TUNISIE – Le coup du Peuple

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Si on disait du temps de Rome que pour gouverner en paix, il fallait donner du pain au peuple et l’occuper par des jeux, de sorte à le détourner du pouvoir, dans le monde d’aujourd’hui, on n’offre rien au peuple… L’histoire romaine n’est pas seulement l’apanage (glorieux ?) de l’Occident européen ; il est aussi celui de Carthage, de la Tunisie ! L’an VI de la révolution tunisienne sera-t-il celui de la démocratie ?

« Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller a pratiquement cessé de vivre », aurait dit Albert Einstein… C’est le cas des élites dans le monde et en Tunisie, vivant sur des schémas éculés, incapables de volonté d’innover, s’accrochant à un ordre qui a le mérite de leur assurer le confort du connu, combien même il n’aurait plus rien pour justifier sa prétention première dont il est devenu l’antinomie par excellence.

Au mieux, ces élites font de la procrastination, cette tendance à remettre au lendemain ce que l’on devrait faire le jour même ; par paresse, négligence ou manque d’intérêt. Or, s’il y a un enseignement à tirer de ce qui se passe en Tunisie, et dans le monde plus généralement, c’est que la politique doit être disruptive, devant ou pouvant, le moment venu, produire la rupture nécessaire quand la société est en proie à des tensions.

Ce 14 janvier 2016, on a célèbré le cinquième anniversaire du « coup  du peuple tunisien », cette révolution 2.0, première du genre de la postmodernité ; et se pose plus que jamais la question impérieuse de la possibilité d’une démocratie en pays du Sud dans un monde globalisé où la dépendance est à son maximum.

En Tunisie, elle se pose moins en termes classiques de réalisations effectives que des moyens adéquats susceptibles de rompre l’ordre instable, mais favorable malgré tout à certains intérêts acquis.

Au vu de l’entente, au sommet de l’État, des nostalgiques de l’ancienne dictature et des adeptes d’une dictature religieuse [ndlr : l’alliance entre, respectivement, Nidâ Tounes et son chef de file, Béji Caïd Essebsi, ancien apparatchik des régimes bourguibien et bénaliste, et le parti Islamiste Ennahdha], la question, lancinante, la plus pertinente qui se pose est celle-ci : pourrait-on reprocher à des bénéficiaires d’un ordre qu’il soit ancien ou nouveau de chercher à le sauvegarder du moment qu’il est profitable à leurs intérêts, acquis ou nouvellement obtenus, même si un tel ordre demeure imparfait et instable, gros de risques et d’inconvénients au pays ?

Or, l’ordre dont il s’agit en Tunisie, au-delà des égoïsmes partisans des uns et des autres, est un fondamentalisme de marché où les consommateurs sont réduits au statut de non-personnes.

La Tunisie, nouveau marché pour l’Occident

La Tunisie est considérée par l’Occident d’abord comme un nouveau marché et donc uniquement en termes d’affaires, étant réduite quasiment à une marchandise, source de plus-value, ses habitants n’étant que des non-personnes. Cela n’est pas nouveau, ne faisant que rappeler un archétype dans l’inconscient collectif occidental.

Ainsi, dans un récent livre coécrit avec Noam Chomsky (L’Occident terroriste. D’Hiroshima à la guerre des drones), André Vltchek écrit-il dans l’avant-propos : « George Orwell disait des humains vivant hors d’Europe, de l’Amérique du Nord et de quelques pays privilégiés d’Asie qu’ils étaient des non-personnes. » Et les deux auteurs de rappeler les moments sombres de la modernité occidentale, notant que la conscience occidentale a fait des « non-personnes » des habitants des colonies et du tiers-monde, sacrifiés sur l’autel de sa domination politique et économique.

Si le livre constitue un vif réquisitoire contre le pillage du monde par l’Occident, il déconstruit l’impérialisme américain en dévoilant le système de propagande qui lui permet de forger et contrôler l’opinion dans les pays démocratiques. La fermeture dogmatique de l’Occident d’aujourd’hui a ses racines dans son passé, dans le colonialisme, bien évidemment, dont on oublie qu’il a donné lieu à des turpitudes aussi atroces sinon plus que celles qu’on dénonce aujourd’hui, attribuées aux faux musulmans de Daech.

