TUNISIE – Rites piaculaires à Tunis et à Bruxelles

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À Tunis, une première dans le monde arabe et musulman, on dénonce publiquement les turpitudes des régimes passés de dictature en des séances largement médiatisées ; on sacrifie ainsi au rite piaculaire.

À Bruxelles, on ne fait rien d’autre, mais à l’envers, son antonyme étant le rite damnateur, condamnant à un statut inférieur. C’est ce que fait l’Europe, excluant la démocratie naissante tunisienne de sa seule condition de survie : l’adhésion au système démocratique de l’Europe, ce qui sauvegarderait ses propres intérêts sur le long terme.

Le rite, en général, n’est pas propre au monde religieux puisqu’il est cet ensemble de règles et de cérémonies en usage dans toute communauté humaine ; il est même plus fréquent en politique où il revêt la forme de prescriptions fixant, tout comme le déroulement de l’acte cultuel, un cérémonial civil auquel on donne la même force symbolique et/ou magique que le rite religieux, d’autant plus contraignante qu’elle s’entoure des atours de la loi civile et de son imperium.

À Tunis, le rite entretient la discorde

Ainsi est ce rite expiatoire auquel on assiste en Tunisie actuellement et dont la motivation est autrement plus pernicieuse que le but affiché d’assainissement de la situation au sortir de la dictature ainsi qu’on le dira plus loin.

Notons d’abord que cet emprunt au latin classique « piacularis » est une pratique cérémonieuse qui se retrouve dans la tradition religieuse occidentale ; or, bien que solennellement et médiatiquement officialisé en Tunisie désormais, il n’a aucune trace en islam, et encore moins dans le pays dont le peuple est attaché à la nécessaire discrétion sur ses malheurs, quitte à accepter en silence l’injustice la plus flagrante. En islam pur, on souffre en silence, mais on agit concrètement pour la justice, cette foi se voulant justice d’abord.

Aussi, aujourd’hui, on ne fait que singer l’Occident en important ce rite expiatoire ou expiateur, qualifié de piaculaire, en tant que mécanisme destiné, à travers la mise en spectacle des souffrances endurées, à se purifier de ses péchés ou les évacuer. Or, on l’a dit et on va le démontrer, cela sert aussi, hélas, à occulter certaines turpitudes !

Le chef d’orchestre de ce qui se joue médiatiquement en opéra bouffe de piètre qualité est l’Instance constitutionnelle Vérité et Dignité (IVD). C’est une création de la troïka, cette majorité de triste réputation dominée par les islamistes qui avait pris en main les destinées du pays au lendemain de la révolution. Depuis peu, l’Instance a donc commencé des auditions publiques officiellement destinées à faire la lumière sur les années de la dictature.

Or, elle semble bien plus instrumentaliser un tel rite pour vouer aux gémonies les élites d’avant la révolution sans même leur accorder le bénéfice d’inventaire. Pis ! Elle agit indirectement à encenser celles qui les ont remplacées au pouvoir, notamment les islamistes, « principales victimes de ce passé honni » étalé dans les médias en horreur absolue, ce qu’il n’était pas nécessairement ou, du moins, sans nécessairement trop différer du présent, aussi triste sinon plus sur certains plans du quotidien tunisien.

Pourtant, c’est au nom de la justice que cela se fait.

Et on sait parfaitement que la justice la plus sereine doit être humble et discrète. Ne dit-on pas, d’ailleurs, qu’une mauvaise transaction vaut bien un bon procès? S’agit-il encore de procès et de justice quand l’administration de la vérité vire au spectacle, mauvais qui plus est ? N’avons-nous pas dit opéra bouffe ?

Honnêtement, peut-on dénoncer le passé quand le présent est toujours soumis aux lois scélérates de ce passé, la législation de la dictature étant toujours en vigueur ? Elle sert encore à brimer des innocents (comme les lois sur l’homophobie, l’alcool ou le cannabis) ou à faire échapper des coupables à la juste punition qu’ils encourent, pour les cas avérés de torture, par exemple, jamais disparue en Tunisie même après la révolution.

De plus, comment une instance peut-elle parler de justice quand elle ne respecte pas elle-même ses décisions la concernant ? En effet, l’IVD a fait l’objet de décisions du tribunal administratif qu’elle a refusé de reconnaître et d’exécuter à ce jour.

