MAGHREB – Les « valeurs » de l’Occident au prisme du Maghreb

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Si on refuse en France le Front National, il est aussi impératif de refuser les islamistes en Afrique du nord et de déclarer le djihad illégal ! Les élections régionales françaises et le rapport Jenkins vus depuis le Maghreb…

Les dernières élections régionales en France confirment ce que l’on a déjà affirmé : les Lumières se sont éteintes dans la patrie des Droits de l’Homme. L’Hexagone, le pays de Charles de Gaulle, est de plus en plus dans la grisaille ; les valeurs fondatrices de la république sont chahutées, voire reniées ou niées.

Elles furent une sorte de foire d’empoigne où auront été étalées les turpitudes des uns et des autres, et surtout les failles du système démocratique, soulignant sa grave crise.

Une crise qui ne serait pas intrinsèque à la démocratie, de plus en plus « daimoncratie », chose des démons de la politique ; elle marque aussi un ordre mondial qu’on voudrait imposer partout comme un lit de Procuste et qui est dominé par un néolibéralisme réduit à l’esprit du lucre, un matérialisme dévastateur.

Ne nous laissons pas aller au pessimisme, sans non plus verser, toutefois, dans un optimisme naïf ; plutôt, donc, un pessimisme raisonné qui est bien plus volontarisme : le philosophe n’a-t-il pas raison, soutenant que ce qui ne nous tue pas nous renforce ?

Le libéralisme n’est-il pas aussi libertarisme, tout aussi sensible à la spiritualité marquant notre époque qu’à la matérialité qui fut le socle d’une modernité désormais en crise ? N’est-ce pas ce fatal équilibre instable à trouver et toujours difficile à quêter ?

Cela est d’autant plus utile à rappeler qu’après le rapport de Sir John Jenkins, remis récemment au premier ministre britannique, on doit s’attendre assurément à une nouvelle donne dans l’attitude des Européens à l’égard des mouvements islamistes, notamment ceux qui sont au pouvoir au Maroc et, plus particulièrement, en Tunisie.

Nous en donnerons illustration ci-après, avec rappel des mesures qui nous semblent nécessaires, immédiatement, en Tunisie et au Maroc, non sans avoir esquissé au préalable l’état des rapports internationaux en Méditerranée à partir de la France, le plus important partenaire européen du Maghreb et son ancien colonisateur.

Soumission et compromission

La France, comme tout l’Occident d’ailleurs, semble perdre ce qui lui reste de valeurs sous les coups terroristes. Mais n’entretient-elle pas cette perte par la soumission volontaire de ses élites à un matérialisme vidé de sens, répudiant ses référents éthiques pourtant consubstantiels à son essence véritable ?

Quand le pays était vraiment pauvre, le capitalisme pouvait représenter une valeur, cette plus-value qu’il déifie plus que tout quitte à verser dans la sauvagerie. N’étant plus un pays miséreux, sinon mentalement, comment continuer à accepter une telle dévastation de l’âme, ce bel esprit français dont on ne trouve plus nulle trace dans le désenchantement généralisé actuel auquel on participe activement ?

Cela peut se faire à force de soumission volontaire à un esprit yankee, moins subtil que la tradition française dans sa conquête effrénée du monde, entendant en faire, y compris de la vieille Europe, cette réserve indienne demeurant vivace en son imaginaire, ayant scandé son expansion et une vision réduite à n’être, sauf rappel à l’ordre axiologique, que purement mercantiliste, rétive à la nécessaire spiritualité, au fondement de l’Occident au demeurant.

Si la jeunesse supposée être musulmane cause le malheur des innocents dans l’Hexagone en se laissant aller aux pires turpitudes, est-elle seule coupable ? L’est-elle même plus que ceux qui lui font directement ou indirectement subir un lavage de cerveau, transformant certains de ses pauvres hères en automates et les plus brillants parmi elle en démons singeant leurs maîtres, versant dans une surenchère de diablerie ?

N’a-t-on pas vu l’Occident, la France en tête, ouvrir la boîte de Pandore libyenne pour de basses raisons matérielles tout en étant une haute raison stratégiste, mais de la politicaillerie ? Qu’a-t-on fait d’autre en Syrie, en Irak et ailleurs ? Et que fait-on avec des États notoirement voyous ? Certes, la cause des valeurs reste sacrée, mais en théorie seulement ; la sert-on vraiment sans arrière-pensées, avec assez d’éthique ?

Comment pourrait-on le prétendre quand on fait alliance — et qu’on la célèbre éhontément — avec la source wahhabite du terrorisme qui endeuille le monde, ce Daech officiel formé par des régimes de dictature affichant un islam rigoriste qui n’a rien d’islamique ?