Ainsi que le rappelle le livre de Chmosky et Vltchek, « les premiers camps de concentration n’ont pas été construits par l’Allemagne nazie, mais par l’Empire britannique, en Afrique du Sud. » Une politique cruelle qui mit fin à la guerre des Boers. À l’aube du XXe siècle, on a vu l’Allemagne « impliquée dans de terribles massacres en Amérique du Sud et, en fait, un peu partout dans le monde » ; c’était l’époque de la décimation des Héréros de Namibie, des Mapuches de Valdivia, d’Osorno et de Llanquihue au Chili ou des natifs des Samoa allemandes…

Le néocolonialisme a pris le relais de ce temps-là, avec les atrocités commises en Afrique par exemple, comme celles qui ont eu lieu dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC) où de trois à cinq millions de personnes auraient perdu la vie. Certes, on les impute aux « milices locales » ; mais on sait pertinemment que « derrière elles se trouvent des multinationales et des gouvernements », rappelle Chomsky qui assure que, l’enjeu, c’était « d’avoir accès au coltan (utilisé par les Occidentaux dans leurs téléphones portables) et à d’autres minéraux précieux ».

Enfin, l’impérialisme vient phagocyter toute velléité d’ordre nouveau, supposé être fatalement un désordre pour celui sur lequel reposent les intérêts de l’Occident, à la source de sa fermeture dogmatique à la moindre innovation, serait-elle dans le sens de ses valeurs. N’est-ce pas une loi sociologique qui vérifie que toute structure menacée dans sa survie peut aller jusqu’à violer ses propres fondements ?

En Tunisie, ce que veulent les gourous de l’économie occidentale, se sont des trous d’illégalité dans un système supposé démocratique, pour continuer à faire survivre le système économique actuel plein de contradictions, un système sous perfusion d’illégalités, cherchant à survivre aux changements.

Aussi, la destinée qu’on veut imposer à la Tunisie, c’est qu’elle demeure un marché ouvert à tous les vents tout en étant un terrain réservé aux purs intérêts de l’Occident. Pour cela, peu importe que le peuple rêve d’une démocratie véritable et non à la mesure des intérêts des capitalistes nationaux et internationaux qui se satisfont d’une démocratie au rabais propice à la souplesse qu’impose un marché où se pratique encore le capitalisme sauvage qu’on croyait avoir enterré.

Comme pour les services externalisés de plus en plus hors des pays de droit, l’économie occidentale cherche des zones de non-droit, formellement démocratiques, mais juste ce qu’il faut pour continuer à donner l’illusion de la vie à un système moribond. Dans le même temps, tout en prétendant vouloir la réussite de la démocratie dans les pays du Sud, elle entend garder sous son influence, au service de ses seuls intérêts, ce Sud qu’on prend soin d’écarter du système démocratique mondial, pourtant condition sine qua non à sa viabilité. Car aucune démocratie ne peut naître aujourd’hui dans une réserve.

Un fondamentalisme de marché

Au moment où la Tunisie qui compte, celle des profondeurs, majoritaire, mais informelle, s’engage comme le conseillait Sartre qui prônait la réalisation de soi par l’action, l’Occident continue de contrarier tout ce qui est susceptible de porter atteinte tôt ou tard à ses acquis dans le pays.

Le maître mot aujourd’hui dans les rapports de l’Occident avec la Tunisie c’est que ce sont les affaires seules qui comptent. D’autant plus que, matérialisme de leur société oblige, les plus sensibles à la nécessité du changement du monde pensent avec raison que c’est à ceux qui baignent encore dans la spiritualité, les Tunisiens par exemple, et aux décideurs parmi eux notamment, de commencer à développer et mettre en œuvre les idées neuves nécessaires pour trouver écho auprès des consciences libres occidentales n’attendant que pareil acte de courage de leurs amis pour se manifester.

Cependant, ils doutent que cela puisse se faire, conservateurs et néoconservateurs, libéraux et néolibéraux mettant trop de pression sur la Tunisie pour la maintenir dans l’État qui commence à être le sien actuellement : celui d’une pré-démocratie avec un marché ouvert aux affaires. Or, quand seul compte un capitalisme sauvage, on préfère un État de moindre droit.

