ARABIE SAOUDITE – Le vilain petit canard du Monde musulman

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Israël étant considéré par d’aucuns comme le 51ème des États-Unis, l’Arabie Saoudite devra donc se contenter de la 52ème place…

En 1945, en effet, les Saoud signèrent un accord avec les États-Unis, qui les protégeraient contre toute menace, et ce en échange de l’exploitation de leur pétrole [ndlr : il s’agit du Pacte du Quincy, du nom du croiseur états-unien sur lequel le président Franklin Roosevelt reçut le roi Ibn Saoud, premier monarque du royaume saoudien]. Cet accord, initialement signé pour 60 ans, a été renouvelé en 2005 par le président George Bush.

Les Saoud, qui ont estimé approprié de donner leur nom à ce pays sorti des profondeurs du sable, c’est-à-dire grâce à la manne pétrolière, sont arrivés au pouvoir en 1932 en renversant Hussein Ibn Ali. Ce dernier avait chassé les Turcs, gardiens des lieux saints de l’Islam, quelques années auparavant. En 1924, il s’était lui-même proclamé roi de ce vaste désert, écartant ainsi les Hachémites, descendant du Prophète Mohamed, lesquels étaient favorables à un Islam modernisé et plus modéré que le wahhabisme saoudien. Ibn Ali ne le savait pas, mais il faisait ainsi inconsciemment le lit des Saoud et de leur mentor posthume, Mohamed Ibn Abdelwahhab.

Ce fut une des plus grandes trahisons envers le Prophète et l’Islam.

Ce petit cour d’histoire peut apparaître trop sommaire ; mais est-il bien utile de s’étendre sur les détails des nombreuses batailles que les Saoud et leur allié des débuts, Ibn Abdelwahhab, le père du wahhabisme -et, en l’occurrence, de l’obscurantisme-, ont menées depuis 1744 pour s’imposer peu à peu à la tête de ce pays, et pour y imposer leur théologie ? Une théologie qui n’a pas évolué depuis le VIIème siècle…

Les Saoud ont donc imposé leur wahhabisme dans la péninsule. Ce fut une autre des grandes trahisons envers le Prophète et l’Islam. Car l’Islam des wahhabites n’était plus l’Islam du Prophète, qui interdisait la conversion par la force, l’arme absolue des salafistes, les enfants chéris engendrés des Saoud.

Les Saoud ont continué à vivre en Bédouins… jusqu’à l’arrivée de cette manne pétrolière.
Et c’est là l’une des contradictions du wahhabisme saoudien.

D’un coté, il prône le retour au mode de vie de l’époque du Prophète ; et de l’autre, les Bédouins modernisent leur pays, et l’équipent de toutes les infrastructures contemporaines, qui proviennent de ce monde occidental qu’ils méprisent tant et dont ils qualifient les habitants de mécréants. Ils encouragent les djihadistes à ramener au passé tous les pays qu’ils attaquent, et développent leur royaume avec toutes les technologies du XXIème siècle.

Les Saoudiens ont quitté leurs tentes ; ils habitent des palais au luxe tapageur… Mais leurs esprits sont restés bloqués au VIIème siècle, et ils voudraient qu’il en soit ainsi dans le monde entier.
De l’autre côté du Golfe persique, il y a l’Iran.

L’Iran, c’est une civilisation plusieurs fois millénaire… Rien à voir avec les Saoudiens qui, avant d’avoir trouvé du pétrole, circulaient encore à dos de chameau. Qui a visité ces pays sait que les Iraniens sont un peuple éduqué ; et les Saoudiens sont ce que nous savons qu’ils sont…

L’histoire de l’Iran –anciennement, la Perse- est trop longue et trop riche pour pouvoir être résumée ici en quelques mots. J’égrainerai donc, arbitrairement, quelques-unes des dates les plus importantes pour ce qui est de ses rapports avec le monde occidental (qui fait bien peu de cas du passé glorieux des peuples qu’il a voulu dominer).

Ainsi, en 1951, rappelons comment le premier ministre Mahamad Mossadegh fut éloigné du pouvoir par l’opération Ajax (un complot aujourd’hui avéré, un plan des services secrets américains et britanniques, de la CIA et du MI16). Sa seule faute ? Avoir nationalisé l’Anglo-Persian Oil Company (AIOC) et fiancé le développement social de l’Iran avec l’argent du pétrole…
Il est connu de tous qu’un État producteur de pétrole peut laisser son peuple mourir de faim, exercer toute la dictature souhaitable, mais qu’il ne doit en aucun cas toucher aux intérêts pétrolier de l’Occident ; jouer à cela, c’est signer son arrêt de mort.