Par ailleurs, il est à noter que l’IVD est dotée d’un budget faramineux utilisé pour des activités de pur cosmétique au final, au moment même où le gouvernement ne trouve pas de quoi boucler son budget pour 2017, ce qui l’amène à oser revenir sur ses engagements concernant des augmentations salariales entraînant l’ire légitime de l’Union générale tunisienne du travail (UGTT).

Ne serait-il pas plus logique qu’il ait enfin le courage de suspendre un tel budget pour une instance dont l’activité, ici et maintenant, est inutile sinon néfaste ? Pour le moins et dans l’immédiat, pour sortir du blocage actuel, il a intérêt à geler l’activité de cette instance qui sert moins l’entente nationale que la discorde, opposant les Tunisiens les uns contre les autres, empêchant la concorde et la vraie réconciliation dans le parfait respect des traditions du pays.

Car, en Tunisie actuellement, la souffrance piaculaire est mise en spectacle moins pour assainir la situation que pour faire endurer cette souffrance aux aficionados de la dictature dont a souffert le pays depuis l’indépendance. C’est juste en cela, au vrai, qu’elle rencontre quelque écho favorable auprès des masses généralement opposées à l’autorité par nature.

Cela aurait été salutaire si l’expiation des péchés de l’autoritarisme ne s’était pas trouvée ainsi biaisée, le spectacle auquel on assiste étant manichéen, fermant les yeux sur les turpitudes du régime en place depuis la révolution. C’est tellement flagrant que la présidente de l’IVD s’est sentie obligée de dire que son instance parlera aussi des turpitudes actuelles. Mais on sait que les promesses politiciennes n’engagent que ceux qui les entendent !

Ce qu’il faut faire d’urgence, c’est commencer par dénoncer la dictature morale qui est en train de s’abattre sur le pays du fait d’une lecture caricaturale, intégriste dans son essence de la religion, malgré des dehors faussement modérés, que tient à instaurer le parti islamiste incontournable.

On ne pourra, en effet, parler honnêtement et éthiquement d’expiation que quand les lois qui ont permis les péchés — toujours en vigueur — auront été abolies. Car elles sont toujours utilisées par le régime pour brimer le peuple, sa jeunesse en premier, ne l’oublions pas !

C’est, en effet, en utilisant la législation de la dictature que les gouvernements issus de la première élection libre dans le pays, contrôlés par le parti Ennahdha, ont cherché et réussi à contrôler l’administration, véritable ossature de l’État tunisien.

Aussi comprend-on l’incapacité du chef de l’État actuel à réformer le pays en modernisant sa législation obsolète, liberticide et scélérate même. Pour cela, il a besoin de l’Occident ; faut-il qu’il ose le mettre devant ses responsabilités. Or, l’occasion à ne pas rater se présente enfin.

À Bruxelles, le rite maintient l’exclusion

En notre époque postmoderne qui est celle des sens en effervescence dans une vacuité du sens, un « zéroïsme » total, le rite piaculaire est celui qui, certes ne verse pas de larmes, mais ne victimise pas moins.

C’est d’autant plus efficace que cela se fait avec l’art consommé de faire assumer à la victime son statut d’infériorité par de pompeux titres creux qui servent non pas à le rehausser mais à le consolider pour ne pas avoir à le voir contesté et rejeté ou devoir se résoudre à en reconnaître l’obsolescence et la nocivité.

C’est ce que fait l’Union européenne qui invite la Tunisie, ce 1er décembre, à Bruxelles à un sommet, une première du genre, et ce non pour offrir à la Tunisie l’adhésion à l’Union qu’elle mérite amplement, mais juste pour la maintenir dans son état actuel de dépendance totale en le couvrant tout juste et vainement d’un pompeux partenariat dit stratégique vide de sens et d’utilité réelle.

En effet, la Tunisie est déjà structurellement dépendante de l’Europe, mais de manière informelle ; aussi, ce n’est pas d’un énième partenariat bidon dont elle a besoin, mais d’une adhésion, la seule en mesure d’aider à la réussite de sa transition démocratique.

