ARABIE SAOUDITE (et Monarchies du Golfe) – Entre théocratie et anachronismes…

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La Péninsule arabique  compte  60 millions d’habitants, dont environ 25 millions en Arabie saoudite (qui couvre les deux tiers de ce territoire) et presqu’autant au Yémen. Les dix millions restants se répartissent entre Oman, les Émirats arabes unis, le Qatar, le Koweït et Bahreïn.

À part le Yémen, tous ces États sont des monarchies basées sur un Islam rigoriste, qui ont profité d’énormes rentes pétrolières accaparées par une infime minorité de la population, et ont attiré d’importantes populations immigrées. Le royaume saoudien qui donne le tempo à toute la péninsule, outre ses 25 millions de sujets, compte près de 10 millions de travailleurs étrangers vivant souvent dans des conditions déplorables, certains n’étant même  plus payés en raison des conditions catastrophiques dans lesquelles le pays se débat depuis deux ans sur le plan économique.

La terre promise des Saoud

Un véritable abîme sociétal est en train de se creuser dans le royaume entre nationaux et étrangers, tandis qu’entre nationaux le fossé s’élargit aussi sans cesse entre la caste des  princes et le reste du peuple, tandis que celui qui oppose sujets masculins et féminins du royaume est loin d’être comblé. Tous ces clivages ne peuvent qu’affaiblir le royaume, lequel est par ailleurs assis sur un véritable volcan démographique.

L’Arabie saoudite a été fondée le 22 septembre 1932 par le prince Abdelaziz ibn Abderrahmane al-Saoud (dit Ibn Séoud), qui fusionne les anciennes provinces ottomanes du Neid et du Hedjaz, et n’a connu que peu d’évolution organique  depuis sa création. En février 1945, le roi Ibn Séoud conclut  avec les Etats-Unis le Pacte de Quincy qui, en échange d’un accès au pétrole, engage les États-Unis à protéger militairement la dynastie des Saoud. Ce pacte est toujours en vigueur aujourd’hui.

En 1953, le fondateur du royaume wahhabite, Abdel Azziz ibn Abderahman, laisse à sa suite une cinquantaine de fils, tous aptes théoriquement à régner, selon un ordre bien établi…

L’Arabie saoudite, tant en ce qui concerne ses structures politiques que la nature de son gouvernement, est-elle un pays démocratique ?

Ce serait une gageure que d’essayer de répondre par l’affirmative ; et il suffit pour éclairer le sujet de rappeler la définition que donnait de la démocratie Abraham Lincoln : « Gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple. » Aucune des trois conditions ici formulées ne trouve son application dans le cas de l’Arabie saoudite,  même si cette  célèbre définition se prête à plusieurs lectures possibles…

Il y a ceux, en effet, qui prennent la formule en son entier, pesant parfois plus sur une partie que sur une autre, et ceux qui retiennent, implicitement ou pas, exclusivement son premier principe, quand d’autres estiment que l’existence de toute démocratie dépend surtout, voire exclusivement, de la  place et du poids accordé aux deux derniers éléments de la formule. Pourtant en ce qui concerne le royaume saoudien, et quelle que soit la manière dont on peut interpréter la définition, rien ne permet de démontrer aujourd’hui la moindre existence de structures démocratiques dans ce pays.  En effet, le  gouvernement du peuple n’existe pas, le peuple étant absent du processus politique.

Le royaume justifie cette situation en rappelant au monde qu’elle est le creuset de l’Islam, et donc celui de la pensée et des valeurs islamiques  qui présupposent l’immanence de Dieu dans la cité des hommes. Il revient à Dieu de gouverner la cité et non aux hommes. Le royaume se présente ainsi au monde sous les traits d’une théocratie et ce n’est donc pas à un « gouvernement du peuple » que revient le droit de gérer la cité, mais au roi héréditaire qui tient ses prérogatives de Dieu et qui est seul responsable de la  défense des lieux saints et du livre sacré, le Coran (un Islam dont il n’a retenu que la version wahhabbite la plus rigoriste et donc la plus anachronique).