On l’a déjà dit et démontré : le seul islam authentique est soufi; ce que d’ailleurs la France sait parfaitement bien, ayant usé et abusé durant la période coloniale de cette veine pacifiste et œcuménique d’une foi guère plus belliqueuse dans ses déclinaisons caricaturales que les autres fois monothéistes quand elles étaient le pilier des États en Occident.

Il est vrai, l’islam est religion d’État sur ses terres théoriquement émancipées de la domination étrangère ; mais est-ce que le fait qu’il soit ainsi l’alpha et l’oméga de la vie publique incombe uniquement aux peuples concernés ? Leur responsabilité peut-elle vraiment être engagée dans un monde devenu immeuble planétaire et quand on sait le degré de soumission des élites gouvernantes aux intérêts occidentaux ? Ce qui se passe en Tunisie l’illustre à merveille.

L’exemple tunisien

Je prends la Tunisie en exemple, qui est mon principal terrain d’observation ; mais l’analyse peut assurément être étendue au Maroc, qui n’est qu’une « grande Tunisie ».

Voici un pays qui pourrait faire référence pour un islam modèle : paisible et universaliste, le soufisme imprégnant son tissu social et le moindre du comportement populaire. Or, que voit-on ?

L’Occident a canalisé le mécontentement social ayant amené à ce que j’ai qualifié de « Coup du peuple » pour une nouvelle donne géopolitique appelée « Printemps arabe » se voulant juste une nouvelle floraison pour son néolibéralisme.

On a ainsi exploité une tendance populaire avérée vers plus de spiritualité pour encourager la pire des religiosités, pourtant étrangère à la mentalité tunisienne, imposant la carte islamiste qui ne sert que les intérêts du grand capital puisque l’islam politique, tout comme hier le protestantisme, est le plus sûr pilier du capitalisme.

Pourtant, ce capitalisme a besoin aujourd’hui d’être réformé ; mais ses gourous ne se résolvent pas à l’inéluctable, pratiquant la tactique de la fuite en avant. Ils le font dans les nouveaux territoires gagnés à un capitalisme débridé au nom du consumérisme et grâce aux élites islamistes. Hier sevrées de tout, croupissant même dans les prisons, et passées aux délices du pouvoir, elles sont psychologiquement conditionnées, étant même prêtes à vendre l’âme pour ne plus sortir du paradis sur terre d’aujourd’hui.

On voit bien désormais comment la Tunisie, bien qu’elle ait voté majoritairement pour un parti supposé réformateur et moderniste, est enlisée dans une inertie mortelle du fait d’un diktat occidental imposant un parti islamiste qui n’entend rien entreprendre d’utile en termes législatifs de nature à servir la soif du peuple à plus de liberté et de dignité. La raison en est que cela rognera sa mainmise sur la société faisant sauter en éclats le mythe dont il vit qui est cette illusion du conservatisme social.

Le pays croule ainsi et de plus en plus sous les dettes, anciennes d’ancien régime comme nouvelles d’équipes gouvernementales soucieuses d’entretenir les privilèges indus des arrivistes nouveaux au pouvoir dont l’appétit est vorace à force de privation et au diapason de celui des anciens profiteurs du régime. Et dans cette dilapidation de l’intérêt national, on va même jusqu’à hypothéquer les biens du pays en usant de la grosse arnaque qu’est la finance islamique.

Bien pis ! Le pays est régi pour l’essentiel par la même législation liberticide qui a servi la dictature et qu’utilise un pouvoir renâclant à se transformer profondément comme l’exige l’esprit du temps, ne serait-ce que du fait du non possumus opposé par son aile la plus conformiste, religieuse comme profane.

Nouvelle donne : le rapport Jenkins

Le 17 décembre, le premier ministre britannique David Cameron a adressé un message de la plus haute importance au parlement qui augure d’une nouvelle donne en matière de rapports avec l’islam politique.

On ne doit pas oublier, à ce propos, que la Grande Bretagne a payé un lourd tribut en victimes humaines lors de l’attentat terroriste qui a eu lieu dans la ville touristique tunisienne de Sousse et pour lequel on a supputé des complicités islamistes, y compris proches de la mouvance au pouvoir.

Ce rapport, qui n’a pas été intégralement publié, est l’œuvre d’un expert, un ancien ambassadeur en Arabie saoudite, qui connaît parfaitement bien le mouvement des Frères musulmans, très présent et très actif au Royaume-Uni.

