ne pense pas que les islamistes soient la tasse de thé du roi, de sa personne, humainement. En même temps, son statut de Commandeur des Croyants et de chef de l’État l’oblige à traiter avec le PJD comme il traiterait avec n’importe quel parti.

Maintenant, en tant que personne, il a certainement des affinités plus ou moins importantes avec les différents partis. Ce qui en ressort, c’est qu’à la fois il y a eu une cohabitation difficile en termes de personnalités – il a semblé que la personnalité de Benkirane [ndlr : le secrétaire général du parti Justice et Développement] pouvait déranger, notamment parce qu’il se départit de la bienséance liée à sa fonction, qu’il passe outre le protocole. Et il y a aussi le fait qu’on a beaucoup reproché, la monarchie et en tous les cas ceux qui affirment dans les médias qu’ils défendent les positions de la monarchie, au PJD et à son secrétaire général, qui est le chef du gouvernement, de tenir un double discours. Ils sont à la fois au gouvernement et tiennent un discours d’opposition. In fine, ce qu’il leur est reproché, c’est de tirer profit de la grogne, du mécontentement populaire et de le canaliser pour leur propre intérêt, et non pas au service de tout le pays. Encore moins au service de la monarchie. Je pense qu’il y a une méfiance qui est installée. On ne fait pas confiance à Benkirane et je pense que c’est ça qui lui est reproché.

De l’autre côté, il faut bien le dire, s’agissant de Benkirane : au nom de qui parle-t-il ? Le PJD est un parti qui est adossé à une idéologie. Cette idéologie est soutenue par différentes associations, différents groupes et tendance : c’est une nébuleuse. Parle-t-il uniquement au nom de son parti ? Et encore, au sein même de son parti, il y a énormément de différences entre certains cadres et notamment la base. Il faut qu’il y ait des clarifications du côté du PJD, chose qu’il refuse de faire.

Il y a une partie des islamistes qui sont antimonarchistes… Benkirane leur parle et il attise leur colère. Il ne se prononce pas suffisamment – et c’est une autre chose qu’on lui reproche – sur les liens idéologiques de l’islamisme avec DAESH. On ne l’entend pas se proclamer sur ces questions. On ne l’entend pas se prononcer sur la Turquie et sur l’islamisme au pouvoir actuellement. Ca serait intéressant… On l’entend, mais on ne saurait quoi en penser, sur l’Égypte par exemple et sur ce qui arrive aux Frères musulmans. Il y a aussi, du point de vue du palais, le soupçon que Benkirane sert l’agenda de son parti et son idéologie, qui n’est pas l’agenda de son pays. C’est un agenda international. Oui, il y a ce soupçon que ce soit un agenda international, qui sert entre guillemets une internationale islamiste.

Il y a de la défiance des deux côtés. La monarchie ne se sent pas en position de pouvoir absolu. Et là, ce qui s’est passé concrètement, c’est que les urnes ont parlé, et que c’est un parti dont on dit qu’il n’a pas la sympathie du pouvoir qui est arrivé au pouvoir. Le roi, concrètement, a été obligé de respecter la règle démocratique qu’il a lui-même établie et qui est de nommer chef du gouvernement un membre du parti arrivé en tête. Il a donc choisi de reconduire une personne avec qui il n’a pas d’atomes crochus.

Déjà, le rapport de force a évolué. Maintenant, il y a évidemment – et on en parlera sûrement après – beaucoup d’atouts du côté de la monarchie. Mais concrètement, jamais un chef de gouvernement n’a été aussi puissant, n’a eu un tel pouvoir de blocage et de chantage quelque part que ce chef de gouvernement-là.

EL AZHAR IDRISSI Le parti islamiste a-t-il raté l’occasion de former un véritable contre-pouvoir démocratique ? En avait-il les moyens ?

BENCHEIKHUn contre-pouvoir, je ne sais pas. Démocratique, non… Ce qui est sûr, c’est que c’est un pouvoir aussi.