Le roi n’a pas donc à se justifier ni à justifier de son existence à l’égard du peuple, lequel n’a aucun lien organique avec lui. Le roi est absolu et  héréditaire. Nul ne peut le détrôner ou lui enlever ses prérogatives. L’ordre de succession au trône suit d’ailleurs un ordre strict appelé « adelphique » (succession de frère en frère de la première génération, puis de demi-frère en demi-frère puisque chaque roi a plusieurs femmes) même si, depuis une loi édictée en 1992 par le roi Fahad, il est prévu une succession plus empirique  puisque le trône devrait revenir en principe au plus apte des enfants et petits-enfants d’Abdel Azziz.

La notion de gouvernement par le peuple est donc inexistante dans le royaume et est par essence aux antipodes de la nature théocratique du régime. Ce dernier, de ce fait, a pu se passer  pendant longtemps de constitution écrite et a justifié ce paradoxe au regard des autres nations en affirmant que, la constitution saoudienne, c’était tout simplement… le Coran. Texte sacré émanant de Dieu par l’intermédiaire de son Prophète, texte où tout est déjà écrit en ce qui concerne la cité des hommes. Et, des décennies durant, le monde onusien s’est satisfait de cette prétention. Ainsi, lorsque les Nations Unies demandèrent en 1945 à tous les pays de leurs envoyer leurs constitutions, le fondateur du royaume leur envoya un exemplaire du Coran en précisant : « Il est notre constitution et notre voie. »

Le Coran et son corollaire, la Charia, ont donc servi de justification donnée par Ryad à la  structure politique anachronique du pays et aussi à la politique autocratique menée par le pouvoir. Il ne faut pas oublier que la charia concerne la quasi-totalité des aspects socio-économiques et culturels du pays et, en invoquant la prédominance de la charia, le monarque pouvait justifier l’absence pérenne de constitution.

Alors que presque toutes les monarchies absolues ont disparu de la surface du globe, l’autocratie saoudienne a pu subsister avec l’accord tacite du reste du monde et particulièrement des pays anglo-saxons, trop préoccupés de leurs intérêts économiques en Arabie pour mener une croisade idéologique contre un royaume qui leur rapportait tant.

Le temps passant, le royaume s’est toutefois senti un peu obligé de publier un texte…  Ainsi, la  « Loi fondamentale sur le gouvernement », édictée par le roi Fahd en 1992 dans le cadre de la « modernisation » du régime, précise désormais le cadre institutionnel du royaume. Mais le texte stipule sans ambiguïté que la constitution du royaume reste fondée sur le Coran et la Sunna ; et cette loi fondamentale, comme plusieurs autres textes législatifs par la suite, n’a d’autre objet que de décrire les procédures d’application de la « loi divine » à laquelle toutes les lois du royaume doivent être conformes…

Il a fallu attendre 1993 pour que le roi Fahad créé un Conseil consultatif (Majlis al-Shura), sorte d’institution législative monocamérale de 60 membres au départ, élargi jusqu’à compter 150 membres aujourd’hui, bien modeste contrepoids au pouvoir absolu du monarque. Ce conseil s’est très vite révélé une institution cosmétique, et les membres en sont tous nommés par le roi pour une durée limitée de quatre années. D’une part, ses membres ne représentent nullement la volonté populaire dont le monarque se méfie… absolument. D’autre part, le Conseil (qui a  intégré deux femmes en 2013, alors que 20% des sièges leur sont accordés en théorie) est doté de pouvoirs en réalité très limités, relatifs à quelques sujets bien précis seulement, tels que celui de suggestion de réglementations dans certains domaines ou le contrôle de certains aspects budgétaires du pays (mais il n’existe pas de contrôle budgétaire exhaustif et systématique, au sens des pays démocratiques modernes, d’autant moins que l’importante dotation royale est inaccessible à tout contrôle et représente un budget en soi. Le conseil  ne peut édicter de lois, pouvoir qui n’appartient qu’au roi, et encore moins les promulguer. Les risques de désaccord ou de contestation  sont ainsi très limités et on est loin de la vitalité critique d’un parlement même monocolore…

Une monarchie absolue et théocratique

L’Arabie conserve  ainsi un régime dans lequel le roi concentre tous les pouvoirs dans ses mains, le caractère autoritaire n’étant « tempéré » que par la primauté de la loi divine sur la volonté du prince et, plus théoriquement encore, par l’application du principe de la consultation (choura).