Le Shah Reza Pahlavi qui prend le pouvoir après l’abdication de son père en 1941, soutenu par les Américains, organise sa « révolution blanche », qui devait améliorer les conditions de vie de son peuple. Mais, n’y ayant pas réussi, il resserre l’étau sur tous les contestataires.

On ne saurait nier, que sous le Shah, le pays connaît une modernisation fulgurante. Les villes, du moins. Mais cette modernisation n’a pas profité pas à tous ; elle creusa un fossé profond entre la bourgeoisie, occidentalisé, et une classe plus populaire pauvre, qui trouva aide et refuge dans le conservatisme religieux.

La gronde monte alors dans le pays ; et l’opposition s’organise en différentes factions. Les bourgeois, qui appellent de leurs vœux une monarchie constitutionnelle ; une partie des étudiants, sous l’influence des Soviétiques, est plutôt marxiste ; et tous les autres, qui s’allient au clergé chiite opposé à l’impérialisme occidental, ce clergé de plus en plus puissant, car la frange la plus pauvre est la plus nombreuse, et elle est aussi la plus religieuse.

Karl Marx écrit que « la religion est l’opium du peuple » ; mais il devrait préciser qu’elle est surtout l’opium des peuples pauvres.

Les Américains assurent un soutien total au Shah, mais l’Arabie Saoudite et les pays du Golfe, rivaux de l’Iran dans le contexte concurrentiel pétrolier, encouragent réclament de Washington une attitude moins complaisante envers Téhéran.

Fort de ce soutien officiel, le Shah doit cependant se défier de son propre peuple, qui ne supporte plus de vivre sous la dictature et dans la terreur organisée par la police politique du monarque, la honteusement célèbre Savak.

Le 19 janvier 1979, le Shah et son épouse fuient l’Iran ; et le 1er février 1979, l’Ayatollah Khomeiny, qui avait orchestré cette révolution à partir de la France, rentre en Iran. Le 30 mars de la même année, suite à un referendum populaire, Khomeiny institue la République islamique d’Iran.

Pour certaines personnes, pour la plupart des Occidentaux, il n’y a que peu de différences entre L’Iran et l’Arabie Saoudite, tous deux étant à leurs yeux des théocraties ; avec une sympathie plus affirmée pour l’Arabie Saoudite : sa théocratie est diluée dans les méandres de la diplomatie… Tandis que l’Iran subit encore à ce jour la diabolisation que les Américains ont distillée dans le monde à son égard.

Non pas que l’Iran puisse être comparé à la Suède ! Mais la condition féminine, par exemple, en Iran est beaucoup plus appréciable qu’en Arabie Saoudite où les femmes n’ont aucune condition.
Ainsi, en Iran, la constitution établi l’égalité entre les hommes et les femmes ; même si elle n’est pas toujours observée, cette égalité est quand même inscrite dans la constitution. Les femmes étudient et travaillent dans pratiquement tous les domaines. Elles ont le droit de vote, elles conduisent, elles sont autonomes, et ne se drapent pas obligatoirement d’un sac à poubelle noir. Elles s’habillent « normalement », en portant le hijab sur la tête. La habya (longue robe noire) n’est portée, par tradition, que dans certaines régions.

L’Iran a ses propres scientifiques, dans tous les domaines, alors que l’Arabie Saoudite les importe.

En Arabie Saoudite, 83 articles de la « constitution » ne parle pas de la femme, ni même du citoyen masculin. Ils sont tous dédiés au roi…

Les femmes y viennent juste d’obtenir, en 2015, le droit de voter, mais aux municipales seulement. Elles n’ont toujours pas le droit de conduire une voiture. Selon un de leurs cheikhs, « conduire une voiture provoque la stérilité » (sic). En fait conduire une voiture leur procurerait un peu d’indépendance, et ça il n’en peut être nullement question.

De plus, les femmes doivent toutes avoir un tuteur ; elles n’ont pas le droit de sortir seules en rue. Elles doivent se voiler de la tête au pied, y comprit le visage. Parce que la vue d’une femme risque de priver un homme du Paradis, en procurant une envie « honteuse et non avouée », simplement en la regardant passer…

Ce qui se résumerait en quelques mots : « Couvrez ce visage, ces mains ou même ces pieds, que je ne saurais voir, afin que je gagne mon paradis ! »

La constitution iranienne proscrit le délit d’opinion ; elle stipule la liberté de la presse –sous réserve qu’elle ne porte pas atteinte aux principes de l’Islam.

Le mot « Liberté », à aucun endroit, n’est pas inscrit dans la constitution saoudienne.

L’Iran reconnaît les minorités ethniques et religieuses, et des sièges leurs sont automatiquement attribués au parlement, ce qui garantit leur représentation permanente.

L’Arabie Saoudite ne reconnaît aucune minorité et seuls les parents de la famille royale siègent au parlement, un « parlement » nommé par le roi et pour le roi.