Je pense que le parti islamiste aujourd’hui, que Benkirane lui-même, constitue un pouvoir et non un contre-pouvoir. Et encore moins un contre-pouvoir démocratique. Pour eux, la démocratie est un moyen d’arriver au pouvoir et pour eux, démocratie rime avec dictature de la majorité. La démocratie est un moyen de conquérir le pouvoir, mais n’est pas une idéologie sur laquelle ils s’appuient. Leur référentiel est religieux.

Si les démocrates veulent placer leur destin entre les mains des islamistes, je pense qu’ils se trompent. Les démocrates ne doivent pas attendre des islamistes qu’ils défendent la démocratie. La démocratie est évidemment le jeu électoral, et ça les intéresse. Ils prennent de la démocratie ce qui les intéresse. Le jeu électoral est ce qui les met en position de force. Vu la question, et c’est ce qu’on a oublié de dire tout à l’heure : qui a travaillé l’islamisme ?

C’est bien évidemment une vague mondiale, internationale, portée par toute sorte de choses, l’action des États-Unis d’Amérique, par le conflit israélo-palestinien, le problème d’intégration des Musulmans dans certains pays… et porté par les politiques internes aussi des pays musulmans où des dictateurs n’ont pas su gouverner, brimer les populations.

Au Maroc, ce qui s’est passé, c’est qu’Hassan II a choisi, pour casser la gauche, pour casser une partie des élites issues du mouvement national, d’appuyer les islamistes. En même temps qu’on les chassait d’Égypte, qu’on renvoyait en France les professeurs français qui formaient encore les cadres, les enseignants et les élèvent marocains, on a fait venir des professeurs islamistes égyptiens. Ce sont eux qui les ont remplacés. On a fermé les départements de philosophie, on a arrêté la sociologie, mais par contre, on a introduit le département d’études islamistes, l’éducation religieuse à fortes doses à l’école et pour enseigner ces matières, nous avons fait venir des profils islamistes, qui sont dans notre système éducatif depuis plusieurs décennies. Et donc, ça a travaillé la société. Cela a facilité son éclosion et lorsque les islamistes veulent prêcher, ils trouvent un terreau favorable, avec des gens qui les comprennent. La monarchie a sa responsabilité dans cette arrivée. Mais lorsque je dis monarchie, c’est Hassan II, car Mohammed VI a une vision différente par rapport à ça.

Benkirane n’a pas raté l’occasion de former un contre-pouvoir.

D’abord, comme je l’ai dit, il ne faut pas donner le bon Dieu sans confession au PJD. Il ne faut pas attendre de ce parti qu’il lutte pour la démocratie car la démocratie est effectivement des élections. Le PJD prend ce qui l’arrange, à savoir le gouvernement de la majorité. Ça l’intéresse car il a les moyens, une structure partisane qui fait qu’il est en mesure de remporter des élections. Il a aussi un réseau, un financement, mais ne prend pas de la démocratie ce qui ne l’intéresse pas, à savoir la pluralité. C’est un parti à tendance hégémonique. D’ailleurs même lorsqu’il remporte les dernières élections, il est quand même hallucinant de dire que le parti vainqueur demande au dirigeant du parti qui arrive second de démissionner. Ce n’est pas une manière courtoise de faire les choses. Logiquement, on félicite les candidats. Ils ont une tendance hégémonique. Lorsque Donald Trump a gagné les élections, a-t-il fait la même chose ? On peut le dire durant la campagne, mais une fois qu’on gagne, on rassemble.

Le PJD n’est pas dans cette optique. Il est dans une optique de combat et effectivement, parce qu’il se sent comme un serpent qui se mord la queue. Eux, le palais ou ceux qui représentent le Makhzen, dont on parlera j’imagine tout à l’heure, estiment que c’est le PJD qui devrait faire un pas vers eux ; et c’est au tour des autres de dire que c’est le Makhzen qui nous met des bâtons dans les roues depuis le début. Le problème c’est que les deux ont raison car dans ces deux blocs, il y a des personnes qui veulent saboter la cohabitation.

