TUNISIE – Youssef Chahed et les dessous de l’opération « mains propres »

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Que reste-t-il, quatre mois après son lancement, en mai 2017, de l’opération « mains propres » initiée par le gouvernement de Youssef Chahed, cette vaste « campagne de lutte anti-corruption » promise contre un certain nombre d’hommes d’affaires et de barons de la contrebande et qui avait entraîné une série d’arrestations dans le milieu politico-économique ?

La mesure, drastique et qui survenait (enfin !), six ans après la révolution, était particulièrement attendue et a été amplement encouragée par la majorité de la population tunisienne, qui s’est rangée au côté du chef du gouvernement en acclamant sa volonté de mettre fin à des pratiques que l’on avait cru démantelées et anéanties avec la chute du régime bénaliste. Youssef Chahed insufflait ainsi une bouffée d’optimisme au sein de la société tunisienne, où le népotisme et la corruption ont longtemps été à l’origine du blocage de la relance économique.

Mais, quatre mois plus tard et alors que le premier ministre tunisien renforce sa position à la tête d’un gouvernement sévèrement remanié, quel bilan faut-il admettre concernant cette opération qui s’éclaire désormais sous un autre jour et a surtout permis à Youssef Chahed de resserrer sa mainmise sur le pouvoir ?

En tout, ce sont plusieurs dizaines d’individus qui ont été arrêtés en vertu d’un texte qui régit l’état d’urgence. Chafik Jarraya, Ali Griri, Fethi Jenayah, Kheireddine Meddeb, Nejib Ben Ismaïl, Yassine Chennoufi…

Mais jusqu’où est ensuite allé Youssef Chahed dans sa « lutte contre la corruption » ?

Dans une de ses nombreuses déclarations, Youssef Chahed a expliqué que la guerre contre la corruption n’est nullement une campagne temporaire, mais une stratégie politique qui avait été décidée depuis un certain temps déjà et, mise en place sur le long terme, qu’elle n’épargnera personne. En effet, il faut rappeler que la guerre contre la corruption figurait parmi les points stratégiques de l’accord de Carthage signé en 2016 par tous les partis prenant part au gouvernement d’union nationale. Toutefois, on n’avait pas assisté à des résultats concrets depuis la signature de l’accord, et ce jusqu’à l’aggravation de la crise du sit-in d’El Kamour (d’avril à juin 2017, des milliers de personnes avaient manifesté à Tataouine contre le chômage dans le Sud-tunisien) et les manifestations du collectif Manich Msamah (« Je ne pardonne pas »), opposé à la loi relative à la « réconciliation économique », qui vise, selon les protestataires, à « blanchir les corrompus »…

Ainsi, ce sont les différents mouvements contestataires, lesquels ont constitué un groupe de pression considérable, qui ont poussé le gouvernement à in fine ouvrir ce grand chantier de lutte contre la corruption ; et non l’initiative personnelle du premier ministre, Youssef Chahed.

En effet, c’est au moment où la situation est devenue critique au sit-in d’El Kamour (après plusieurs affrontement entre les manifestants et les forces de l’ordre) et lorsque les protestataires ont réussi à fermer la vanne principale du pipe-line reliant le champ d’El Borma à la station de pompage d’El kamour, bloquant l’activité de cette station, à ce moment précis, que fut arrêté le premier homme d’affaire accusé de corruption, Chafik Jarraya, l’après-midi du 23 mai 2017.

Une arrestation qui n’est guère passée guère inaperçue aux yeux de la classe politico-économique tunisienne : Jarraya était un ancien associé du clan Trabelsi, et notamment d’Imed Trabelsi, le neveu de Leïla Ben Ali).

Mais l’affaire s’est alors brusquement compliquée…

C’est en effet sur la base de la loi de 1978 sur l’état d’urgence et pour « atteinte à l’intégrité de l’État » que Chafik Jarraya a été arrêté, car il s’est avéré que ce dernier, mais aussi les hommes d’affaires Yassine Chennoufi et Nejib Ben Ismaïl, ainsi que le responsable douanier Ridha Ayari, étaient directement impliqués dans les troubles qui ébranlaient El Kamour ; il furent accusés de complot contre la sûreté de l’État pour avoir incité des débordements et assuré le financement de groupe de protestation à El Kamour (et dans d’autres régions), et ce dans le but de semer le désordre dans cette zone frontalière avec la Libye, afin de détourner l’attention de la garde nationale et de faciliter de la sorte le passage d’armes et de diverses marchandises de contrebande.

Chafik Jarraya, personnage sulfureux, n’avait pas hésité, quelques temps auparavant, à déclarer ouvertement, sur plusieurs plateaux de télévision, qu’il manipulait plusieurs journalistes et un certains nombre de parlementaires. Mais, surtout, il ne cachait pas ses relations avec le Libyen Abdelhakim Belhaj, un ancien responsable d’Al-Qaïda, devenu chef des milices islamistes de Fajr Libya.

Après l’arrestation de ces hommes d’affaires, de multiples interrogations ont émergé en l’absence d’explications officielles. Certaines figures politiques accusèrent Youssef Chahed d’avoir déclenché ce coup de filet dans le seul but de contrer la montée en puissance de mouvements sociaux dans le sud du pays et de détourner l’opinion des revendications des protestataires de Manich Msamah… D’autres ont publiquement soupçonné le premier ministre de se servir de cette campagne à des fins personnelles : le mercredi 24 mai 2017, sur les ondes de Shems FM, le porte-parole du Front populaire, Hamma Hammami, a déclaré qu’il doutait de la capacité du gouvernement actuel à lutter contre la corruption et craignait que cette campagne ne fût dictée par des calculs politiques.