Il suffit de rappeler les articles les plus caractéristiques de la Loi fondamentale entrée en vigueur en 1992 pour se forger une idée du caractère non-démocratique, voire anti-démocratique du régime, où le Coran et la tradition du Prophète priment sur tout :

Article 5.

  1. Le régime de l’Arabie saoudite est la monarchie.
  2. Les droits dynastiques appartiennent aux fils du fondateur, le roi Abdul Aziz bin Abdulrahman Al Faisal Al Saud [Ibn Séoud] et à leurs descendants. Le plus digne d’entre eux est reconnu comme roi pour gouverner conformément au Saint Coran et à la Tradition du Prophète.
  3. Le roi nomme le prince héritier et le relève de ses fonctions par décret royal.
  4. Le prince héritier se consacre à plein temps à sa fonction et aux missions que le roi lui confie.
  5. Le prince héritier exerce les pouvoirs royaux à la mort du roi jusqu’à ce que le serment d’allégeance ait eu lieu.

Article 6.

Les citoyens prêtent allégeance au roi conformément au Saint Coran et à la Tradition du prophète, ainsi qu’aux principes de soumission et d’obéissance dans les circonstances pénibles comme dans la prospérité, dans les moments agréables comme dans les temps difficiles.

Article 7.

L’autorité du gouvernement émane du Saint Coran et de la Tradition du Prophète qui priment sur la présente loi et sur toutes les autres lois de l’État.

Si, selon l’article 6 de la dite loi, le peuple saoudien doit prêter allégeance au souverain, c’est qu’il est dépossédé de ses véritables droits civiques, celui de choisir, de s’exprimer, de contester. Aucun « gouvernement par le peuple ». Une théocratie des plus complètes.

Des monarchies (un peu) moins absolues…

Au moins le Koweït, les Émirats arabes unis et le Bahreïn ont osé aller un peu plus loin, chacun à sa manière, même si les progrès démocratiques dans chacun de ces États sont encore bien timides, et procède davantage d’un certain « formalisme démocratique ».

Ainsi, le Koweït est souvent qualifié de « monarchie constitutionnelle ». Son gouvernement est dirigé par un premier ministre, responsable devant un parlement composé de 50 députés élus et des ministres en exercice qui ont également droit de vote. Ce parlement a même le pouvoir de destituer l’émir. L’émir actuel, Sabah IV, intronisé le 29 janvier 2006, était auparavant premier ministre ; il a remplacé l’émir Saad qui a été destitué le 24 janvier 2006 par le parlement suite à ses problèmes de santé.

Le droit de destitution octroyé au parlement apparaît comme un progrès démocratique considérable. Cependant, la démocratie demeure très partielle : jusqu’en mai 2005, seulement 15 % de la population avaient  le droit de vote et les femmes étaient exclues du corps civique, ainsi que les militaires. L’âge minimum pour voter était de 21 ans. Le 16 mai 2005, le parlement a voté un amendement de la loi électorale qui a octroyé le droit de vote aux femmes, augmentant  ainsi le nombre d’électeurs.

Les Émirats arabes unis (EAU) constituent un État fédéral indépendant et souverain  comprenant les sultanats d’Abou Dabi, Dubaï, Charjah, Ras al-Khaimah, Ajman, Umm al-Qiwayn, Fujairah qui ont élaboré une constitution commune en 1971. Ces émirats ont adopté un Conseil fédéral des ministres dirigé par un premier ministre et un vice-premier ministre, ce Conseil fédéral étant doté de pouvoirs élargis dans de nombreux domaines, notamment le pouvoir d’élaborer des projets de loi au niveau de la fédération. Certes, ses membres ne sont pas élus mais nommés parmi les personnes les plus « capables » de la fédération. En ce sens, ils ne peuvent avoir ni la légitimité, ni la liberté d’action que pourraient avoir les députés d’un parlement. Cependant, même dans un tel contexte, le Conseil détermine les grands axes de la politique de la fédération en tenant compte des grands principes démocratiques que l’Arabie  saoudite, de son côté, se complaît à ignorer.

Ainsi,  la Constitution de 1971 a mis en exergue deux principes, contenus dans les articles 25 et 26, lesquels entérinent l’essentiel de la Charte des Droits de l’Homme :

Article 25.