L’Iran respecte les autres religions, qui, sous certaines conditions, sont pratiquées en toute liberté.

L’Arabie Saoudite n’accepte la pratique d’aucune autre religion que l’Islam wahhabite sur son territoire, et surtout pas le Christianisme, qui est pourtant la religion des plus de 800.000 Philippins immigrés pour servir de main d’œuvre, lesquels n’ont donc pas le droit de célébrer leur culte. Ceux-ci ayant davantage une condition d’esclaves que de travailleurs étrangers, ils n’ont de toute façon droit à rien.

Depuis 1979, la constitution iranienne n’a cessé de connaître des avancées dans les droits et dans les libertés des Iraniens, qui n’égalent certes en rien le modèle européen, mais qui effraient la monarchie saoudienne.

Ces différences entre ces deux pays « théocratiques », traumatisent la famille royale saoudienne, qui craint qu’un jour ou l’autre les sujets saoudiens ne demandent le même régime républicain qu’en Iran ; ils pourraient même dépasser cette étape et arguer que religion et république ne sont pas incompatibles.

Hormis leur concurrence en matière d’énergie, les uns sont chiites et les autres, sunnites.

L’Iran et l’Arabie Saoudite sont ainsi des ennemis jurés, depuis « toujours ».

Chez les Chiites, il faut 20 ans d’études pour devenir imam ; chez les Sunnites n’importe qui peut s’autoproclamer imam et allègrement dévoyer toutes les écritures.

Les Chiites décrivent le Paradis comme un havre de paix.

Les Sunnites en donnent la description d’un Sodome et Gomorrhe pour excités en manque de sexe.

Le panarabisme devait servir de fer à souder pour les peuples arabes. Le panarabisme ayant échoué avec la défaite de l’Égypte, de la Jordanie et de la Syrie, face à Israël, l’islamisme a pris le relais… pour réunir les pays arabes.

Mais, au lieu de les réunir, cet islamisme a créé des conflits confessionnels ; l’Arabie Saoudite l’a instrumentalisé pour asseoir la suprématie des Sunnites… Sa propre suprématie.

La haine que voue l’Arabie Saoudite à l’Iran l’avait poussée à financer Saddam Hussein pendant la guerre de 1980-88, tout en encourageant les autres monarchies du Golfe à en faire autant, ces autres monarchies qui s’inclinent toujours devant leur puissant allié et dangereux voisin.

Mais contre toute attente, plus tard, après la guerre d’Irak de 2003, c’est un Chiite qui a remplacé Saddam Hussein, et ce sous l’impulsion des États-Unis. Une trahison de la part des américains ; mais les Saoudiens se turent.

Ensuite, il y a eu le gaz de schiste… L’Arabie Saoudite est passée au second rang des producteurs de pétrole, après que les États-Unis ont fait leur priorité de l’exploitation du gaz de schiste. Ils sont talonnés par L’Iran, qui comble de malchance pour les Saoudiens, détient également le plus gros gisement de gaz naturel au monde.

Le Qatar, le petit frère naturel de l’Arabie Saoudite, comme tous les émirats du Golfe persique, voulait construire un gazoduc traversant la Syrie, qui irait alimenter l’Europe.

Les accords furent pris, mais Bachar al-Assad leur préféra finalement ses alliés iraniens, vers qui vont naturellement ses sympathies.

Un véritable crève-cœur pour le Qatar et l’Arabie Saoudite.

Et comme un malheur n’arrive jamais seul, l’Arabie Saoudite, qui pensait être l’élu de cœur de l’Oncle Sam, reçut les nouvelles relations entre Washington et l’Iran comme un coup de poignard dans le dos. C’était plus qu’elle ne pouvait en supporter.

Elle se devait coûte que coûte une réaction, de mettre fin à cette relation naissante.

Comme les remous du pseudo-Printemps arabe commençait à faire quelqu’effet en Syrie, l’Arabie Saoudite et le Qatar se sentirent pousser des ailes de démocrates ; eux qui refusent la démocratie dans leurs propres pays, ils se mirent à supporter l’opposition syrienne.

Ils aidèrent surtout des djihadistes, armés et financés par leurs soins, dans le but qu’ils les débarrassent de Bachar et de ses velléités iranophiles.

Quelques mois seulement ayant suffi à éliminer Kadhafi, les deux monarques eurent grand espoir qu’il en irait tout aussi rapidement concernant Bachar al-Assad.

Mais Bachar ne céda pas. La Russie vint à sa rescousse, ainsi que l’Iran.

L’Iran qui, encore une fois, contrariait les plans des Saoud.

Non seulement l’Iran leur barbotait le gazoduc qui était destiné au Qatar, elle venait en aide au régime syrien tant détesté à Riyad, et en plus elle rentrait dans les faveurs de l’Occident.