Des doutes qui peuvent être pris en considérations… Toutefois, la campagne contre la corruption ne s’est pas arrêtée là.

En effet, après les barons de la contrebande et du commerce informel, après les cadres des douanes, ce fut ensuite au tour du secteur médiatique d’être ciblé, dont, principalement, l’animateur vedette de la chaîne El Hiwar Ettounsi, Samir el-Wafi,  placé sous mandat de dépôt le 21 juin. Très proche de divers hommes d’affaires et de responsables politiques, il aurait reçu de fortes sommes d’argent en échange d’interventions en leur faveur.

Cela dit, après l’arrestation d’el-Wafi fin juin, l’opinion publique s’est étonnée de ne plus entendre parler de nouveaux coups de filet spectaculaire. Était-ce la fin de la « présumée » guerre contre la corruption ?

Non. Mais un changement stratégique s’est opéré dans la guerre contre la corruption, qui se déroule dorénavant dans la plus grande discrétion et, surtout, loin des regards médiatiques.

Ainsi, dans la soirée du lundi 31 juillet 2017, les unités sécuritaires relevant du district de la garde nationale de Sousse en coordination avec les unités de la brigade spéciale « anti-corruption » ont procédé à l’arrestation d’un homme d’affaires considéré comme l’un des principaux chefs de la contrebande en Tunisie, lequel serait très proche de Chafik Jarraya et
impliqué dans les mêmes affaires. Immédiatement après, dans la journée du 2 août un autre homme d’affaires a été lui aussi arrêté, Ali Hlioui, principalement actif dans le secteur de la congélation des poissons, qui serait impliqué dans une affaire de blanchiment d’importantes quantités de devises destinées au financement d’une cimenterie. Ex-membre de la Chambre des Conseillers sous Ben Ali, il serait actuellement proche du parti islamiste Ennahdha.

Ce changement de stratégie est peut-être la conséquence de la pression subie par Youssef Chahed, harcelé de toutes parts : si la majorité de la population tunisienne plébiscite le travail du gouvernement en la matière, plusieurs figures politico-économiques essayent de lui mettre les bâtons dans les roues…

Suite à la série d’arrestations qui ont eu lieu, la popularité de Youssef Chahed et le taux de satisfaction des Tunisiens ont connu une hausse remarquable par rapport au début du mois de mai 2017, avant que commence la campagne de lutte contre la corruption (la population était alors très critique à l’égard du gouvernement). Selon le dernier baromètre politique de Sigma Conseil, qui date de ce mois d’août 2017, 81,7% des personnes interrogées sont désormais satisfaites du travail du chef du gouvernement. De plus, 46% des Tunisiens se disent à présent convaincus qu’il sera l’acteur d’un brillant avenir politique. Des chiffres qui inquiètent d’autres personnalités politiques (alors que s’approchent les élections législatives et présidentielles), lesquelles perçoivent en Youssef Chahed une réelle menace dans la course électorale. Enfin, la poursuite de la campagne de lutte anticorruption commence à inquiéter quelques grandes figures des partis au pouvoir, tant chez Ennahdha qu’au sein même de Nidaa Tounès…

Suite à l’intervention de la députée Leila Chettaoui, le 20 juillet 2017, qui demandait des comptes au député nahdhaoui Mohamed Frikha, et ce en rapport avec de supposées malversations dans la gestion de sa compagnie aérienne (et concernant l’identité de passagers qu’il aurait transporté en aller-simples vers Istanbul et qui se sont ensuite rendus en Irak et en Syrie…), une violente échauffourée a éclaté au parlement, qui entraîna la suspension de la séance. Rached Ghannouchi a quant à lui demandé à Youssef Chahed de ne pas se présenter aux élections de 2019, alors que, constitutionnellement et conformément à l’accord de Carthage, rien ne l’en empêche. Et la fulgurante percée politique de Chahed inquiète aussi des figures de son propre parti, Nidaa Tounès, parmi lesquelles le fils de l’actuel président, Hafedh Caid Essebsi, directeur exécutif du parti, qui craint que l’actuel premier ministre lui vole la vedette aux prochaines élections… Mais bien plus encore, il faut rappeler que Hafedh Caid Essebsi a étroitement collaboré avec Chafik Jarraya, qui a contribué au financement de parti Nidaa Tounès…

Il semble bien que la « guerre contre la corruption » ne fait donc que commencer et qu’elle est loin d’être terminée.

Mais Chahed, qui semble décidé à tenir pleinement les commandes en mains et à assumer ses responsabilités en se désengageant de toute autorité étrangère susceptible d’influencer ses décisions, s’attaque de front à un milieu politico-économique gangrené par l’affairisme et le marchandage politique, et où les corrompus ne se comptent pas sur les dix doigts seulement…

Aussi, la question reste ouverte : Youssef Chahed est-il l’homme providentiel qu’attendaient les Tunisiens, celui qui va (enfin !) mener à sont terme la révolution de 2011 et ouvrir la porte d’une ère nouvelle pour la Tunisie ? Dans ce cas, les influences intérieures et extérieures le laisseront-elles encore longtemps tenir la barre du pays ?

Ou bien, comme certains l’en accusent, Chahed est-il en train de se frayer un chemin vers le sommet du pouvoir en utilisant la lutte contre la corruption à la fois comme thème de propagande à l’intention de l’opinion publique et comme point d’appui pour éliminer ses adversaire ou, à tout le moins, les intimider et leur enlever leur capacité de lui nuire ?

Rendez-vous à la prochaine échéance électorale… Puis, surtout, dans l’après-élections.

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Mohamed Zied CHAMSI

Politologue - Chercheur à la Faculté de Droit et des Sciences Politiques de Sousse (TUNISIE)

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