Tous les citoyens sont égaux devant la loi. Aucune discrimination entre les citoyens de la Fédération, en raison de l’origine, de l’ethnie, des convictions religieuses ou de la position sociale, ne sera tolérée.

Article 26.

La liberté individuelle est garantie à tous les citoyens. Nul ne pourra être arrêté, fouillé, retenu ou emprisonné que dans le cadre des dispositions de la loi. Aucun individu ne sera soumis à la torture ou à un traitement qui porte atteinte à sa dignité.

Les EAU constituent déjà un exemple que devrait suivre le royaume saoudien. Mais la fédération des EAU n’est pas le seul État à pouvoir éclairer le royaume saoudien sur le chemin de la démocratisation…

Le  royaume de Bahreïn – califat  jusqu’en  2002 – est  aussi une monarchie, dirigée par le roi  Hamad ben Issa el-Khalifa ; mais il présente un parlement, composé de deux chambres, de 44 sièges chacune, et ce depuis la proclamation de la nouvelle constitution par le roi Hamad Al-Khalifa, le 14 février 2002. Le royaume, dont le souverain est héréditaire, peut se prévaloir, d’un point de vue formel, d’une constitution et d’un parlement bicaméral. Toutefois, le roi nomme 14 des députés de la chambre des représentants, les 30 autres étant élus.

Le Qatar également a fait quelques pas vers la démocratie formelle : il s’est doté d’une constitution qui prévoit l’existence d’un Conseil consultatif pour débattre et avaliser certains des actes principaux du pouvoir exécutif, comme le dépôt des projets de loi du gouvernement ou la nomination de hauts fonctionnaires et militaires. Il est  certes présidé par  l’émir du Qatar  et réunit en outre le premier ministre et tous les ministres en exercice.

En substance, toutefois, les familles régnantes conservent la haute main sur les institutions et, en particulier, sur la Justice, et la séparation des pouvoirs n’est que théorique ; une situation de fait qui limite la portée des réformes entreprises à une démocratie de forme, parfois à un simple trompe-l’œil (aux EAU, les partis politiques sont interdits), et empêche la conversion à l’État de droit de ces régimes souvent accusés de « maquiller » l’autocratie pour répondre à la fois aux critiques extérieures et aux aspirations naissantes de leur propre population.

Aucun changement de cap en vue à Riyad

Le royaume saoudien, qui domine l’aréopage des monarchies du Golfe, ne peut même pas se prévaloir des « progrès de forme » réalisés par ses voisins. Le régime saoudien apparaît donc comme une créature moyenâgeuse que seul l’appui jusqu’ici sans réserve des puissances anglo-saxonnes a su préserver de l’implosion.

La colère sociale gronde en effet, en raison du nombre croissant des déshérités. Plus précisément, coexistent dans le royaume deux catégories de « peuple », qui se superposent sans aucun lien entre elles : la caste des « intouchables » de la famille royale, qui comprend prés de  5.000 personnes (on parle même de 8.000 « altesses »), descendants du père fondateur de la monarchie, Abdel Aziz. Ceux-là constituent une clase privilégiée ostentatoire, vivant au-dessus et aux dépens du peuple, bénéficiant d’une liste civile secrète à laquelle une part opaque des ressources de l’État est dévolue. Chacun de ces privilégiés reçoit au minimum 15 à 20.000$ mensuellement, et chacun d’eux bénéficie en plus de dotations en biens immobiliers et de valeurs d’actifs incalculables. Cette caste s’enrichit sans cesse grâce à  l’octroi de concessions commerciales toujours plus nombreuses financées par la rente du pétrole, ce qui permet au clan royal de sans cesse développer son pouvoir financier.

Soumise à cette caste, vit ou survit le reste d’une population, exténué et qui fait face à un chômage de plus en plus dévastateur (de l’ordre de 25% chez les hommes en âge de  travailler).