Tout en convenant de l’inéluctabilité des nouvelles modalités de rapports internationaux, y compris en termes de circulation, on ne peut s’empêcher de penser à l’énormité de l’imbroglio qui sera ainsi créé pour l’Europe dans ses relations avec les autres pays de la région. En cela, elle ne pourrait exciper de la démocratie tunisienne, tant que celle-ci n’a pas fait encore ses preuves. Et quelle meilleure preuve que celle que donneraient ses dirigeants par des initiatives innovantes, véritablement révolutionnaires ?

La classe politique actuelle en Tunisie, toutes tendances confondues, ne semble pas juger les choses autrement que leurs partenaires étrangers, occidentaux notamment, dont elle reprend à son compte la vision marchande des réalités internationales.

De fait, le fondamentalisme de marché est une sorte de nouvelle devise du Panem et circences à l’échelle mondiale. Si on disait du temps de Rome que pour gouverner en paix, il fallait donner du pain au peuple et l’occuper par des jeux, de sorte à le détourner du pouvoir, dans le monde d’aujourd’hui, on n’offre rien au peuple, les jeux du cirque étant ceux de ses élites occupées à s’exhiber, osant offrir du biscuit au peuple manquant de pain comme le fit une reine coupée des réalités de son peuple révolté contre ses faux seigneurs ; ce qui lui valut d’avoir la tête coupée. Mais au monde d’aujourd’hui, les Sans-culottes de la révolution sont les capitalistes sauvages organisateurs des nouveaux jeux du cirque transformé en marché géant à l’échelle mondiale.

La fermeture dogmatique occidentale est bien sûr là pour justifier l’injustifiable et faire taire les justes exigences taxées d’utopies. Elle ne manque pas d’arguments, comme d’exciper de la crise économique internationale. Pourtant, si crise il y a, elle n’est que dans les têtes, les peuples continuant toujours à survivre avec les moyens du bord comme avant, et les riches, ces financiers multinationaux, ne cessant de s’enrichir de plus en plus malgré — ou grâce — à cette supposée crise.

Il est aberrant et catastrophique qu’au moment même où la fameuse fermeture dogmatique Islamique est en train de disparaître à la faveur de la révolution en Tunisie, elle se déplace ainsi en Occident. N’est-ce pas le fond inconscient judéo-chrétien qui se manifeste de la sorte, amenant les dirigeants d’Occident à préférer un Islam plutôt ennemi qu’ami, car commode à gérer pour ses propres penchants belliqueux — ne seraient-ils qu’inconscients — et pour les intérêts de ses marchands d’armes ?

Qu’ils ne soient motivés que par leurs intérêts, quitte à verser dans les sentiments xénophobes et obsolètes, c’est à la limite leur affaire ; mais qu’ils utilisent pour argumentaire des valeurs universelles, instrumentalisant à leurs fins propres leur appel œcuménique à plus d’humanisme en ce monde de turpitudes politiciennes, cela relève du brigandage intellectuel pour le moins et doit être dénoncé. D’ailleurs, les gens doués de conscience le font déjà spontanément de plus en plus, car il n’est plus de place aujourd’hui en politique comme ailleurs aux maraudeurs de la pensée surtout quand elle prétend faire la politique qui se doit désormais être une « pol-éthique ».

C’est qu’on n’a plus droit au bénéfice de la circonstance atténuante d’antan de mélanger torchon et serviette dans une attitude de gribouille, celle contre laquelle on doit justement s’élever le plus fermement en ce temps de confusion extrême des valeurs. Car il n’y a pas loin du fondamentalisme de marché à celui de la pensée et de l’idéologie, avec ce tropisme dont les xénophobes font fonds de commerce, usant d’artifice sémantique pour un argumentaire de cabotage bien loin de la pensée hauturière qu’imposent les défis des cruels temps de la postmodernité.

Une communion d’intégrismes

Il ne suffit plus de brocarder les intégristes islamistes, mais aussi ceux de la religion civile, extrémistes profanes, reproduisant à l’envers leurs turpitudes, n’ayant même pas la foi véritable qui est contre toutes les turpitudes. Le fondamentalisme de marché peut aussi être aveuglé par la haine irrépressible de son prochain, traduisant une aversion de soi qu’il importe de traiter. Car la seule idéologie qui vaille en ce temps postmoderne de la fin des idéologies et des grands récits, c’est celle de l’ordo amoris, un humanisme intégral !