EL AZHAR IDRISSI Le Makhzen est ancré dans l’esprit de tout Marocain et fait l’objet de toutes sortes d’analyses des plus sérieuses aux plus farfelues… Entre mythes et réalités, qu’est-ce que le Makhzen ?

BENCHEIKHLe Makhzen est effectivement un terme qu’on utilise beaucoup au Maroc… Je crois qu’il s’agit du seul pays où il est utilisé à ce point.

C’est un concept politique. Il faut savoir que ce terme à donné le mot « magasin » en français. C’est un terme qui remonte, d’après notre grand historien Abdallah Laroui, aux Saadiens et à l’émergence d’un ciment d’État national marocain.

Qu’est-ce que le Makhzen ? C’est la tendance du sultan à s’entourer d’une cour : il y a quelque chose de central. Ça prend tout son sens, économique, de « grenier », avec Moulay Ismaïl. Le Makhzen, c’est ce grenier où on stocke le blé que le sultan va prélever auprès des tribus qui lui font allégeance. Ce Makhzen, c’est aussi le percepteur, celui qui va percevoir l’impôt. C’est ça le Makhzen. C’est l’autorité de l’État.

C’est le bras armé de l’État. Il y a le côté spirituel, à savoir la Commanderie des Croyants, le sultan, et ce sultan a son bras armé, qui est le Makhzen. C’est une violence plus économique qu’une violence militaire.

Ça a aussi un côté sociétal. Ce n’est pas une puissance armée, mais une puissance armée en dernier recours. Le Makhzen, c’est l’État qui vous observe, qui voit combien vous faites rentrer d’argent afin de percevoir l’impôt et donc, concrètement, comme cela se passait auparavant, il n’y avait pas une frontière figée, caractéristique des États modernes, avec une population et un territoire délimité. Ce n’était pas le cas du Maroc. C’était un État national, mais pas avec des frontières tracées. L’espace de l’empire chérifien était mouvant, au gré des allégeances qui étaient faites au sultan.

En résumé, une grande partie du travail du sultan consistait à aller dans les différentes tribus, la harka du sultan, avec son armée, la m’halla. Le sultan, pour percevoir l’impôt, envoie son percepteur. Parfois, les tribus trouvaient l’impôt élevé ; parfois elles le payent. Lorsqu’elles refusent de le payer, il y a négociation et en dernier recours le sultan part, à la tête de son armée, pour obliger la tribu à payer son impôt. La plupart du temps, dès que la tribu voit le sultan, il n’y a pas de guerre et elle paie. Parfois, il peut y avoir malgré tout une guerre.

Voilà ce qu’est le Makhzen : c’est l’État.

C’est une violence, mais à la fois il y a négociation. Chaque tribu paie en fonction de ces négociations. Il y a la menace de la force, la persuasion, la négociation et actuellement, lorsque vous parlez à un Marocain moyen, pour lui, le Makhzen, c’est le caïd et tout représentant de l’État. C’est un représentant du ministère de l’Intérieur. Les ministères régaliens sont considérés comme étant le Makhzen.

EL AZHAR IDRISSI – La question du pouvoir monarchique fait l’objet de livres comme le vôtre ou encore la thèse d’Aziz Chahir, Qui gouverne le Maroc ? Y a-t-il actuellement une limite à cette liberté d’expression ou est-ce que les journalistes s’imposent une sorte d’autocensure ?

BENCHEIKHÉcoutez… Oui, on peut dire que le Maroc est un pays où la liberté d’expression n’est pas absolue…

Malgré tout, il reste un espace pour la critique et pour l’analyse objective. Il y a dans chaque pays des lignes rouges, avec un discours dominant. Il est possible de dire pas mal de choses tant qu’on reste dans l’analyse et tant qu’on n’est pas donneur de leçon et normatif. Là oui, il est plus difficile de faire son travail…