Une telle mission lui a été confiée en avril 2014 dans le cadre de la politique gouvernementale de lutte contre l’extrémisme musulman et le rapport qui la conclut emporte trop de conséquences graves et de vérités sur l’organisation islamiste d’origine égyptienne ayant des ramifications et des sympathies partout, y compris auprès des partis au pouvoir en Tunisie et au Maroc.

Ce qui a amené M. Cameron à écrire aux députés le 17 décembre, après avoir reçu le rapport qui pointerait avec force détails les dérives maffieuses de cette organisation.

Certes, dans son courrier présentant officiellement les résultats du rapport aux députés, le premier ministre britannique a écarté l’hypothèse d’une interdiction des Frères musulmans au Royaume-Uni. Il n’a pas moins prévenu que tout nouveau fait avéré venant de ce groupe de complicité objective avec le terrorisme serait considéré comme un « signe d’extrémisme ».

La presse anglo-saxonne suppute que le rapport est de nature à agacer le Qatar, très actif dans le soutien aux Frères musulmans, tout en assurant par ailleurs que le rapport aurait été commandé par l’Arabie Saoudite dont la proximité avec le terrorisme, du moins doctrinal, n’est plus à démontrer.

Or, le terrorisme islamiste est une nébuleuse qui, même si elle se fractionne en écuries et tendances, reste une réalité totale qui ne peut se combattre que de façon globale, sans fausses distinctions. Les passages du rapport dévoilés par le premier ministre dans son adresse au parlement suffisent à décrire une telle réalité complexe. Par exemple, quand David Cameron dit : « Certaines sections des Frères musulmans ont une relation ambiguë à l’extrémisme violent » ou quand il écrit que « Des individus étroitement associés au groupe au Royaume-Uni ont soutenu les attentats-suicides et d’autres attaques en Israël par le Hamas (…) qui se présente comme la branche palestinienne de la Fraternité ».

D’après la missive du premier ministre, le rapport conclut « qu’être membre, associé ou influencé par les Frères musulmans devrait être considéré comme un signe d’extrémisme », d’où la décision gouvernementale de continuer à enquêter sur la légalité des opinions et des activités des Frères musulmans et ce notamment en intensifiant « la surveillance des opinions et des activités menées à l’étranger par les membres, associés ou affiliés des Frères musulmans, qu’ils soient basés au Royaume-Uni ou ailleurs ».

Outre la collecte de fonds, cela suppose une attention plus grande aux rapports des partis islamistes au pouvoir en Tunisie et au Maroc qui ne cachent pas leur proximité avec les islamistes d’Égypte et/ou leur sympathie pour leur mouvement et le calvaire qu’ils endurent sous l’actuel président égyptien.

Dans sa lettre, le premier ministre britannique écrit : « Nous allons contester les récits toxiques des extrémistes et promouvoir des solutions de rechange positives montrant aux gens vulnérables qu’il y a de meilleures façons d’avancer dans la vie. » Or, quelle plus efficace façon cela serait que de mettre les partis au pouvoir au Maroc et en Tunisie devant des choix stratégiques à faire pour démontrer leur volonté effective d’être démocrates ?

Il s’agira de ne plus se cacher derrière le fallacieux prétexte de l’islam et des valeurs de leurs sociétés dont le mythe du conservatisme à été éventé, n’existant que dans la tête des élites soucieuses de préserver des lois liberticides au nom de la morale pour contrôler la société et faire durer son pouvoir et les privilèges qui y sont liés.

De plus, face à l’hydre terroriste, aucune concession, même au nom de l’authenticité, ne saurait plus être admise car nourrissant un terrorisme mental faisant le terreau du terrorisme physique.

Initiatives anti-grisaille

Désormais, l’esprit du temps impose de ne plus pouvoir prétendre servir la morale en se comportant immoralement, faire de la politique en continuant à l’interpréter à l’ancienne, cette manière machiavélique que réprouve l’esprit du temps — dont on a dit être un temps de l’esprit —, à savoir cette antiquité de la pratique bestiaire où il sied de singer lion et renard.

Notre époque impose l’éthique en politique, ce que je qualifie de « poléthique »; ce qui impose de cesser de prendre les citoyens pour les idiots qu’ils n’ont jamais été, même si la démocratie d’élevage en agit pour leur donner cette apparence. La démocratie est de plus en plus sauvage, et on le voit dans les urnes. Il est temps donc de veiller à une transfiguration de la pratique politique et du régime même qui ne se satisferait plus des mécanismes obsolètes supposés traduire la volonté populaire quand ils n’incarnent que la volonté d’une minorité.

Ainsi, pour reparler des dernières élections françaises, c’est moins le parti d’extrême droite qui a triomphé au premier tour que le parti de l’abstention. La transfiguration du politique suppose de refonder la démocratie, aujourd’hui chose de professionnels de la politique, de vrais démons ! Il urge de sortir donc de la « daimoncratie » pour une « postdémocratie », celle de la puissance sociétale qui soit une « démoarchie ».

