SYRIE – Entretien avec Sarah Chardonnens : Retour sur les débuts d’une révolution improbable

0

Jasmin dans la nuit syrienneEn 2010 et 2011, Sarah Chardonnens se lance sur les routes pour un grand voyage qui la mènera du Moyen-Orient à l’Europe, un voyage initiatique, qui commence sur les pistes du désert syrien, dans ce pays où va bientôt rugir la fureur d’une guerre civile impitoyable. Dans les premiers mois de la « révolution », toutefois, la Syrie semble comme en équilibre sur un fil de funambule. La révolution n’éclate de feu et de sang que dans les médias occidentaux, victimes d’une désinformation décomplexée de la part du régime, mais aussi de l’opposition ; et c’est cette dernière qu’ils choisissent de « croire ». Témoignage…

Le Courrier du Maghreb et de l’Orient – Engagée dans l’humanitaire, dès 2009, au Maroc, avec le Département de Développement et de Coopération suisse, vous poursuivez cette carrière en Éthiopie, puis au Liban, et, ces deux dernières années, vous étiez en poste à Erbil, au Kurdistan irakien, pour le PNUD, le Programme des Nations unies pour le Développement. Vous avez aussi passé de nombreux mois en Syrie, un pays que vous connaissez bien pour y avoir séjourné régulièrement ; et vous avez ainsi vécu sur le terrain les deux premières années de la révolution…

Sarah ChardonnensJ’étais en Syrie d’octobre 2010 à juin 2011. C’est un pays que j’aime énormément ; et j’y ai conservé beaucoup d’amis. J’y suis dès lors retournée, à titre personnel, en février 2012, puis encore en avril et en août 2012.

CMO – En dépit de ce que les médias européens racontaient à l’époque, qui présentaient l’image d’un pays à feu et à sang, la Syrie était plutôt calme, en 2011. Mise à part l’agglomération de Homs, où certains quartiers ont connu des troubles en 2011 déjà, ce n’est qu’après l’échéance électorale du 7 mai 2012, que le régime avait annoncées « libres et démocratiques » -ce qui ne fut nullement le cas-, que les violences ont réellement éclaté dans tout le pays. Avez-vous vu une différence entre l’avant et l’après mai 2012 ?

S. ChardonnensOui, bien sûr ! J’ai vu une différence, réellement, et très sensiblement dans la relation que j’avais avec les habitants de mon quartier ; j’habitais Muhajireen, à Damas… Et je me suis rapidement rendu compte qu’il y avait une radicalisation dans les comportements.

Je peux vous donner un exemple très concret, celui d’un jeune homme qui tenait un internet-café dans ma rue. En 2011 et jusqu’au début 2012, on allait boire des bières avec lui et des amis ; il était très occidentalisé, athée, apolitique… Mais, en avril-mai 2012, il a disparu… Je l’ai retrouvé en août 2012 et il m’a expliqué qu’il avait passé une centaine de jours en prison ; il m’a montré son dos, il avait été frappé, il avait des marques de scarification… Il avait été torturé à l’électricité, drogué à son insu… Oui, je crois qu’on peut dire que c’est à cette période qu’il y a eu un forte radicalisation et que la révolte a commencé.

Et l’islamisme, ensuite, est très vite arrivé… Déjà en août 2012, je ne l’ai plus reconnu : il posait sur les réseaux sociaux avec une kalachnikov dans une main et le Coran dans l’autre… Et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres… Évidemment, c’était un Sunnite ; j’ai des amis chrétiens et alaouites qui tiennent des discours très différents.

Mais, oui… Effectivement… Les médias occidentaux étaient plutôt à côté de la plaque… Mais ça a été le cas de manière plus générale : ce concept de « Printemps arabe » qu’on a vendu aux gens… C’était un concept extrêmement simplificateur et réducteur…

CMO – Vous étiez sur le terrain et vous connaissez bien ces pays du « Printemps arabe » et leurs sociétés. Vous n’adhérez donc pas à l’idée d’une vague révolutionnaire démocratique, le « Printemps arabe » ?

S. ChardonnensCela n’a bien évidemment aucun sens… Les médias européens ont fait des amalgames, des comparaisons totalement injustifiées entre des pays qui sont radicalement différents, comme la Tunisie, la Syrie, l’Égypte… Le Liban… Le Yémen ! Le Bahreïn ! Et comparer ces pays entre eux, c’est avoir une méconnaissance complète du Moyen-Orient, de son histoire et de ses cultures.