Quant à la femme, elle est discriminée, par définition, par simple application de la Charia. Certes, cette situation est devenue tellement absurde qu’elle a amené les souverains successifs  à promouvoir quelques ouvertures : deux femmes sont entrées récemment au Conseil consultatif du royaume, les femmes ont pu voter pour la première fois, aux élections municipales de 2015, et les universités ont été ouvertes aux étudiantes même si sur le marché de l’emploi peu de postes leur sont accessibles ; elles constituent ainsi 50% des effectifs universitaires, mais à peine 15% de la main d’œuvre employée. Beaucoup n’hésitent plus à s’expatrier pour avoir une vie meilleure ; et des contraintes d’un autre âge continuent de leur être imposées, comme l’interdiction de conduire une voiture (selon la doctrine officielle, une telle pratique répandrait « le vice, l’adultère et l’homosexualité ») ou d’assister à un  match de foot. Sur ce plan, les femmes du Bahreïn ou du Koweït ont bien plus de droits et apparaissent plus émancipées.

Pas de « gouvernement pour le peuple », donc ; tant que l’oligarchie princière si ostentatoire et dispendieuse subsistera, le royaume ne pourra se prévaloir d’une politique orientée vers le bien commun.

Quel souci y aurait-il du bien commun quand une part importante des ressources nationales est dévolue au seul profit d’une oligarchie princière ?

Et pourtant l’article 8 de la Loi fondamentale stipule que « le système de gouvernement dans le royaume d’Arabie saoudite est fondé sur la justice, la consultation (choura) et l’égalité, conformément à la Charia islamique ».

Précisément ! Où sont les critères de justice et d’égalité quand les structures du pays drainent les richesses vers 5.000 personnes constituant une caste au-dessus d’un peuple qui n’est en outre pas souverain mais esclave du système auquel il doit faire allégeance ?

La paix sociale a été achetée jusqu’ici par des subventions « octroyées au peuple » et rendues possibles par la rente pétrolière, laquelle, du fait de la chute des cours en 2015 et 2016, ne peut que péricliter rendant inévitable la confrontation des « deux peuples » antagonistes au sein du royaume. Les subventions du gouvernement étaient en effet  le seul verrou qui empêchait les masses opprimées de se révolter. Une fois que l’argent manquera, la société saoudienne risquera de s’effondrer sur sa base.

Empêtrée dans tant de contradictions sociales qui ne peuvent que la déstabiliser de l’intérieur, l’Arabie saoudite mène pourtant une politique étrangère sans concession et livre des guerres stériles dans le monde, avant tout dans le Moyen-Orient auquel appartient le royaume.

Les Saoudiens sont ainsi en lutte avec l’Iran pour la suprématie régionale en combattant les rebelles au Yémen, en menaçant d’envahir la Syrie et même, selon certaines rumeurs, en essayant d’obtenir des missiles nucléaires du Pakistan. En plus des convulsions internes sur lesquelles nous avons insisté, le royaume risque donc de s’épuiser à l’extérieur car aucune de ses ambitions belliqueuses n’a pu se réaliser jusqu’ici.

Contestation sociale et religieuse… Et les Droits de l’Homme dans tout ça ?

En Arabie saoudite, la monarchie a toujours tenté d’acheter la paix sociale en la finançant par la rente pétrolière (par exemple par la construction de nouveaux logements) ; mais elle n’en a désormais plus les moyens budgétaires, ce qui oblige le royaume à se prémunir contre des explosions sociales.

Ainsi, le nouveau roi, Salmane (qui a succédé à son frère en janvier 2015), a cru bon de brider la police religieuse, qui ne peut plus ni arrêter ou détenir des personnes, ni exiger la présentation de la carte d’identité. Au même moment le monarque a fait entrer de nouvelles personnalités réformatrices dans le conseil des oulémas jusqu’ici très conservateur.

Mais cela risque de ne pas être suffisant aux yeux ces progressistes.

De plus, une contestation religieuse s’est développée entre le régime sunnite et la minorité chiite. La contestation gronde dans les régions à majorité chiite, situées dans l’est du pays. Les motifs du mécontentement ne résident pas dans des questions d’ordre confessionnel ou théologique, mais sont surtout liés à la discrimination que vit la minorité chiite dans ce royaume ultraréactionnaire.

L’inquisition étatique en Arabie saoudite reste en même temps l’une des plus extrêmes au monde.

Le système saoudien -car c’est bien ainsi qu’il faut qualifier ce régime- apparaît de plus en plus comme étant une entreprise politique reposant sur un modèle économique de rente dédiée à une minorité du peuple, mis en péril par le coût croissant  de ses aventures guerrières, en Syrie et au Yémen.