C’est alors que commencèrent provocations sur provocations, pour obliger la communauté internationale à revenir sur les accords et décisions qu’elle avait prises envers l’Iran. Il fallait tout faire pour à nouveau isoler le grand rival.

Que l’Arabie Saoudite bombarde le Yémen ? Cela n’émeut personne… Que les mosquées chiites soient régulièrement la cible d’attentats en Arabie Saoudite ? Pas davantage. Que 47 opposants, présentés comme « terroristes », soient condamnés à mort et exécutés ? À peine si l’événement a généré quelques protestations de forme. D’ailleurs, Manuel Valls, le premier ministre bien connu, disait lui-même qu’il n’y avait rien d’indécent à fraterniser avec ces gens là, s’il s’agit du bien de l’économie française… En la matière, en effet, vendre son âme au diable n’a jamais été indécent ; c’est toujours le résultat qui compte.

L’Iran, quand à elle, n’a pas répondu pas aux incessantes provocations (flagrantes) de l’Arabie Saoudite.

Mais, le 2 janvier 2016, la mise à mort du Cheikh chiite Nimr al-Nimr, une figure notoire de la contestation du pouvoir des Saoud, qui ne lui pardonnaient pas d’avoir été parmi les instigateurs des protestations de 2011, a excité l’indignation du monde chiite (mais seulement du monde chiite…).

Car il ne faut pas oublier qu’en Arabie Saoudite, berceau de l’esclavage qui y a encore (officieusement) cours aujourd’hui, les Chiites ne sont que des sous-citoyens, comme dans toutes les monarchies du Golfe.

En Iran, l’ambassade saoudienne et le consulat furent attaqués et incendiés.

Bien entendu, ces 47 condamnations à mort sont passées dans le monde comme une lettre à la poste, y comprit ici, en Tunisie, dont le gouvernement n’a condamné que l’attaque de l’ambassade et du consulat…

Le printemps arabe a effrayé un temps les monarques du Golfe, qui voient en l’Iran -et dans d’autres pays, comme la Tunisie- le modèle républicain qu’ils honnissent et redoutent plus que tout.

Pour la Tunisie, ils n’eurent guère de problèmes à intervenir. Avec le Qatar, les Saoud financèrent le terrorisme, et aussi Ennahdha (le parti islamiste tunisien désormais bien connu des observateurs du Monde arabe), pour en faire le parti le plus puissant de la Tunisie. La victoire de Nidaa Tounes, le principal parti laïc tunisien, ne les a pas désarçonnés, et sous l’impulsion des Nahdhaouis, les monarchies d’Arabie s’arrangèrent avec le gouvernement de Tunis et lui donnèrent un peu de l’argent qu’il lui fallait sous prétexte d’aide à la sécurité, achetant ainsi sa soumission. L’Arabie Saoudite jouait dès lors le rôle du pompier pyromane.

Qu’elle est loin l’époque où Bourguiba disait ce qu’il pensait sans se soucier de faire plaisir à tel ou tel, sans considérations économiques.

L’Arabie Saoudite pointa du doigt Téhéran comme voulant dire « Je vous l’avais dit, ce sont des sauvages », pour inciter les Occidentaux à revoir leurs accords avec l’Iran, et il est à parier qu’elle ne s’arrêtera pas là avec ses provocations.

En représailles, l’Arabie Saoudite va mettre le feu dans un pays tiers, le Yémen, et y bombarde l’ambassade d’Iran, rompant définitivement toutes relations diplomatiques avec Téhéran dont Riyad a renvoyé tous les diplomates présents dans le royaume.

Ces deux nations se font régulièrement la guerre, mais par pays interposés, sans jamais s’affronter sur leur propre territoire ; ce qu’ils ne feront jamais.

Les Iraniens ne veulent plus d’une guerre chez eux, après huit ans de bombardements intensifs que leur avait infligés l’Irak, et la mort de plus d’un million des leurs. Quand à l’Arabie Saoudite, elle ne se risquerait pas à déclencher une guerre sur son propre sol : ce serait un risque énorme, qui grossirait la gronde qui murmure dans beaucoup de maisons du pays ; un risque de mettre fin à l’autocratie.

Les pays voisins, comme la Syrie, le Yémen ou même l’Irak, continueront donc de servir de champs de batailles sacrifiés aux ambitions des Saoud et de payer le prix des différents irano-saoudiens.
Sauf si cet élément nouveau récemment survenu dans le paysage de la péninsule venait brusquement bouleverser la donne… Cet élément inattendu, en partie né de l’alchimie politique saoudienne… L’État islamique !

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Mounira BOUZID

Écrivain (Bizerte - TUNISIE)

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