CMO – Nous sommes bien d’accord… Et je suis content de l’entendre dire par quelqu’un qui connaît aussi bien que vous le quotidien de ces populations !

S. ChardonnensC’est quelque chose qui m’avait fortement touchée… Et j’en parle dans mon livre… Vu que j’étais en Syrie depuis le tout début des événements, déjà en février, depuis le début de ce que les commentateurs internationaux ont appelé le « Printemps arabe », en février-mars 2011…

Je ne voyais pas, dans les rues, ce que les chaînes de télévision européennes passaient dans leurs journaux parlés.

Il y a avait une sorte de décalage flagrant, vu du terrain… Et également extrêmement dérangeant… Je vivais une réalité, que je ne retrouvais pas à la télévision. Si vous voyez de quoi je parle… je sais que vous étiez vous-même en Syrie à cette époque…

CMO – Je vois très bien…

S. ChardonnensVous comprenez donc bien ce que je veux dire… Vous êtes un homme de terrain… Et j’en ai voulu aux médias… Et, souvent, quand je parlais de la Syrie, à cette époque-là, et que je racontais ce qui s’y passait –ou plutôt ce qui ne s’y passait pas-, on me considérait comme une pro-Assad, parce que je disais que le pays était assez calme.

Au début, je « skypais » avec mes amis ; je leur écrivais des e-mails… Bien entendu, eux, ils avaient peur pour moi ; alors, ils me demandaient : « Est-ce que tout va bien ? » Et je leur répondais de ne pas s’inquiéter, que je ne comprenais pas ce qui passait sur CNN, al-Jazeera et d’autres chaînes, que ce n’était pas la réalité… Ce n’était pas ce qui se passait en Syrie.

Dans mon quartier, par exemple, il y avait chaque soir des défilés pro-Bashar al-Assad, très bruyants… Bien sûr, une partie des gens qui défilaient étaient des fonctionnaires obligés de manifester ; on fermait les administrations l’après-midi et tout le monde allait défiler. Mais c’aurait été honnête de la part des médias occidentaux de montrer ces défilés et d’en parler. Ils ne l’ont pas fait…

Et, donc, moi, quand je racontais ce qui se passait dans les rues –simplement, je rapportais ce qui se passait-, je me faisais traiter de « pro-Bashar » par mes amis, qui étaient en Suisse… Parce qu’ils étaient noyés dans cette mouvance rhétorique, dans ce discours à propos d’une « vague démocratique », le « Printemps arabe »… Et je peux les comprendre…

CMO – Il semble, avec le recul historique, qu’une majorité des Syriens avaient attendu ce scrutin du 7 mai 2012, convaincus que Bashar al-Assad allait tenir sa promesse d’élections libres. Mais, quand les listes électorales ont été publiées, il s’est avéré que seuls les candidats du pouvoir, outre ceux d’une opposition de façade, une opposition « officielle », avaient été autorisés à se présenter. Comment ont alors réagi les citoyens ?

S. ChardonnensJ’étais à Damas, précisément le jour de ces élections. Et j’avais écrit un papier dans le quotidien suisse Le Temps.

J’y expliquais que j’avais passé la journée avec mes amis syriens ; et je leur avais demandé : « Vous n’allez pas voter, aujourd’hui ? » Et ils m’avaient répondu quelque chose qui m’avait marquée, troublée… « On ne va pas perdre notre temps à aller voter pour une mascarade qui ne va rien changer ! On préfère aller boire des cafés et aller au cinéma… »

Ce jour-là, en effet, les dés ont été lancés.

CMO – Après ces élections, vous restez à Damas, puis, en juin, vous reprenez la route, vers Alep, en passant par Homs, Hama… Mais l’étape syrienne de votre voyage avait commencé beaucoup plus tôt, en 2010 déjà…

S. ChardonnensOui, à ar-Raqqa. Qui est devenue aujourd’hui la capitale de l’État islamique… C’est là que j’ai acheté cette moto avec laquelle j’ai regagné la Suisse. De là, fin octobre 2010, je suis partie pour Deir ez-Zor, puis pour Palmyre et Damas, où je me suis établie durant quelques mois.

En juin 2011, j’ai repris la route pour rejoindre Alep ; et, d’Alep, je suis repartie pour Istanbul.