Depuis que les prix mondiaux du pétrole ont commencé à chuter, l’Arabie saoudite, responsable en grande partie de cette situation, emprunte à tour de bras, commençant  même à vendre les bijoux de famille, ajoutant une fragilité supplémentaire à ses propres contradictions. Il n’y a probablement pas une nation sur Terre qui soit plus dépendante du pétrole que l’Arabie saoudite, pétrole qui fournissait jusqu’ici  80% de ses rentrées budgétaires. La situation est si grave que le FMI s’attend à ce que l’Arabie saoudite soit à court de fonds dans les prochaines cinq années. Une situation qui ne permettra plus aux élites princières de s’autofinancer et au peuple de garder le silence, d’autant moins que les guerres en Syrie et au Yémen ne sont pas finies.

Les grandes nations musulmanes pourtant traditionnellement solidaires commencent à se détourner de Riyad, malgré les dons financiers octroyés aux  Pakistanais, puis à l’Égypte. Seuls les fragiles Émirats arabes unis n’ont pas pu se défausser, alors que l’exemplaire petit sultanat d’Oman restait à l’écart, proposant même sa médiation.

Toutes ces menaces existentielles ne peuvent qu’amener Riyad à se raidir et non à  s’ouvrir, notamment en ce qui concerne les Droits de l’Homme dont le non-respect a valu de nombreuses critiques au royaume. L’Arabie saoudite était l’un des huit pays à ne pas signer la célèbre Déclaration des Droits de l’Homme, en 1948 ; et le pays reste aujourd’hui le seul à s’opposer à certaines parties de ce texte. Il est vrai que le royaume met toujours en avant le même argument, rappelant que la nature islamique du pays justifie un ordre social et politique différent. Et d’avancer pour se défendre qu’entre 1996 et 2000, il a signé quatre conventions des Droits de l’Homme de l’ONU, et qu’en 2004, il a approuvé la création d’une « Société nationale pour les Droits de l’Homme » pour en superviser l’application.

Pourtant, les dérives sont chaque année légions, avec les sentences prononcées par les tribunaux islamiques dont les juges ne se sentent nullement  tenus par des textes pas ou peu  codifiés en matière de Charia, ouvrant ainsi la voie à l’arbitraire et à  la pression politique.  Même la Freedom House en a conclu que le pays « n’était pas un État de droit » (sic).

Les exécutions, décapitations, lapidations ou flagellations se déroulent souvent en public, ce que le royaume justifie par l’application de la seule Charia. En 2015,  on a pu  assister à une frénésie d’exécutions, souvent pour des délits n’ayant pas entraîné la mort, ce qui place ce pays au troisième rang des États pratiquant l’exécution capitale, derrière la Chine et l’Iran.

Bien que les statistiques ne soient pas exhaustives, on estime qu’au moins 175 personnes ont été exécutées en 2015, soit une personne tous les deux jours, à un point  tel que le pays fait face à une carence de bourreaux !

Toutes ces actions le rapprochent des pratiques de l’État islamique. Le royaume a réussi jusqu’ici à balayer toute critique d’autant qu’un représentant de Riyad a été nommé à la tête d’un « groupe consultatif » de l’institution onusienne en matière des Droits de l’Homme… Pour Hillel Neuer, directeur exécutif de l’ONG UN Watch, « il est scandaleux que l’ONU choisisse un pays comme l’Arabie saoudite pour présider ce groupe : les pétrodollars et la politique l’emportent sur les Droits de l’Homme ».

L’exécution d’Ali Mohammed al-Nimr, dignitaire chiite, pour des motifs strictement politiques, a certes suscité des réactions ; mais elles furent  si brèves, et la nomination de l’Arabie saoudite au comité chargé de nommer les experts du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU n’en a suscité aucune. Pour quelles raisons ? Les enjeux économiques ont pris le dessus jusqu’ici sur les considérations éthiques, puisque l’’Arabie saoudite est effectivement la première puissance économique du Moyen Orient, jusqu’à présent en tout cas.

