TURQUIE – Les Kurdes face au coup d’État par les urnes

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En Turquie, l’approbation par référendum d’une réforme constitutionnelle renforçant largement les pouvoirs du président Recep Tayyip Erdogan (référendum tenu le 16 avril 2017) a été très fortement contestée de l’intérieur par une grande partie de la population ainsi que plusieurs partis politiques, comme de l’extérieur par les institutions internationales dont la Turquie est membre pour certaines, tels que le Conseil de l’Europe, la Commission de Venise ou encore l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, ainsi que par de nombreux autres organismes indépendants de la société civile.

Ces derniers, officiels ou non, ont tous signalé des irrégularités lors du scrutin.

Environ 2 millions et demi de bulletins de votes ont en effet été trouvés dans les urnes, lesquels ne portaient pas le tampon officiel ; une situation surréaliste qui aurait dû entraîner automatiquement l’invalidation du référendum, selon la loi en vigueur. Mais le Haut Conseil électoral a imposé la validité de ces bulletins de la manière la plus incroyable qui fût, manifestement sur ordre du régime et en dépit de vives contestations exprimées un peu partout en Turquie.

Or, la différence du nombre des voix entre le « oui » à cette réforme constitutionnelle instaurant les quasi-pleins-pouvoirs du président et le « non » s’est chiffrée à moins de 1 millions et demi. Le calcul est simple : si l’on soustrait du résultat final les 2 millions et demi de « voix » frauduleuses, on constate sans peine les conséquences dramatiques de la fraude.

Par ailleurs –et sans rentrer dans les détails-, il est utile de souligner que, dans les zones rurales du Kurdistan, tous les moyens ont encore une fois été mis en œuvre pour saboter le processus électoral, par le biais d’intimidations et d’arrestations, entre autres méthodes habituelles.

Lors de ce référendum du 16 avril 2017, toutes les villes importantes telles que Istanbul, Izmir, Ankara, Diyarbakir, Mardin, Van, ainsi que les villes de la côte de la mer Égée, ont massivement voté contre cette réforme qui prévoit ouvertement de concentrer tous les pouvoirs, législatifs, juridiques et militaires, dans les mains d’un seul homme.

Aujourd’hui, du fait de ce référendum (mais, dans les faits, depuis le coup d’Etat manqué de juillet 2016 déjà) Erdogan a atteint le but qu’il s’était fixé, et toutes les personnes considérées comme étant opposants soit sont désormais arrêtées, soit vivent sous la menace constante de l’être bientôt.

Sur la scène internationale, le gouvernement turc est totalement isolé et essaye tant bien que mal de justifier à la fois le déni de démocratie dont il fait preuve et à la fois sa politique incohérente, et ce en créant des ennemis potentiels aux frontières du pays ; d’où, aussi, les menaces proférées en permanence, d’envahir la Syrie, l’Irak… et surtout le besoin de faire des déclarations selon lesquelles les Kurdes sont les principaux ennemis de l’État, un moyen pour Erdogan d’également protéger son alliance avec l’extrême droite nationaliste et islamiste turque.

Les élus du Parti démocratique des peuples (HDP), majoritairement kurde, sont bien évidemment parmi les principales cibles du régime.

Cependant, malgré la violence des différentes formes de répressions qui s’abattent dorénavant sur le pays, et sur les élus du HDP en particulier, et l’arrestation de la majorité des maires et leaders de ce mouvement depuis novembre 2016 (depuis la guerre ouverte faite par l’armée turque sur ordre du régime à la population kurde des villes de l’est du pays), la résistance persiste dans les régions kurdes de Turquie, la population continuant de manifester pour la sauvegarde de la démocratie et la reconnaissance de ses droits et de ses libertés fondamentales.

La particularité du HDP, qui représente en cela la principale formation politique d’opposition à la prise de pouvoir par Erdogan et les islamistes, c’est qu’il ne représente pas seulement les Kurdes ; ce parti n’est pas communautariste et représente tous les autres groupes ethniques qui cohabitent en Turquie.

Les conséquences de la guerre en cours depuis un an et demi contre la population civile kurde, qui a connu son paroxysme lors de la destruction de sept villes kurdes (bombardées et détruites à 70%, comme dans le cas de Sirnak et du centre historique millénaire de Diyarbakir, pourtant sous la protection de l’UNESCO), ne sont pas celles escomptées par le régime, qui espérait briser toute contestation. Les centaines de civils assassinés, le déplacement d’environ un demi-million de personnes… Malgré ces moyens immenses et le climat de terreur engendré, on constate que les stratégies pour réduire au silence les formations politiques kurdes et décourager les habitants en les contraignant à quitter les régions où la contestation est la plus forte n’ont pas abouti. Même la politique radicale de repeuplement orchestrée par Ankara, visant à modifier le rapport démographique régional, en remplaçant les familles kurdes poussées au départ par des réfugiés arabes sunnites venus de Syrie, n’a pas réussi à entamer la résistance, qui ne faiblit pas, comme l’ont démontré les manifestations organisées en octobre 2017 par les partisans du HDP, à Diyarbakir et Van.