Donner un avis n’est pas compliqué. On peut donner un avis au Maroc. On peut donner un avis sur la monarchie. Et d’ailleurs, on peut le voir, le Maroc applique une relative liberté où tout est accessible en termes de médias. Tous les sites internet sont accessibles à partir du Maroc et aucun site n’est bloqué. Il y a peu de pays identiques. Il n’y a pas de sites bloqués. Vous allez en Turquie, c’est différent. Vous allez en Thaïlande, ce n’est pas la même chose. Vous pouvez aller dans beaucoup de pays où j’ai pu voyager, il y a beaucoup de sites, parfois Facebook, parfois Twitter, qui sont soumis à des restrictions. Au Maroc, il y a eu le blocage de la VoIP pour les communications Whatsapp, ça a été un scandale et ça a été rétabli. Il y a, surtout sur les réseaux sociaux et sur internet, une liberté absolue.

Liberté ne rime pas avec qualité. Parce qu’il y a toutes sortes de choses dans cette liberté. Il y a des sites qui sont orduriers. Ce n’est pas non plus la panacée, la liberté absolue. Encore faut-il qu’il y ait un peu de régulation. Il nous manque peut-être au Maroc un peu de régulation… Cela ne signifie pas qu’il faudrait interdire, loin de là, mais peut-être essayer de sévir aussi et de faire respecter la loi… Il ne faut pas non plus que ça soit l’anarchie, la diffamation, des maîtres chanteurs… C’est quelque chose qui peut influer négativement sur les médias marocains qui sont sur le net.

Quant au reste des médias, il y a bien évidemment la télévision qui est un média très contrôlé. C’est un mass-média et partout dans le monde, ils sont contrôlés. En France par exemple, récemment, sous le Général de Gaulle, la télévision était contrôlée. Au Maroc, on y arrive progressivement. Il y a plusieurs chaînes, mais ce sont de grosses structures, avec de vieilles habitudes, avec une certaine forme de lourdeur. C’est clair que notre télévision n’est pas à la pointe au niveau international. Il y a beaucoup de formalisme, de vieilles habitudes qui peuvent sembler archaïques, obsolètes et pas efficaces au final.

Par contre, pour les radios, c’est autre chose. Il y a une marge de liberté qui est plus importante. Il y a une liberté de ton, des émissions de libre antenne. Il y a ce genre de choses au Maroc sur les chaînes de radios actuellement.

Quant à la presse écrite, le champ est plus large et on peut tout dire. La seule chose (et c’est le plus important) qu’on ne peut pas faire – donner son avis, j’ai dit qu’on pouvait le dire, même si ce n’est pas forcément une bonne chose, voir insulter et ne pas avoir de problème – c’est l’enquête…

C’est-à-dire investiguer sur des crimes économiques et avoir accès aux données. Voilà le vrai problème. Le problème au Maroc n’est pas tant de dire si j’ai le droit ou non de dire telle ou telle chose, c’est est-ce que j’ai les éléments nécessaires pour me protéger ? La plupart du temps, vous pouvez dire plein de choses sans pouvoir les prouver. Donc ça reste de l’avis. Et si vous l’écrivez, c’est que vous diffamez… On peut vous attaquer en diffamation. Le problème du journaliste au Maroc c’est l’accès à l’information.

Par l’analyse, on peut dire beaucoup de choses, défendre la laïcité, l’abolition de la Commanderie des Croyants… On peut dire beaucoup de choses. Il y a des Marocains qui peuvent dire dans nos journaux qu’il faut interdire la Commanderie des Croyants sans se trouver en prison. Vous voyez ?

Maintenant, évidemment, un journal qui va fonder sa ligne éditoriale sur le fait qu’il faille abolir la Commanderie des Croyants ne sera pas soutenu, et ne va pas pouvoir survivre économiquement…

Il y a une forme et un espace de liberté. Une liberté laissée à la critique, à l’analyse.

Mais là, le parent pauvre du journalisme marocain, c’est l’enquête. L’enquête libre et indépendante, parce qu’on se heurte à des officiels qui n’ont pas l’habitude de communiquer, de parler à des journalistes et qui ont peur de divulguer des informations qui pourraient faire un scandale.