Cela est aussi vrai pour la France et la vieille Europe que pour les nouvelles ou futures démocraties comme la Tunisie et le Maroc. Si on refuse en France le Front National, il est aussi impératif de refuser les islamistes au Maghreb, leur programme allant au-delà de ce que n’ose proposer le parti xénophobe de France.

Je ne m’étendrai pas trop ici sur cette similitude entre la négation des valeurs unissant de part et d’autre de la Méditerranée ces deux partis et qui doit impérativement amener à ce que l’on cesse la politique des deux poids et deux mesures. En notre monde globalisé, la destinée de la Tunisie est liée à celle de l’Occident et inversement, la paix en Europe dépendant pour beaucoup de l’instauration d’un État et d’une société de droits en Tunisie et, plus largement, au Maghreb.

Je ne reviendrai pas non plus ici sur nombre de sujets sensibles qui doivent faire l’objet de projets de lois votées par les islamistes même en gage de leur conversion à la démocratie. Il s’agit de ces matières de société qui font actuellement l’objet d’un vif débat aussi bien en Tunisie qu’au Maroc, et même en Algérie : l’abolition de l’homophobie, survivance coloniale, la suspension des lois restreignant la consommation et la vente de la boisson alcoolisée, la dépénalisation de la consommation du cannabis et l’instauration de l’égalité successorale entre hommes et femmes.

Je noterai juste, à ce sujet, la réticence des islamistes en Tunisie comme au Maroc à permettre la réforme d’une législation obsolète pour la conformer aux nouvelles constitutions, dans les deux pays dont on sait l’investissement occidental.

Trop de lois sont injustes, qu’on continue néanmoins à appliquer quand il aurait fallu en suspendre sans tarder l’application par un vote solennel du parlement ou même par circulaire ministérielle dans l’attente de l’impérative réforme d’envergure.

Comment justifier une telle inertie coupable ? Entre autres, par l’urgence du combat antiterroriste, alors qu’un certain nombre de ces lois à abolir alimente justement le terrorisme ne serait-ce que mentalement !

Mesure emblématique : le jihad forclos

Je me contenterai d’un seul exemple paroxystique dont saisiront assurément l’importance l’Occident en général et la France en particulier, partenaire historique et politique de la Tunisie et du Maroc, même si elle semble n’avoir plus guère de prise sur les événements.

Il s’agit de ce qui pourrait être une mesure emblématique que le régime, dans les deux pays, n’ose pas adopter, faute du soutien islamiste au pouvoir au Maroc et à sa marge en Tunisie, mais le contrôlant. C’est de déclarer hors la loi la notion de « jihad » en islam, d’autant plus qu’il a été démontré qu’il est parfaitement licite et logique de considérer cette réalité contingente comme ayant pris fin en islam tout comme l’émigration ou « hijra ».

Or, peut-on raisonnablement endiguer — et encore mieux éliminer — le phénomène terroriste quand on le voit se nourrir non seulement de la légitimité du jihad en islam, mais aussi et surtout de la conviction qu’il est une obligation légale pour tout musulman ?

Pourtant, une telle mentalité terroriste se rencontre toujours tant chez les kamikazes que chez leurs mentors, dont des théoriciens, philosophes et politiques d’envergure non seulement tolérés mais honorés au Maroc comme en Tunisie !

Qu’on ne s’y trompe donc pas ! La première manifestation sérieuse contre le terrorisme est d’arracher ses racines en osant rappeler l’évidence que l’usage de la force est un monopole étatique et que nul ne peut s’y adonner sans verser dans la criminalité.

La religion est une affaire de vie privée ; c’est consacré en islam correctement interprété, où seul l’effort sur soi, le  « jihad maximal », est désormais licite. Voilà ce que refusent de dire nos islamistes supposés modérés, bénéficiant de la caution occidentale et de son indéfectible soutien!

Bien évidemment, pour être crédible, il importe également de dénoncer le terrorisme d’État, en osant rappeler à l’ordre les États voyous dont nous avons au Proche-Orient une parfaite illustration, aussi bien religieuse que profane, le terrorisme n’ayant ni foi ni loi.

Toutefois, comment le faire quand on continue par ailleurs de refuser de reconnaître la légalité internationale afin d’avoir la légitimité d’appeler à y revenir ? Ce qui revient à rappeler la responsabilité internationale dans le terrorisme qui mine le monde.

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Farhat Othman

Ancien diplomate - Juriste et Politologue - Chercheur en Sociologie (Tunis)

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