Ainsi, les Kurdes apparaissent incontestablement comme les acteurs incontournables pour la défense de la démocratie dans la région ; en Turquie, mais aussi ailleurs au Proche et au Moyen-Orient, qu’il s’agisse de la Syrie, de l’Irak ou de l’Iran.

En Irak, les Kurdes, qui jouissent déjà d’un statut fédéral, ont organisé un référendum pour décider de leur avenir, et ce malgré les menaces conjointes de l’État central, de la Turquie et de l’Iran (ces trois puissances se sont positionnées à travers une déclaration commune, contre l’usage même du référendum pour le droit à l’auto-détermination du peuple kurde d’Irak). Plus de 90% des citoyens du Kurdistan irakien se sont déterminés en faveur de l’indépendance. Toutefois, l’armée irakienne a fait mouvement en direction de Kirkouk et de la frontière kurde… et, à la mi-octobre, une grande partie du territoire reconquis depuis 2014 par les Peshmergas a été reprise par l’Irak (Kirkouk, mais aussi  les villes de Bachiqa, Makhmour, Jalula, Khanaqin…), obligeant le gouvernement du Kurdistan irakien à « geler » les résultats du référendum et à demander un cessez-le-feu et des négociations.

En Syrie, le projet politique et social incarné par le Confédéralisme démocratique prend de l’ampleur et, très officiellement, le 22 septembre 2017, se sont tenues des élections locales dans toute la région libre des cantons du Rojava. Ces élections se sont soldées par une participation massive des Kurdes, majoritaires dans le nord de la Syrie, mais aussi des autres communautés de la région. Parallèlement à ces élections locales seront organisées, le 18 janvier 2018, des élections législatives à l’échelle de la Fédération du Nord de la Syrie.  Ces élections permettront de construire un gouvernement confédéral dans cette région.

Ce combat continu pour la démocratie mené par les Kurdes en Turquie, en Irak et en Syrie a en outre pour effet d’encourager le peuple du Kurdistan oriental.

L’Iran continue en effet sa politique génocidaire envers sa population kurde, notamment à travers les fréquentes condamnations de militants à la pendaison et le nombre grandissant de civils assassinés par les militaires dans la zone frontalière entre le Kurdistan irakien et le territoire iranien, où l’armée iranienne s’en est prise aux échanges commerciaux entre les deux régions kurdes. Des événements récents qui ont par ailleurs soulevé de vives protestations de la part des Kurdes d’Iran et ravivé la résistance : depuis octobre 2017, des soulèvements importants ont lieu dans les villes de Sanandaj, Sardasht et Mahabat, lesquels ont alerté le gouvernement iranien qui, pour la première fois, s’est empressé d’envoyer son président et le chef de l’état-major des armées en Turquie, pour mettre au point une coordination qui visera à attaquer la principale force kurde dans la région, à savoir le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan).

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Aujourd’hui, nous pouvons parler de fait d’une nouvelle guerre qui se prépare au Proche et au Moyen-Orient, avec pour épicentre le Kurdistan.

Les acteurs régionaux majeurs de ce conflit, l’Iran et la Turquie, sont présents en Irak et en Syrie. Leurs différences de confessions religieuses et leurs intérêts politiques contradictoires dans la région ont été mis de côté, pour faire place à une collaboration pragmatique, dont l’objectif déclaré est d’empêcher les Kurdes d’accéder à une quelconque forme d’indépendance politique.

Mais, quoi qu’il advienne, le combat des Kurdes pour un modèle de démocratie directe et participative basé sur l’égalité des genres, qui promeut la participation active de la femme dans toutes les sphères de la société, et représentatif des différentes ethnies et croyances aura un effet positif à long terme et ce au-delà des frontières même du Kurdistan, sur tout le Moyen-Orient.

En Turquie, plus particulièrement, ce sont les Kurdes qui parviendront à restaurer la démocratie aujourd’hui anéantie, si toutefois il reste encore une petite chance de pouvoir inverser le processus enclenché par l’AKP et son maître, Recep Tayyip Erdogan.

 

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Eyyup DORU

Représentant du Parti démocratique des Peuples (parti pro-Kurde) en Europe

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