D’autant plus qu’il y a eu, à un moment, un petit soubresaut, une effervescence dans le sillage du printemps arabe en 2011 et 2012, avec des personnes qui ont essayés de se servir des médias et des réseaux sociaux pour dénoncer des faits qui leurs semblaient être de la corruption, du vol…

Et les personnes qui ont dénoncé ça ont été condamnées…

Ce sont elles qui ont eu des problèmes alors que les personnes qu’elles ont dénoncées n’ont pas été inquiétées.

Du coup, ça a refroidi les ardeurs et ça n’encourage pas à aller dénoncer des agissements suspects qu’on peut voir dans un ministère, des agissements qui nous semblent dangereux. Vous n’avez malheureusement personne à qui en parler. Du coup, pour les journalistes, l’enquête est compliquée…

EL AZHAR IDRISSILe Roi effectue actuellement une grande tournée africaine (Éthiopie, Tanzanie, Madagascar, Nigeria) avec à la clé de grands projets tels que l’accord pour la construction d’un gazoduc reliant le Nigeria au Maroc, en passant par toute l’Afrique de l’Ouest. Entre-temps, le Premier ministre Abdelilah Benkirane peine à former un nouveau gouvernement et a failli provoquer un incident diplomatique avec la Russie. Au vu de ces deux images, la monarchie marocaine paraît-elle plus efficace qu’un gouvernement issu des urnes ?

BENCHEIKHD’abord, il ne faut pas qu’il y ait de concurrence : les deux sont complémentaires. Et là, pour le Marocain lambda, chacun est dans son rôle.

Le roi est le représentant du Maroc. Quelque part, qu’on ait un roi qui voyage et qui est à l’image du pays, qui ramène de l’argent, des moyens, qui vend la marque « Maroc » à l’étranger, c’est un fait qui est accepté et voulu par tous les Marocains. Quel meilleur ambassadeur du Maroc que le roi du Maroc ? Il n’y a pas mieux. C’est un roi qui en a vu et qui a de l’expérience. Il a vu plusieurs chefs d’États, plusieurs présidents américains, plusieurs présidents français. Lorsqu’il rencontrera le prochain président français, il pourra lui dire qu’il a connu Chirac, Sarkozy, Hollande… Ça en fera quatre déjà. Déjà, on a de la hauteur par rapport à l’interlocuteur. C’est important pour l’image du Maroc.

Maintenant, que le premier ministre (qu’on appelle désormais « chef du gouvernement ») s’occupe du Maroc et reste au Maroc, c’est aussi un élément qui semble normal.

En terme de communication, je pense qu’il y a à la fois de la stratégie et de la tactique. Il ne faut pas se tromper : il y a un rapport de force. Il faut l’accepter. Il faut l’accepter car nous ne sommes plus dans la configuration de la monarchie absolue.

Nous avons un deuxième pouvoir qui a émergé et qui est le pouvoir du PJD, un pouvoir islamiste. Je n’appelle pas cela un contre-pouvoir car c’est un pouvoir qui est dans les rouages de l’État. Lui aussi… Lorsque vous désirez mener une réforme de l’éducation aujourd’hui, vous faites face à des interlocuteurs islamistes, qui sont dans des syndicats, affiliés à des islamistes. Ce sont eux qui « trustent ». Lorsque vous allez voir le ministère de la Justice, il y aura de plus en plus de personnes qui ont baigné dans l’idéologie islamiste. Il est dans l’État et n’est pas forcément un contre-pouvoir. C’est un pouvoir. Démocratique, non, je l’ai dit tout à l’heure. Il y a ce pouvoir qui a émergé, et il y a le pouvoir de la monarchie. Ces pouvoirs collaborent et il y a des gens dans ce système, au sein même de ce qu’on appelle le Makhzen, qui sont islamistes. En termes d’idéologie, ils sont plus proches d’une idéologie islamiste que des progressistes. Le Makhzen, ce sont aussi des oulémas [ndlr : savants, docteurs de l’Islam], qui ne sont pas forcément des modernes. Et le palais compose avec eux. Il n’y a pas de bloc monolithique et il y a de la stratégie et de la tactique.