Moins que pour la pure matérialité commerciale, il urge d’agir pour le commerce humain, communiant dans la fraternité, une valeur cardinale réunissant ceux qui ont la vraie foi d’Abraham, quels que soient leur culte et leurs rites dans un climat de paix ! Ainsi sert-on ses propres intérêts, y compris commerciaux, en vrai pacifiste et non en faux dévot de la haine et de l’exclusion, des sentiments anachroniques contrairement aux apparences.

Il est vrai que si le propos d’ensemble chez les décideurs occidentaux est aux impératifs d’un fondamentalisme marchand, il est possible d’entendre des propos iconoclastes auprès de voix libres, libérées du dogmatisme forcé des intérêts sacrés d’État.

Livrés moins publiquement que sur le mode informel et intime, ce sont des pensées de consciences libres, prenant acte tout autant des réalités de la chose publique que de la marche de l’Histoire. S’il s’agit de pensées iconoclastes, elles ne viennent pas moins de personnes au-dessus de tout soupçon d’angélisme, gardant une haute idée de la politique, pensant librement à défaut de pouvoir le faire pour cause du principe de réalité si réducteur et des intérêts imposant leur imperium.

Pour les plus enthousiastes, la Tunisie est portée par une de ces lames de fond dont l’Histoire est capable de temps en temps ; elle peut, à terme, aider à changer du tout au tout la face du monde, surtout que son peuple est éveillé, que sa société civile très active. Des idées neuves y sont agitées et elles ne peuvent pas laisser de marbre les libres consciences.

Une telle perspective reste toutefois obérée par le mental fragile, un manque de confiance en des moyens matériels limités qui sapent un moral pouvant parfois se révéler invincible. Tout dépendra donc de la force mentale des Tunisiens, moins de leurs dirigeants souvent alignés sur les vues des puissants amis, quels qu’ils soient, que fondés sur le génie propre à leur peuple ayant pourtant fait ses preuves. Cette sorte de pusillanimité est bien évidemment encouragée par les puissances étrangères ayant intérêt à ce que l’exception tunisienne n’aille pas trop loin, pour demeurer de celles qui viennent confirmer la règle. Et celle-ci se résout dans le conformisme ambiant, le statu quo si commode bien qu’il soit d’un autre temps et qui ne sert que les intégrismes de tous bords, alliés objectifs pour le moins.

Un tel conformisme fait plaisir aux néolibéraux, qu’ils soient théoriciens ou praticiens, se félicitant que l’idéologie occidentale ait de si brillants disciples auprès des élites tunisiennes qui comptent. Ils y retrouvent même un occidentalo-centrisme passé de mode, une conviction quasi naïve des vertus de la modernité occidentale qu’ils ne peuvent plus avoir, connaissant ses tares désormais prouvées. Ce qui les ravit le plus, c’est la conviction chez les Tunisiens en la démocratie formelle telle que pratiquée en Occident, où elle a pourtant perdu de son lustre, et est souvent ravalée au rang d’une coquille vide, sinon de sens, du moins de ses valeurs qu’on bafoue désormais si allègrement.

Une utopie de post-démocratie

La croyance en la possibilité d’une démocratie réinventée est le principal acquis, pense-t-on, chez le microcosme analysant la crise de l’Occident en plein marasme moral. La Tunisie croit en la démocratie et veut en jeter les jalons sur son territoire. Or, à observer les initiatives prises par la société civile, plus novatrices les unes que les autres, à lire les réflexions de certaines et à écouter les discours de certains autres, on ne peut que croire à une possible refondation de la démocratie en Tunisie ; une sorte de post-démocratie, comme je me plais personnellement de la qualifier.

Toutefois, les acteurs de terrain ou les plus fins observateurs ne pensent pas moins que l’utopie tunisienne, bien qu’elle soit de celles qui se réalisent, manque encore de l’ingrédient essentiel qui permet la bascule de l’irréel au réel : un chef ayant du charisme. À voir à quel point le pouvoir dans sa conception classique exerce d’impact sur les politiciens en Tunisie, au point de leur faire prendre des distances avec leurs propres principes et valeurs, ils concluent que la classe politique en Tunisie ne croit pas assez à l’innovation majeure dont leur pays est bien capable.

