YÉMEN – « L’autre » guerre entre sunnites et chiites… Aux portes du royaume saoudien

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Les projecteurs de l’actualité internationale, en ce moment, sont braqués sur la création d’un califat intégriste sunnite au nord-ouest de l’Irak (l’État islamique – EI) et la mobilisation des milices chiites qu’elle suscite en réaction à Bagdad et dans le sud du pays. Mais un conflit entre chiites et sunnites a connu un regain de violence récemment, au sud du royaume saoudien, en République du Yémen.

Le 23 juillet dernier, le président yéménite Abed Rabbu Mansour Hadi effectuait une visite surprise à Amran, à 72 km au nord de la capitale, Sanaa, et annonçait le déblocage de 23 millions de dollars pour la reconstruction des installations urbaines ravagées par les récents affrontements entre Ansar Allah (les combattants du mouvement houthiste, chiites, en conflit permanent, depuis de nombreuses années, avec le gouvernement corrompu et totalitaire de Sanaa) et la 310ème brigade blindée contrôlée et dirigée par un membre du parti Islah (principal parti d’opposition, lié aux Frères musulmans sunnites), unité d’une armée régulière yéménite elle-même en proie à la guerre des chefs. Les combats ont aussi provoqué la fuite d’une centaine de familles qui s’ajoutent au demi-million de personnes déplacées à l’intérieur du Yémen depuis 2004.

La ville d’Amran a en effet été le théâtre de combats violents, après la prise de la ville par les Houthis, le 8 juillet dernier, une attaque qui répondait à l’interdiction d’accès à la ville que leur avait opposé la 310ème brigade blindée.

Après des échanges de tirs d’artillerie avec l’armée régulière, et suite à l’intervention ponctuelle de l’aviation, un accord entre le gouvernement de Sanaa et la milice d’Ansar Allah est intervenu, aboutissant au retrait des forces houthistes qui ont quitté la ville. L’accord implique notamment le remplacement de la 310ème brigade blindée par un bataillon de la 9ème brigade, réputée plus neutre car basée dans le gouvernorat de Sa’ada, une région du Yémen contrôlée par les Houthis.

Ansar Allah affiche régulièrement son soutien au processus de transition démocratique qui peine à se concrétiser, depuis les élections à candidature unique de février 2012, dans ce fragile État yéménite très vulnérable face aux seigneurs de la guerre, qui contrôlent une partie de l’armée, aux djihadistes (al-Qaeda en Péninsule arabique, AQAP, contrôle près du quart sud-est du Yémen), aux indépendantistes, qui rêvent d’en revenir aux deux Yémens d’avant l’unification (1990), et aux anciens partisans du dictateur Saleh, dont beaucoup supportent l’actuel président (ancien vice-président de Saleh)…

Pour beaucoup d’observateurs, le grave accroc au dialogue national qu’a constitué la bataille d’Amran résulte de la fragmentation de l’armée régulière en factions (entre partisans des Houthis, des Frères musulmans, des séparatistes du Sud ou de l’ancien et de l’actuel présidents). Ainsi, pendant des semaines, le ministre de la Défense a tenu un discours équivoque à l’égard de la 310ème brigade de l’armée régulière, sans la soutenir ni la condamner, en faisant simplement comme si les Houthis d’Ansar Allah combattaient une milice du parti Islah.

En attendant, Ansar Allah tire du remplacement des troupes à Amran un profit en termes d’influence. Certains stratèges n’hésitent pas à penser que, si Bagdad, en Irak, tombait entre les mains de l’État islamique, l’Iran, pour rééquilibrer le jeu politique au Proche-Orient, pourrait pousser les Houthis à prendre la capitale du Yémen Sanaa, qui est finalement assez proche de leurs fiefs… En 2013 déjà, le très va-t-en-guerre sénateur républicain américain John Mc Cain avait déclaré que les Houthis, au Yémen, étaient plus dangereux qu’al-Qaeda… Et, de ces derniers temps, la presse yéménite accuse Abdulmalik al-Houthi, chef d’Ansar Allah, de vouloir se proclamer souverain hachémite du Yémen.

Au même moment, le gouvernement yéménite est par ailleurs affaibli par la recrudescence, à l’est, d’AQAP. Le 4 juillet, l’organisation a tué un garde frontière et un soldat yéménite dans la province de Baïda. Le 26 juillet, elle en a assassiné quatre autres, toujours dans la même province, et tente à présent de faire régner une conception médiévale de la Charia dans les villages reculés.

Il s’agirait pour AQAP de rappeler son existence dans le jeu politique de la péninsule arabique face à l’EI en Irak (dont al-Qaeda est devenu de facto un grand rival, lorsque le Calife Ibrahim, chef de l’EI, a pris son autonomie et même enjoint les leaders d’AQAP se lui prêter allégeance ; l’un et l’autre étant candidats à la déstabilisation du royaume saoudien).

Sanaa a pourtant remporté des succès importants depuis quelques mois contre AQAP, qu’il est parvenu à chasser de Mahfad et Azzan. Mais la répression s’est effectuée au prix de crimes de guerre dans les provinces d’Abyan et Shabwa, au sud (qui s’ajoutent à l’exécution de civils innocents par les drones américains). Le bombardement des zones résidentielles a en outre provoqué de nombreux déplacements de population. Or, chaque crime de guerre, comme ceux commis par les Américains, augmente la capacité de recrutement d’AQAP et son prestige.

D’une manière générale, il est reproché au gouvernement de Sanaa, sous la pression de ses mentors états-uniens, malgré certains efforts de dialogue sincères, de souvent trop glisser vers le tout-répressif, notamment à l’égard des sabotages d’oléoducs et d’installations pétrolières par les tribus, qui contribuent aux pannes d’électricité chroniques dans le pays. Les autorités yéménites ont annoncé qu’elles les assimileraient aux actes terroristes d’AQAP, alors que ce n’est souvent qu’un moyen, pour les tribus, de négocier des avantages sociaux ou la libération de membres de leur clan.

Dans ce jeu très complexe, les Occidentaux ne facilitent pas la tâche de leurs protégés yéménites. En mai dernier, le gouvernement de Sanaa n’a pu obtenir un prêt de 500 millions de dollars du FMI, qu’en échange de mesures d’austérité drastiques, dont la diminution de la subvention aux carburants ; une mesure qui, à peine annoncée en juillet, a provoqué des manifestations de rue telles qu’elles pourraient dégénérer en émeutes comme en 2005…

Comme toujours l’engrenage de la guerre est une source d’appauvrissement généralisé, qui menace la jeune « démocratie » yéménite ; et renforce de jour en jour les différentes milices.

Une situation qui ne manque pas d’inquiéter le grand frère saoudien, et qui pourrait bien, tôt ou tard, susciter à nouveau une forme d’ingérence lourde de sa part dans les affaires internes de ce pays, souvent considéré par Riyad comme un quasi-protectorat.

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Frédéric Delorca

Political Scientist and Sociologist

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