Pour moi, ce qui se joue actuellement, c’est de la tactique. Il y a un bras de fer permanent, une collaboration permanente. Je pense qu’en terme d’image, le fait que le roi ait été obligé de nommer Abdelillah Benkirane en tant que premier ministre, était quelque chose de difficile à avaler. Concrètement, après cette image-là, le roi a été obligé d’accepter ce nouveau pouvoir qui a émergé.

Désormais, comment essayer, en terme d’image, de retourner et de gérer la situation, en faisant en sorte d’apparaître comme celui qui tire encore les ficelles. Et il tire encore les ficelles ! Il a encore plein de ficelles à tirer, mais il ne les tire plus toutes, car nous sommes dans une société de communication.

Même Hassan II, aujourd’hui, ne pourrait plus gouverner de manière absolue comme il l’a fait il y a trente ans. À l’époque, on pouvait tenir une conférence de presse et dire à une journaliste : « Toi, tais-toi ! ». Aujourd’hui, tu fais ça, il y a des vidéos qui sortent et même Hassan II ne pourrait plus se le permettre.

Désormais, si quelqu’un ment à la télévision, directement vous aurez des tweets qui affirmeront qu’il a menti et c’est ce qui fera le buzz. Même dans la communication, nous sommes dans une ère où on tire de moins en moins les fils. C’est ce qu’il faut avoir à l’esprit. Même le roi, aussi puissant soit-il, ne tire pas tous les fils. Il a encore beaucoup de ficelles qu’il contrôle, reste un pouvoir dominant, mais en face de lui, il y a un pouvoir qui a un autre agenda, un autre projet, qui peut parfois coïncider avec celui de la monarchie et parfois en différer. Il y a donc deux pouvoirs.

Nous, entre les deux – à Dînwa Dunia personnellement – il y a un pouvoir que nous considérons d’obédience islamiste qui donne un projet de vie qui ne nous convient pas. De l’autre, il y a une monarchie, avec un roi à sa tête qui nous présente autre chose, un modèle de société ouvert sur le monde, un pays tolérant, un pays de brassage des cultures, de métissage et ce projet-là, nous y adhérons. Nous avons plutôt tendance, dans ce bras de fer, à être prêt à le soutenir. Ce n’est pas un choix contre la démocratie, ce n’est pas un choix pour l’autoritarisme, c’est un choix pour le projet de société, sachant que cette monarchie s’appuie sur un Makhzen et utilise parfois de vieilles méthodes, des archaïsmes…

Mais au moins, le projet de société lié à ce roi, celui qu’il nous fait voir, nous donne à voir, nous y adhérons. Nous prenons les espaces de liberté qui nous sont donnés, nous en profitons pour essayer de promouvoir une société ouverte, une société de tolérance, sans pour autant nous empêcher de dénoncer les coups venus de l’intérieur du Makhzen lui-même…

Encore une fois, dans le Makhzen, il y a aussi des tendances, avec des personnes voulant aller vers l’ouverture, et d’autres pas.

On se rend compte que plus on gravit les échelons, plus on voit des choses. Les théories du complot ne reposent sur rien car il n’y a jamais quelqu’un qui tire des ficelles. Le principal problème, surtout dans un pays comme le Maroc, même le roi peut vouloir quelque chose, mais le problème est : comment mettre les choses en place. C’est la chaîne de commandement entre ce qu’il désire et ce qui se passe : il y a un vrai décalage.

La toute-puissance, l’absolutisme sont révolus et ne correspondent pas à notre manière de fonctionner au Maroc.

EL AZHAR IDRISSI La monarchie marocaine veut-elle changer ?

BENCHEIKH – On ne veut jamais changer. Non, on veut durer.

La monarchie veut durer, et pour durer, elle a déjà changé. Elle est en changement et mutation permanents. Elle change et elle évolue.