On juge la classe politique tunisienne timorée par excès de réalisme et par trop conformiste, se voulant bien pensante au risque de la « bien-pensance », et surtout de coupure avec son peuple. Car la sociologie du peuple de Tunisie met en exergue la radicalité de ses exigences d’une démocratie renouvelée où les foules, en cette époque qui est la leur, ne sont plus disposées de céder sur leurs revendications.

Les amis d’Occident les plus influents en Tunisie assurent que nombre d’entre eux, trop réalistes ou trop passifs, pèsent de tout leur poids pour que les élites tunisiennes imitent leur exemple tendant au maintien de l’état actuel du monde jugé incontournable, le nec plus ultra d’un minimum de stabilité dans l’instabilité secouant le monde. Les plus diserts et/ou romantiques regrettent même un tel conservatisme de part et d’autre, et surtout du côté tunisien, où le destin semble propice à une révolution mentale aux retombées qui seraient bénéfiques pour le monde entier. Mais, s’empressent-ils d’ajouter quand même, « c’est la loi du système qui le veut », un système dont on ne peut se détacher sans dommages.

Ils confirment ainsi la justesse des vues sur la nécessité urgente de l’abandon du paradigme fini des rapports mondiaux basés sur l’omnipotence de l’État et sa souveraineté formelle, aboutissant à consacrer la prééminence avérée des pays riches et puissants, lui cédant tous les privilèges contre quelques obligations à peine qu’impose pourtant la solidarité internationale. Ils assurent croire aussi qu’un paradigme nouveau est en train de naître et qu’il impose des révisions déchirantes dans les relations internationales, mais salutaires pour la paix mondiale, et en Méditerranée pour commencer.

C’est justement ce qui pourrait se mettre en place assez tôt si l’on s’avisait de faire de l’expérience tunisienne l’occasion de pratiquer une nouvelle donne dans les relations internationales. La Tunisie ayant fait le plus dur sur le plan interne, elle pourrait aider à faire encore plus pour la paix dans le bassin méditerranéen. Néanmoins, elle ne saurait le faire qu’avec la coopération active de ses partenaires européens. Encore faut-il qu’elle ose demander solennellement cette coopération qu’impose la situation !

Certains de ces amis européens disent même regretter que les Tunisiens officiels n’aient pas, à ce jour, saisi la légitimité de la « Révolution tunisienne » pour révolutionner la pratique antique de la politique et les schémas éculés qui s’y attachent. Pourquoi ne reprennent-ils donc pas, s’interrogent-ils avec insistance, l’idée pourtant défendue par nombre de voix respectables ­d’adhésion à l’Union européenne ?

Il est clair, pour eux, que l’Europe ne prendra jamais l’initiative de proposer pareil bouleversement de ses fondamentaux, sauf à y être obligée par une massive croisade venant de la Tunisie. Et celle-ci a pour elle l’argument massue de l’État démocratique naissant ayant besoin d’être articulé à un système démocratique ayant fait ses preuves afin de ne pas céder à ses démons et garantir les meilleures chances de succès à son entreprise dont les retombées, tout comme les implications, dépassent le cadre de ses frontières.

Et ils rappellent qu’on l’a vu hier avec le roi du Maroc, osant défier le conformisme ambiant pour finir par obtenir des compensations assez importantes moyennant une initiative qu’il a retirée non par manque de pertinence que pour impertinence, jetant un trouble nécessaire et salutaire dans les consciences endormies.

Phénoménologie tunisienne

Aujourd’hui, malgré l’acte majeur que fut sa révolution, la Tunisie n’a au mieux que le statut qui revient au Maroc alors qu’elle est, qu’on le veuille ou non, le leader démocratique dans la région. Un statut à confirmer, cela dit… par des structures et des mécanismes viables, bien évidemment.

Or, justement, cela ne se fera jamais sans le parrainage de l’Union européenne. C’est un pareil adoubement qui mettra en sécurité le processus démocratique en Tunisie tout en assurant la continuation paisible de son développement en nouvelle démocratie.