Un mot aussi à propos des travailleurs étrangers, qui constituent une main-d’œuvre bon marché et qui représentent près de 10 millions d’individus : les travailleurs en situation irrégulière ont fait l’objet de véritables chasses à l’homme, victimes d’une extrême brutalité ; les autorités ont expulsé des centaines de milliers d’entre eux dans le cadre d’une vaste campagne de répression. La chute des cours du pétrole a entraîné celle du secteur du bâtiment. De grands groupes de construction ont vu  leur activité se réduire, et des dizaines de milliers de leurs employés étrangers se sont retrouvés ainsi en difficulté, avec plusieurs mois de salaires impayés. Beaucoup souffrent de la faim. Le royaume n’est plus l’eldorado qu’il a été et les droits sociaux y sont inexistants, surtout pour les étrangers dont passeport le passeport est confisqué par les autorités à leur arrivée dans le pays.

Ce mépris affiché du régime saoudien envers Droits de l’Homme influence fortement les autres monarchies du Golfe dont Ryad est le mentor.

Ainsi en va-t-il du Bahreïn, où la contestation sociale est toujours forte et oppose la majorité chiite à la monarchie sunnite. Plusieurs centaines de personnes ont été condamnées depuis l’été 2011 à de lourdes peines : manifestants, blogueurs, mais aussi médecins et infirmières qui avaient soigné des manifestants blessés. Le régime s’est doté d’un ministère des Droits de l’Homme, mais celui-ci tente surtout de prendre le contrôle des associations indépendantes, et de contribuer ainsi à museler de fait la société civile. Depuis 2011, des dizaines de personnes ont été tuées et des centaines d’autres blessées ou arrêtées par le régime, après des procès expéditifs uniquement à charge. Continuant dans cette perspective,  la Cour d’appel de Manama a décrété, le 9 janvier 2017, l’exécution d’Ali Abdulshaheed al-Sankis, Sami Mirza Mshaima’ et Abbas Jamil Taher Mhammad al-Samea, accusés d’implication dans un attentat à la bombe, perpétré en mars 2014, après un  procès à charge des trois prisonniers chiites. En matière des Droits de l’Homme, le Bahreïn suit de très près l’Arabie saoudite, malgré une législation théoriquement plus libérale. Mais ce sont les faits qui comptent et non les textes de papier.

Il en va de même dans les Émirats arabes unis : les arrestations arbitraires des dissidents et des professionnels des médias sont régulières et les déficits dans le système judiciaire et pénitentiaire est patent. Vient s’ajouter à cela le recours à la torture et à la violence dans les prisons. La peine de mort est pratiquée, bien que rarement. D’importants droits fondamentaux relatifs à la liberté personnelle, telles que les libertés d’expression, de la presse, de réunion et d’association, sont restreintes de façon disproportionnée. Une loi très large sur la lutte contre la discrimination et le discours haineux est venue restreindre encore davantage les libertés civiles en 2015. Le gouvernement utilise la loi antiterrorisme pour mettre plus de pression sur les opposants et les défenseurs des droits humains. Par ailleurs, l’État empiète systématiquement sur la sphère privée des citoyens et la communication à travers le web est strictement contrôlée. Les femmes sont discriminées par la loi et dans leur vie quotidienne. La violence domestique et les abus sont régulièrement soulignés dans les rapports. La violence à l’égard d’employés de maison et de travailleurs étrangers qui ne jouissent guère de protection de la part de l’État contre l’exploitation et les abus est particulièrement répandue. La traite d’êtres humains et le travail forcé sont encore une réalité. Les personnes homosexuelles, handicapées et séropositives sont elles aussi discriminées.

Sous des apparences constitutionnelles libérales, le Koweït présente aussi un triste spectacle en matière des Droits de l’Homme.  L’Association koweitienne des Droits de l’Homme a invité les autorités du pays à abolir le système de parrainage des travailleurs étrangers conformément à leurs engagements (600.000 personnes sont concernées au Koweït). Le système de parrainage est fréquent dans les pays du Golfe et peut être assimilé à de l’esclavage. En effet, il laisse les travailleurs migrants à la merci de leurs patrons. En en ayant pris conscience, le Qatar, de son côté, s’est récemment engagé à l’abolir, mais l’avenir dira si ces promesses très politiques seront dans les faits bien tenues. L’Association koweitienne des Droits de l’Homme a demandé l’arrêt des « déportations administratives ». Autrement dit, c’est le fait d’expulser des étrangers sans décision de justice qui est en jeu. D’ordinaire, les officiers supérieurs de police ont cette possibilité. Mais, récemment, le ministère de l’Intérieur avait réformé cette procédure en en donnant la seule compétence au secrétaire d’État à l’Intérieur, lequel l’applique, mais avec réserve et parcimonie. L’association a également demandé aux autorités koweitiennes d’adopter des mesures visant à combattre les abus que subissent des milliers de domestiques et à améliorer la situation de plus de 100.000 apatrides. La question humanitaire et juridique des apatrides qui sont nés et ont grandi au Koweït se pose en effet. Ceux-ci réclament l’acquisition de la nationalité koweitienne. Mais, les autorités soutiennent que ces apatrides ont détruit leurs pièces d’identité d’origine dans le but de profiter des avantages sociaux qu’offre le pays…