Elle évolue parfois lentement, parce qu’à mon avis, la monarchie, c’est tout d’abord le roi, qui est une figure à part. Et donc, selon le roi, la monarchie change. Un roi, ce sont des personnalités, des amitiés, une façon de faire, un style. Si on change de roi, on change ces aspects-là. Mais la monarchie, ce n’est pas que le roi. C’est aussi la famille royale, qui a un rôle à jouer. C’est aussi les proches du roi, les gens de l’appareil, les oulémas… C’est une mosaïque de gens qui tirent dans des directions diverses.

Cette monarchie, par la force des choses, évolue et change. Maintenant, ce n’est pas son objectif de changer. Il ne suffit pas de changer pour changer : c’est changer pour durer, rester et contrôler encore ce pays et faire en sorte qu’il aille de l’avant. À mon sens, l’objectif final, qui est inscrit dans l’ADN de tout dirigeant, c’est d’arriver à mettre en place le système qui fait qu’il fonctionne sans vous, tel que la monarchie britannique.

Le pays fonctionne sans la reine Elisabeth, alors qu’elle est indispensable. Comme le Japon, qui est un exemple formidable. C’est le seul régime politique plus ancien que celui du Maroc. Selon l’historiographie officielle, l’empereur du Japon a des origines mythologiques. Son arbre généalogique remonte à plusieurs milliers d’années. Le Japon est un pays de tradition et en même temps un pays de modernité. Tradition extrême, modernité extrême. Les traditions ont été créées des milliers d’années en arrière. Ils sont très attachés à leurs traditions et sont en même temps à la pointe de la modernité. Ils ont un système démocratique et ont un empereur qui se revendique lui aussi d’ascendance divine. Il n’y a pas de contradiction et nous pouvons nous aussi y arriver. Ils ne regardent pas vers l’Europe. D’où est-ce que les japonais ont-ils pris la démocratie ? Ils l’ont prise de l’Occident et ils l’ont adapté à leur sauce, sans renoncer à leurs traditions. Ils n’ont pas de leçons à recevoir de la France ou de la Chine, de la Russie ou des États-Unis d’Amérique. Non… C’est à ça que nous voudrions arriver au Maroc.

Petit à petit, ce qui se passe concrètement, c’est que le roi part à l’étranger, gagne des marchés et laisse en même temps au chef du gouvernement la scène intérieure. Déjà, en termes d’image, c’est aussi une façon de prendre de la hauteur et de déléguer à quelqu’un les affaires internes sur place. C’est ce qui est fait ici, à mon sens.

Maintenant, le problème, c’est à qui déléguer ? Si on délègue à une personne qui a un autre agenda, qui désire travailler la société dans un sens avec lequel nous ne sommes pas d’accord, ça pose problème. Il y a effectivement une défiance. La monarchie change au quotidien et puis, à terme, le cap qu’elle doit désigner sera celui d’être le garant suprême des institutions, ciment de ce pays et en même temps, laisser les choix tactiques au gouvernement.

Mais nous n’en sommes pas encore là ! Parce que nous ne sommes pas encore d’accord sur le projet de société. Une fois que l’on est d’accord sur le projet de société et qu’on a un parti qui est d’accord d’aller vers ce projet de société, oui ; mais là, le problème, c’est que le projet de société du roi n’est pas le même que celui des islamistes.

Les islamistes ne le disent pas, et que veut un parti islamiste ? Établir la Charia.

Et nous, nous ne voulons pas de la Charia et je ne pense pas que le roi veuille de la Charia, et jamais le PJD ne dira qu’il ne désire pas la Charia.

Il faut qu’il y ait cette clarification, et tant qu’il n’y a pas de consensus sur le projet de société que nous voulons, le roi est obligé de contrôler.

Regardez, lorsque le Roi a voulu faire la mûdawana [ndlr : le « code de la famille », qui améliore le droit des femmes], il se retrouve avec des blocages.

Je pense qu’il est nécessaire que le roi continue à intervenir, tant qu’il n’y a pas de consensus et que toutes les forces ne sont pas mises en branle au service de ce projet de société, auquel j’adhère à titre personnel.

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Anass El Azhar Idrissi

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