MAROC – L’inéluctabilité d’une post-démocratie : l’affaire Amendis

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Au Maroc, les révélations sur la manière dont la société Amendis, filiale du groupe français Veolia, a abusé de sa position dominante pour surfacturer l’eau et l’électricité ont provoqué des manifestations fleuves : bougie à la main, devenue le symbole de la contestation, les manifestants, dans plusieurs grandes villes, ont protesté contre le système de corruption qui gère le pays en désignant directement les responsables politiques. Presque inerte à l’époque du « Printemps arabe », le Maroc s’ébranlerait-il à son tour ?

L’affaire Amendis, au Maroc, participe de ces riens sociologiques, indices d’un travail en sourdine, ce négatif dont parle Hegel et qui est gros de changements futurs. S’ajoutant à d’autres miettes d’une socialité en ébullition, quoique se vivant à bas bruit, cela dit que rien à terme ne serait plus comme avant au Maroc.

L’affaire fait désormais l’objet d’un suivi en haut lieu, mais un peu tardif, ayant eu le temps de faire son effet dans le tissu social, y creusant un sillon, de ceux où germent les futurs inattendus. Car la forte mobilisation populaire a été, au début, raillée à tort et négligée par les officiels relevant encore des illusions d’un monde fini.

En effet, les autorités au Maroc, comme ailleurs, ne réalisent pas que le monde a changé, que les concepts éculés d’une supposée démocratie se limitant aux mécanismes électoraux ne sont plus suffisants à traduire la volonté populaire ; surtout quand la fin inéluctable d’un tel monde est une faim populaire d’un pouvoir du peuple ne relevant pas du simple opéra bouffe, mais d’une véritable puissance sociétale.

De la démocratie à la « démoarchie »

Celle-ci ne se retrouve pas dans la démocratie classique -d’ailleurs en grave crise en Occident (on y parle de plus en plus de démocratie d’élevage opposée à une démocratie qui serait sauvage, c’est-à-dire hors des cadres formels qu’on veut imposer aux nouvelles générations dont la soif de plus grande justice est foulée au pied par le matérialisme excessif d’un capitalisme de plus en plus féroce).

La démocratie à l’occidentale est devenue une « daimoncratie » ou « démoncratie », ce pouvoir non plus du peuple, mais de spécialistes de la politique, autant de gourous, véritables démons, servant leurs affaires en premier et non celles du peuple.

Le pouvoir du peuple qu’est supposé incarner la démocratie est mort avec le monde fini de la modernité occidentale dont la crise a été annoncée depuis longtemps par Spengler. On est en postmodernité ; et il nous faut forcément une « postdémocratie » !

Pourtant, que font les dirigeants du Sud ? Juste importer dans leurs pays des recettes vidées de tout contenu, qui ne sont même plus valables en Occident, pour assurer le service des intérêts de ce dernier par un néolibéralisme tenant à garder ses intérêts issus de la colonisation et de l’impérialisme. D’où l’attachement à une camelote de mécanismes obsolètes inopérants à traduire la puissance des exigences sociales.

Au Maroc, comme ailleurs au Maghreb et dans les pays du Sud plus généralement, la démocratie suppose désormais qu’on abandonne un tel faux concept de « pouvoir du peuple » pour une nouvelle conception de puissance sociétale. Il importe de passer de la « cratie » (pouvoir) à « l’archie » (puissance), la démocratie se devant d’être en postmodernité l’âge des foules, une « démoarchie ».

C’est bien ce qu’illustre, en pointillé, l’action des sociétés civiles de plus en plus actives, comme en Tunisie plus particulièrement où la rue arrive à influer sur le cours politique décidé dans les couloirs des palais. La société civile tunisienne a d’ailleurs été justement saluée par un prix Nobel de la Paix venu à temps avec manifestement l’intention de vouloir remuer des élites politiques figées dans l’immobilisme et la sclérose d’un dogmatisme aussi politique que religieux.

Dieu ou Mamon

Au Royaume du Maroc, l’affaire Amendis incarne bien une telle bascule d’un monde fini vers un monde à naître où c’est la société civile qui assure la marche vers les réformes nécessaires.

Son peuple, postmoderne en puissance, ne se satisfait plus des acquis obsolètes d’une modernité reposant sur un vote qui, en ce temps de l’information et de la communication, ne représente plus la légitimité populaire se devant d’être vérifiée tous les jours sur le terrain auprès des premiers concernés.

Une nouvelle forme de démocratie doit être inventée, meilleure façon, dans le Sud, pauvre, de contrer un capitalisme sauvage qui ne voit dans les pays maghrébins que de nouveaux marchés pour faire plus d’affaires à la faveur d’attentes populaires de moins de démocratie dans sa conception antique que de justice et d’équité.