Et l’allié américain ?

Ce n’est plus le grand amour… Et le sénat américain a la volonté de faire payer à l’Arabie saoudite une des plus énormes factures de tous les temps : celle des dommages du World Trade Center du 11 septembre 2001. Selon Bob Graham, ancien vice-président de la  commission parlementaire  d’enquête sur le 11 septembre, le rapport publié en 2002, intitulé « Éléments, discussion et récit concernant certains sujets sensibles de sécurité nationale », mettrait en cause certains représentant diplomatiques saoudiens aux États-Unis.

Il n’est donc plus tabou d’évoquer dans les chancelleries occidentales « l’indécence » de ce régime et la possible éviction du roi Salmane et de son belliqueux fils Mohamed, ministre de la Défense et de l’Économie. Sans les cadres occidentaux omniprésents dans tous les secteurs vitaux de l’économie du pays, il ne pourrait tenir la route plus d’un mois. Au plan international, en dehors de quelques affinités d’intérêts éparpillés, dont celles avec la France qui risquent de s’effondrer après les prochaines élections présidentielles,  l’Arabie saoudite n’a plus d’alliés politiques. L’Egypte s’en éloigne. Le pacte de Quincy entre l’Amérique et le royaume risque d’être révisé avec éclat par la nouvelle administration Trump. L’Europe commence à trouver des raisons s’émouvoir, non seulement face aux crimes contre l’humanité commis au Yémen par l’aviation saoudienne, mais aussi du fait de l’appui du royaume aux mouvements djihadistes internationaux dont l’onde de choc a frappé l’Union européenne. En Europe, l’opinion s’est finalement mobilisée. Les Suédois, les Suisses, les Allemands ont annulé en cascade leurs ventes d’armements. Tandis que les États-Unis, à leur tour, ont suspendu leurs livraisons de munitions et gelé l’assistance d’une centaine de coopérants militaires…

S’ajoute à ces contentieux le prosélytisme religieux,  le wahhabisme  rigoureux diffusé sur toute la planète et financé par le royaume saoudien, qui sert de ferment et de justification à toutes les actions djihaditses et terroristes de par le monde. Selon l’historien anglais Charles Allen, depuis  1979, les autorités saoudiennes, grâce à la rente pétrolière, ont consacré plus de 70 milliards de dollars à la diffusion de leur idéologie religieuse extrémiste de par le monde, alors que l’ombre du terrorisme islamiste s’étend sur la planète.

Le monde peut-il longtemps encore accepter tous ces agissements mortifères sans répliquer ? En 2017, l’Arabie saoudite va se retrouver au cœur des préoccupations mondiales, à commencer par celles de la nouvelle administration américaine qui, contrairement à la précédente qui s’était montrée très tolérante envers l’islamisme militant, ne va plus tolérer le statu quo que la France de Hollande avait magnifié jusqu’ici.

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La politique du royaume saoudien donne le tempo à celle de tous les sultanats de la péninsule. Les Émirats arabes unis, le Bahreïn ou le Koweït ont beau se montrer plus libéraux en matière constitutionnelle, les faits y sont également peu reluisants.

Les régimes constitutionnels peuvent être différents et les structures politiques d’apparences plus ou moins libérales, tous ces États se rejoignent en ce qui concerne le refus des Droits de l’Homme, qui sont dans toute la Péninsule arabique encore systématiquement menacés.

 

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Jean-Pierre Estival

Économiste et Politologue, Expert géostratégie et Président de la Commission des relations entre l'Europe et les pays arabes (Direction des ONG du Conseil de l'Europe)

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