CMO – Laissons pour le moment de côté le contexte révolutionnaire et parlons de votre livre, de votre voyage… Pourquoi la Syrie ?

S. ChardonnensLa Syrie… parce que j’y suis arrivée par hasard… dans le cadre de mon travail… en septembre 2010. Mais c’est un pays qui m’a immédiatement séduite, touchée… énormément. J’ai beaucoup travaillé au Moyen-Orient, en Irak, au Liban… En Égypte aussi. Mais, en Syrie, j’ai rencontré une sincérité et une simplicité très humaine de la part des gens, que je n’ai jamais connu ailleurs au Moyen-Orient.

Le Liban a un côté un peu surfait ; il y a une très grande « américanisation » de la Jordanie ; le Kurdistan irakien est en train de se rechercher culturellement… Mais la Syrie que j’ai connue en 2010 et au printemps 2011 était beaucoup plus accessible ; j’y ai rencontré des gens au visage épanoui, d’une extrême gentillesse, qui m’ont toujours tendu la main, qui m’ont offert l’hospitalité… Et c’est pour cela que j’ai voulu leur rendre témoignage dans un chapitre de mon livre, pour témoigner d’un autre regard sur la Syrie.

Aujourd’hui, dans les médias, quand on parle de la Syrie, on évoque tout de suite Daesh, les 220.000 morts et les 4 millions de réfugiés ; et c’est bien sûr à juste titre, car c’est une réalité qu’il ne faut pas minimiser. Mais, dans cette vision catastrophique, on oublie que, avant tout, la Syrie, c’est une culture et une civilisation millénaire, et c’est cet autre visage de la Syrie que je voudrais rappeler, un visage plus lumineux, plus souriant.

CMO – Si je vous comprends bien, au printemps 2011, vous circuliez très librement en Syrie… Or, à l’époque, les médias occidentaux affirmaient qu’il était quasiment impossible d’entrer dans ce pays « à feu et à sang ». N’avez-vous pas eu envie de quitter la Syrie, par crainte de ce qui était en train de s’y passer ?

S. ChardonnensNon, pas du tout ! La contestation avait commencé à Deraa, en mars, puis les mois suivants, mais elle était très localisée. À Damas, jamais je ne me suis sentie en insécurité ! Il y avait bien quelques manifestations dans certaines banlieues, mais, dans Damas même, il ne se passait absolument rien.

D’ailleurs, moi, je travaillais pour le gouvernement suisse et, jamais, nous n’avons reçu d’ordre ou de consignes d’évacuation ; mon employeur, la Confédération helvétique, ne m’a pas obligée à partir. S’il y a avait eu du danger, vous pensez bien qu’on aurait évacué le personnel. Mais, à cette époque-là, il n’y avait pas de raison de s’inquiéter.

C’était la réalité de la situation en mars 2011, et pas seulement à Damas. En mars, je m’étais rendue en voiture à ar-Raqqa et à Deir ez-Zor ; j’ai voyagé le long de l’Euphrate et je suis même allé jusqu’à la frontière irakienne… Je n’ai absolument rien vu, aucun trouble : le pays était tout à fait calme.

En juin 2011, lorsque je suis partie sur Alep, c’était différent… Il commençait à y avoir des check-points sur les routes. Mais je ne peux pas dire que c’était la guerre.

CMO – En 2012, vous revenez en Syrie, alors que la révolution, à ce moment-là, est déjà bien engagée… Pas de problème pour obtenir un visa ? Encore une fois, l’information, dans les médias occidentaux, c’était que le gouvernement refusait l’entrée aux étrangers, pour ne pas qu’ils puissent témoigner de la répression et des « massacres »…

S. ChardonnensJe vais vous avouer que j’ai en effet été vraiment très étonnée… J’ai simplement passé la frontière, seule, par la route, en venant de Beyrouth –je travaillais alors au Liban. C’était d’abord en février 2012… Mais, à cette date, ça ne bougeait pas encore beaucoup. Puis, en avril 2012, j’étais accompagnée d’un ami hollandais… On n’a eu aucun problème. Et je n’avais pas de passe-droit ! Un simple passeport, pas un passeport diplomatique… Et je voyageais à titre privé.