Outre cette adhésion de nature à créer un espace de démocratie méditerranéenne, il y a désormais l’inéluctabilité d’ouvrir cet espace aux ressortissants tunisiens sous couvert d’un visa biométrique de circulation, l’actuelle mouture du visa étant obsolète. Et qu’on ne s’y trompe pas ! Il ne s’agit pas d’octroyer aux Tunisiens une faveur, car la libre circulation est un droit ; bien mieux, elle est au cœur du libéralisme, l’homme seul étant créateur des richesses ; et il n’est meilleur créateur qu’un homme libre de ses mouvements !

Les plus sincères libéraux parmi mes interlocuteurs occidentaux sont nettement amers à l’égard de leurs gouvernements, notamment des personnalités gaulliennes en France. Ils ne comprennent pas pourquoi on n’agit pas dans le cadre de la francophonie à un pareil espace de démocratie, une étape nécessaire pour une future aire de civilisation permettant une communion réelle entre les valeurs d’Orient et d’Occident. À une telle œuvre, la Tunisie se prête à merveille.

Certes, les plus réalistes parmi eux disent que l’attitude timorée des dirigeants tunisiens n’osant faire sauter le verrou psychologique en eux à l’égard d’Israël continuera de peser lourd. S’ils apprécient l’appel courageux de certains à mettre enfin en pratique les vues déjà anciennes de Bourguiba, entretenant des rapports normaux avec cet État qui remplit bien sa place dans le concert des nations, ils croient que ce serait encore trop demander de la classe politique actuelle en Tunisie. Celle-ci leur semble par trop timorée et même assez pusillanime face au conformisme supposé de la société tunisienne.

Rares sont ceux qui partagent la conviction, comme la mienne, que la société tunisienne est loin d’être conservatrice ; et même s’ils sont prêts à le croire, encore faut-il le prouver, disent-ils ; or, cela nécessite bien plus que du courage : une nouvelle classe politique.

Émile Durkheim, insistant sur la nécessité du vivre-ensemble, affirmait bien dans De la division du travail social, sa thèse de doctorat de philosophie, « qu’avant de faire la République, il faut faire la société ». C’est cela qui constitue d’ailleurs sa théorie du « vouloir-vivre ensemble », dont la nature diffère de celle du contrat social selon Rousseau ou encore selon Hobbes et qui est périmée, devant laisser place à une nouvelle forme de rapports qui relèverait plus du pacte, devant se résoudre en communions émotionnelles, un ordre amoureux à universaliser avec une solidarité plus grande, dans ce que je qualifie de « mondianité », un monde d’humanité. C’est d’une telle phénoménologie que relève la Tunisie « nouvelle République » ; l’an VI de son coup du peuple permettra probablement de s’en rendre compte.

Car nous y avons deux formes de solidarité : une solidarité mécanique, caractéristique des sociétés peu industrialisées et à faible division du travail, et une solidarité organique, spécifique aux sociétés industrialisées. L’industrialisation, ainsi que « l’augmentation de la densité matérielle et morale des sociétés » sont les deux facteurs majeurs du changement social et, en particulier, de la différenciation des sociétés et de leur évolution d’une forme de solidarité à l’autre.

En Tunisie, si la division du travail existe, elle reste mitigée, l’industrialisation y étant faible ; la solidarité y est encore mécanique. La division du travail influant sur le lien social, on ne peut que lui attribuer aussi une influence similaire sur la phénoménologie étatique. Par une sorte de subjectivisme postmoderne, on a quelque chose comme du nativisme intuitionniste, une phénoménologie immanentiste en quelque sorte qui relève quasiment de la pensée intuitive populaire, cette sagesse organique de la rue.

Un tel nativisme n’est pas sans rappeler dans la Tunisie déboussolée d’aujourd’hui celui qui, depuis le milieu du XIXème siècle en Amérique, se fonde sur une peur de subversion politique, une crainte de perte d’identité et la peur de l’étranger qu’aggravait la dépression économique.

Et puis… Il a aussi quelque ressemblance avec cette pensée quasiment nationale au Japon, non seulement d’une perception naturelle de l’espace et du temps, mais également d’une fusion avec la nature, « écosophique » pour ainsi dire.

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Farhat Othman

Ancien diplomate - Juriste et Politologue - Chercheur en Sociologie (Tunis)

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