Faut-il rappeler que, déjà, du temps de la dictature, les instances européennes disaient aux diplomates tunisiens que la Tunisie avait droit à tout de la part de l’Europe, sauf le statut de membre ? Peut-on lui offrir, aujourd’hui, moins que ce qu’on lui offrait du temps de Ben Ali ?

Or, sans l’articulation de la Tunisie où l’État n’existe quasiment plus, à un système de droit comme celui en vigueur en Europe, ses autorités, malgré toute leur compétence et leur bonne volonté, ne pourront jamais contrer l’hydre islamiste qui cherche à phagocyter la société et le pays tout entier à travers un contrôle minutieux et sophistiqué de son administration et des moindres interstices de liberté.

Que peut l’État tunisien, qui n’est même pas encore de droit, contre les puissances de l’argent et d’une foi intégriste soutenues de l’étranger, qui bénéficient en plus du soutien de l’Occident qui ne veut pas voir la stricte vérité : que l’islam tunisien n’est nullement modéré, car rompu à l’esbroufe, se refusant de modifier la législation scélérate de la dictature supposée aux racines morales, comme la loi homophobe ou l’inégalité successorale ?

Pour preuve, qu’on se demande ce qui a vraiment changé dans le pays depuis bientôt six ans !

Si peu de choses, surtout pas cette législation scélérate datant non seulement de la dictature, mais même du protectorat.

Certes, il y a eu la constitution, mais elle reste lettre morte, mort-née comme l’a pronostiqué un membre influent du parti islamiste associé au pouvoir qui reste dogmatique et intolérant, usant d’un double sinon quadruple langage et d’une langue de bois éculée ne trompant qu’un Occident nullement aveugle mais ne voulant pas dénoncer une réalité qui convient à ses intérêts immédiats. C’est ce que je qualifie de « capitalislamisme sauvage ».

Ce faisant, l’Union européenne compromet ses intérêts stratégiques et la paix dans la région, car il laisse passer une occasion en or qui est celle de faire de la Tunisie une véritable démocratie. Elle se contente d’une sous-démocratie plus appropriée aux intérêts d’un capitalisme sauvage guère plus possible en Occident, d’où son alliance avec des islamistes qui se veulent libéraux à outrance, mais juste en matière économique (ce qui les autorise à être intégristes à l’excès en matière de droits et de libertés privées).

Or, on le sait, le seul vrai libéralisme est celui des droits et des libertés en tout domaine, y compris et surtout le domaine privé ! Ce qui ne sera possible en Tunisie que dans le cadre d’un État de droit n’ayant de chance de jamais voir le jour qu’en étant architecturé sur un système qui existe et qui marche.

Il en a bien un, à proximité, et qui commence d’ailleurs à vieillir, étant troué d’illégalités ; sa chance même est de se revitaliser à la faveur de la création de l’État de droit tunisien qui lui apportera la jeunesse revigorante qui lui manque dans une solidarité effective que seule la fusion des destinées permet pour le meilleur sans le pire.

L’Europe osera-t-elle donc faire sa propre révolution mentale et, tournant le dos à une Turquie qui démontre n’être pas prête à la démocratie — cette fausse démocratie qui est le modèle des élites islamistes tunisiennes —, ouvrir ses portes à la Tunisie, si proche et bien plus en mesure de devenir réellement démocratique ?

Verra-t-on, lors du sommet de ce début de décembre, le « zéroïsme » actuel de sens se transformer en cette révolution que fut l’invention du zéro par les Arabes ? Ainsi sortira-t-on de notre actuelle ère du vide axiologique pour une nouvelle donne en Méditerranée qui sera forcément prometteuse !

Alors le premier sommet UE-Tunisie sera ce chiffre, sens étymologique du zéro, code secret pour une entrée réussie dans le monde d’après qui, plus que jamais, met l’accent sur la solidarité dans un monde d’humanité, une « mondianité ».

Rappelons ici, pour terminer, que le mot arabe signifiant « vide » est dérivé du sanskrit indien « sunya ». Il s’est retrouvé dans le latin médiéval sous différentes formes : « sifra », « cifra », « cyfra », « zyphra » ou « zephirum ». Cela donna, en ancien français, le mot « cifre » ou « cyfre », ancêtre du « chiffre »… et il conserva le sens premier de « zéro ».

 

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Farhat Othman

Ancien diplomate - Juriste et Politologue - Chercheur en Sociologie (Tunis)

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