Au Maghreb, il est un atout susceptible de contrer pareille dérive capitaliste dévergondée ; il est représenté par une spiritualité morte en Occident, mais bel et bien vivace sur sa terre ardente. C’est bien elle qui fait croire que les masses votent pour ceux qui se prétendent au service de la religion, alors qu’ils ne font que servir leurs intérêts propres liés à ceux du grand capital, usant de religiosité quand le peuple ne parle dans sa majorité que de spiritualité.

De par les fines études sociologiques de terrain les plus récentes, il est désormais avéré que le vote populaire supposé islamique n’est que la manifestation d’une demande de plus grande dose de spiritualité supposant, dans l’imaginaire populaire, justice sociale et solidarité avec les plus dépourvus. C’est ce que les partis politiques d’inspiration islamique sont encore censés représenter dans l’inconscient collectif.

C’est le principal enseignement à tirer de l’affaire Amendis, au Maroc.

De quoi s’agit-il, au fait ? De Tangérois dénonçant avec raison des factures excessivement élevées pratiquées par une société étrangère en charge, par concession publique, de l’eau et de l’électricité notamment.

Amendis, filiale du groupe français Veolia, a donné l’exemple de ce qu’il ne fallait pas faire dans un pays fortement spirituel comme le Maroc : de mèche avec un gouvernement coupé des réalités du peuple, elle tire trop sur la corde de la patience populaire pour faire au plus vite le plus possible de bénéfices.

Or, Mamon ne saurait l’emporter au final sur Dieu en terre soufie !

 

Halte au capitalisme sauvage !

Un mois durant, de nombreux habitants de Tanger ont contesté la ligne politique du gouvernement islamiste en s’attaquant à la politique commerciale abusive d’Amendis, manifestant dans les principales artères de la ville, une bougie à la main.

Les autorités marocaines en sont encore à tenter de réparer leur bévue initiale leur faisant dire que toucher au statu quo revenait à attenter aux intérêts stratégiques du Maroc et à ses rapports avec la France.

Désormais, la question est évoquée officiellement dans le cadre de la commission mixte bilatérale après qu’une enquête ait été finalement diligentée fin octobre. Certes, il n’est pas encore sûr que les choses changent radicalement, tellement le capitalisme mondial sait défendre ses intérêts quitte à user de chantages…

Une chose est certaine, toutefois : des mesures concrètes devront être mises en œuvres, prolongeant les décisions prises à la hâte en faveur des populations défavorisées et la reconnaissance pour le public du « droit de vérifier et de maîtriser les processus de facturation », ainsi que le dit le communiqué officiel des autorités.

Le plus important, c’est que cette affaire a rendu ces dernières sensibles à la nécessité de tenir un peu plus compte du poids de la société civile avec la création de commissions dans chaque département (ou Moqataâ) en charge des plaintes, qui ne manqueront pas de la part des usagers pour des situations similaires dans d’autres villes du pays.

Toutefois, le poids des habitudes, mauvaises, continuant à peser, le ministère de l’Intérieur n’a pas pu se retenir d’user de la rhétorique classique saturée, utilisant l’expression « semer la zizanie » pour appeler les usagers à ne plus sortir dans les rues ni protester contre les flagrantes injustices. C’est dire qu’on ne prend toujours pas assez compte de la mesure des nouvelles réalités de notre monde nouveau, celui qu’impose un néo-libéralisme débridé, voulant rééditer au Maghreb ses succès au Far West américain.

Il est plus qu’évident, néanmoins, qu’il est vain de vouloir instaurer son hégémonie en créant des réserves, s’inventant de nouveaux Indiens ou assimilés à exterminer impunément le cas échéant ; le capitalisme ne peut avoir d’avenir durable au Maghreb qu’en cessant d’être par trop sauvage dans le cadre d’un partage moins déséquilibré des intérêts réciproques.

La « démoarchie » y est en marche, lentement mais sûrement ; c’est assez évident au Maroc et encore plus en Tunisie pour qui sait écouter l’herbe pousser.

Aux autorités des deux pays et à leurs partenaires et soutiens indéfectibles d’en être conscientes afin de réajuster à temps en conséquence leur mental pour ne pas avoir à subir par la force le diktat du sens de l’histoire.

Connaissant désormais la psychologie des foules, on ne sait que trop bien ce dont elles sont capables, surtout dans des pays aux peuples trop longtemps soumis et brimés.

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Farhat Othman

Ancien diplomate - Juriste et Politologue - Chercheur en Sociologie (Tunis)

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