En août 2012, par contre, les choses ont été un peu plus difficiles ; on nous a posé quelques questions… J’étais accompagnée par un ami syrien, et on a bluffé : j’ai prétendu que j’allais voir sa famille à Damas, parce qu’on était « fiancés », et on nous a laissé passer comme ça… En fait, je n’ai jamais eu réellement de problèmes pour passer la frontière ; je n’ai jamais passé plus d’un quart d’heure à la frontière syrienne.

En avril, j’avais pris un bus, les transports publics, avec des amis syriens, et nous nous sommes rendus sur la côte, entre Tartous et Latakieh. La route était parfaitement dégagée… On savait bien qu’il y avait une rébellion à Homs –le bus est passé à quatre kilomètres de là-, mais, ailleurs, la situation était normale. Bien sûr, c’est choquant : on savait qu’il y avait des morts à Homs, et on avait l’impression de vivre une réalité parallèle…

CMO – Dans votre livre, vous évoquez le ressenti d’une progressive « dégradation politique », fin 2011…

S. ChardonnensOui ; je côtoyais beaucoup les étudiants de l’université de Damas –j’allais prendre des cours d’arabe, le soir, avec eux. Et j’ai bien compris que quelque chose se passait ; mais pas nécessairement ce qu’on a voulu y voir…

J’ai fait des études de sciences politiques et, quand on parle de démocratie en Occident, on parle de la libéralisation de la parole, d’élections… Et je me suis rendu compte que ce n’était pas exactement ce que les jeunes Syriens recherchaient. Ils me disaient : « Nous, on est de jeunes diplômés ; on vient juste de finir l’université… Et notre plus grande crainte, c’est de ne pas trouver de travail. »

Il y a avait un décalage entre la manière dont nos médias percevaient et représentaient ce qu’ils croyaient être les besoins de la Syrie et la réalité des revendications sur le terrain. En 2011, plus de 50% de la population avait moins de vingt-cinq ans ; et un jeune sur trois était au chômage. C’était ça leur préoccupation : avoir un job, diminuer la prégnance de cette précarité sociale… et puis aussi un ras-le-bol du clientélisme, de la corruption de l’appareil d’État, de la clique au pouvoir, qui paralysait toute initiative.

C’était cela, les raisons du mécontentement des jeunes ; plus cela que la « Démocratie » avec un grand « D » et la « Liberté » avec un grand « L ». Ils avaient avant tout besoin de manger, d’avoir un travail, une vie plus confortable, plutôt que de s’occuper des grandes idées et idéaux que les médias étrangers appliquaient sur les événements.

CMO – Pour conclure cet échange… Quel est votre souvenir le plus marquant, le plus représentatif de ce voyage en Syrie ?

Interview Sarah Chardonnens'S. ChardonnensC’est l’extraordinaire courage des Syriens, et leur force de résilience.

Je vais vous donner un exemple : c’était au mois d’août 2012 ; les banlieues de Damas étaient bombardées. C’était juste après Ramadan, et on prenait un verre, dehors ; on regardait sur un écran géant ces fameux feuilletons… Ceux qui connaissent les pays arabes savent de quoi je parle… Et on entendait le bruit des bombes qui tombaient. J’étais avec une amie syrienne et elle m’a dit : « Allez ! On se commande une bière et on se prend une chichah ! »

Ça peut paraître un peu simpliste, comme exemple… Mais c’est illustratif de leur force de caractère. Parfois, quand je « skype » avec eux, je leur dit : « C’est foutu, la Syrie ! C’est foutu… » Et eux, qui sont sur place, qui vivent ça dans leur quotidien, ils arrivent encore à me remonter le moral, à moi qui suis en Suisse, dans une société pacifiée et sécurisée…

Pour cela, j’ai pour eux un immense respect.

Et puis un grand regret, aussi, et de l’amertume… Parce que, quand je regarde ce qui se passe maintenant en Syrie, je me dis qu’il y a une grande responsabilité de l’Occident : si cette révolution avait été soutenue, la Syrie ne serait pas tombée dans le piège du radicalisme et de l’islamisme dans lequel elle est emprisonnée aujourd’hui.

Alors, quand je vois un Pujadas qui va interviewer un Bashar al-Assad à Damas, ça me navre. Mais vous me l’avez dit avant notre entretien : il y a maintenant un revirement de situation ; face aux islamistes, l’Occident préfère une dictature qu’on connaît déjà…

 

Share.

About Author

Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

Leave A Reply