SYRIE – Accords Sykes-Picot : de Charybde en Sylla

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L’organisation terroriste autoproclamée « État islamique » recule sur le terrain sur tous les fronts.

Fin septembre 2017, l’EI aura perdu plus de 80 % du territoire qu’il contrôlait fin 2014 en Syrie et en Irak. Toutefois, en dépit de sa mort annoncée, le « calife » est toujours en vie.

Ainsi, cette organisation est-elle destinée à disparaître ? Certainement pas.

En premier lieu, la plupart de ses cadres sont à nouveau entrés en clandestinité : les dirigeants se trouvent déjà en Turquie, notamment à Mersine et Adana ; les combattants étrangers sont pour la plupart entre les mains des Kurdes ou des forces gouvernementales syriennes et irakiennes ; les autres ont été tués ou tentent de survivre dans le désert syrien en se faisant passer pour des réfugiés en errance. Il n’empêche que l’EI dispose encore dans ces deux pays, mais aussi en Europe, de cellules dormantes capables de commettre de nouveaux attentats meurtriers.

Ce groupe terroriste garde donc toute sa puissance de nuisance, puisque son idéologie demeure prégnante. Il ne faut pas oublier que les pays occidentaux ont leur responsabilité : après le 11 septembre 2001, Georges W. Bush a déclaré la guerre au terrorisme en utilisant le mot de « croisade » ; en 2003, il a réitéré en parlant de « croisade contre la dictature » ; en 2011, Nicolas Sarkozy a parlé de « croisade pour sauver la population de Benghazi » menacée par Kadhafi, en Libye. Un mot qui a encore une résonance fortement négative de l’autre côté de la Méditerranée, et c’est bien pour cela que l’idéologie de l’EI est apparue à tous ces jeunes comme « l’anti-croisade », plus encore que l’organisation al-Qaïda d’Oussama Ben Laden, qui semblait à la recherche de coups contre l’Occident, notamment l’Amérique, plutôt que l’érection d’un quelconque « califat » ayant autorité sur une population et un territoire.

Le danger est par conséquent de le retrouver dans tous les recoins de la planète, et en particulier en Syrie et en Irak. Ni l’un ni l’autre ne se relèveront indemnes de leurs guerres fratricides. Il est certain que la « Syrie utile » — du djebel druze à la frontière turque, en passant par Homs, Hama, Alep et Wadi Nasara (« la vallée des Nazaréens ») — restera sous la botte de Bachar al-Assad et du parti Baas. L’Irak, de son côté, est déjà un pays fédéral annonçant sans doute l’émergence d’entités encore plus autonomes : il a consacré un Kurdistan affranchi du pouvoir central, de même qu’une entité sunnite contenant les grandes provinces mitoyennes de l’Arabie ; les autorités de Bagdad (chiites) se contentent de gérer le pouvoir régalien et de négocier avec les pouvoirs locaux le partage des richesses pétrolières et gazières. Certains observateurs estiment même qu’un État chiite arabe pourrait voir le jour de Bagdad à Bassorah car, tout-puissants, les chiites ont un autre problème à régler : la dépendance vis-à-vis de l’Iran.

Vaste programme, en effet ! Le Hezbollah libanais, la Brigade Al-Qods (« Jérusalem ») du général Qassem Soleimani et les Hachd al-Chaabi, milices populaires irakiennes encadrées par les Pasdaran (les Gardiens de la révolution iranienne), auréolés de leur volontariat et de leurs victoires dans la lutte contre Daech, demanderont évidemment des contreparties et n’abandonneront pas leurs armes aisément, ce qui risque de constituer autant de dangers internes.

Sur le terrain syrien, l’Iran a renforcé ses positions grâce à son appui indéfectible au régime de Damas ; il faudra sans doute s’attendre à voir le même processus se dérouler au Liban. Car l’on assiste dans cette région à un retour puissant des empires : certes la Russie et, dans une moindre mesure, les États-Unis, mais aussi la résurgence des anciens empires ottoman (Turquie) et perse (Iran).

Grâce à l’intrusion violente de l’armée de Bush en Irak (2003), l’Iran a en effet pu ériger un arc, non pas chiite mais bien perse — Téhéran-Bagdad-Damas-Tyr (port libanais sous la coupe du Hezbollah) — faisant de cet arc une puissance méditerranéenne.

La guerre du Yémen et les victoires répétées des tribus zaydites Houthis (du nom du cinquième imam chiite Zayd) ont fini d’encercler « l’ennemi arabe », à savoir le royaume d’Arabie séoudite, tout en menaçant le détroit de Bab el-Mandeb, porte de la mer Rouge et du canal de Suez sur le golfe d’Aden et la mer d’Oman.

Quant au nouvel ottomanisme, cher au président Erdogan, il ne permettra jamais l’émergence d’une entité kurde syrienne aux frontières de l’Asie mineure, et encore moins que les Kurdes irakiens aient la main sur le pétrole de Kirkouk et de Mossoul.

Ce retour des empires pourrait bien remettre en question les accords signés par les émissaires britannique et français Sykes et Picot, en 1916, et les frontières qui en sont issues.

Même si l’échec — pour l’heure — du plan de démantèlement de la Syrie pourrait être le grain de sable dans la machine impitoyable d’une diplomatie américaine qui, après avoir fait éclater le monde arabe, s’acharne à vouloir disloquer les pays qui le composent.

Le feuilleton continue.

 

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Antoine SFEIR

Politologue – Journaliste Directeur de la revue Les Cahiers de l'Orient

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