DEBATE / LIBYE – Le retour en grâce des kadhafistes

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Une situation politique inextricable engendre parfois des propositions de solutions… inédites.

Haïs il y a encore peu de temps, les kadhafistes seraient à nouveau perçus comme de potentiels acteurs politiques en Libye. Le parcours des prisonniers de 2011 en est une illustration.

Kadhafistes… et non les moindres puisqu’il s’agit entre autres de Saïf al-Islam, le fils préféré du guide libyen déchu Mouammar Kadhafi.

Dans un entretien télévisé accordé à France 24 fin septembre 2017, le Libanais Ghassan Salamé, chef de la mission de l’ONU en Libye, a affirmé que le nouveau processus politique « pourrait inclure » Saïf al-Islam Kadhafi.

Quid, dès lors de la condamnation à mort prononcée à son encontre par le tribunal de Tripoli le 28 juillet 2015 ? Quid du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale ? Et quid du principal intéressé lui-même, qui a disparu des radars depuis l’annonce, en juin 2017, de sa libération par les brigades de Zintan qui l’avaient détenu jusqu’alors ? Autant d’obstacles qui ne semblent pas embarrasser le diplomate libanais, surtout si Saïf al-Islam Kadhafi peut en effet débloquer une situation politique désespérée.

Autre voix, même approche : « Les kadhafistes qui n’ont pas de sang sur les mains ont fait moins de mal à la Libye que les révolutionnaires qui ont favorisé la venue des terroristes ou qui pratiquent les enlèvements. » Cette phrase n’a pas été prononcée par un quelconque Libyen excédé par le chaos ambiant, mais par Hishim Bishir, conseiller sécuritaire du chef du gouvernement libyen reconnu par les Nations unies, Fayez el-Sarraj.

Et de fait, le jour de l’Aïd, Saadi Kadhafi (frère de Saïf al-Islam), Abdallah Senoussi (ex-directeur du Renseignement militaire de Kadhafi), Baghdadi Mahmoudi (ex-secrétaire du Comité populaire général), Mansour Daw (ex-chef de la Sécurité intérieure) et Abouzeid Dorda (ex-chef de la Sécurité extérieure), tous d’anciens piliers du régime du colonel tous actuellement « incarcérés », ont été autorisés à partager avec leurs proches un fastueux repas dans un hôtel de luxe avec vue sur le littoral libyen…

Pourtant, le premier est sous le coup d’un procès pour meurtre et d’une enquête sur ses agissements durant la révolution, et une vidéo datant du 2 août 2015 le montrait alors qu’il était torturé dans l’une des prisons du pays. Quant aux quatre autres convives, ils ont été condamnés à mort le 28 juillet 2015, en même temps que Saïf al-Islam Kadhafi, pour dix-huit chefs d’inculpation allant de la remise en cause de l’unité de l’État à insulte au peuple libyen, en passant par l’incitation au meurtre. Abdoullah Senoussi, plus encore, est tenu pour responsable du massacre de la prison d’Abou Salim qui se serait soldé par l’exécution de 1.200 opposants au régime, en 1996.

Quand il s’était emparé de la prison d’al-Hadbha où étaient retenus les cinq hommes, Haythem Tajouri, l’actuel homme fort de Tripoli, avait relâché plusieurs prisonniers kadhafistes – dont le nombre exact n’est pas confirmé – certains parce que leur peine était achevée, les autres sans raisons apparentes. Aurait-il donc gardé les cinq kadhafistes  susmentionnés comme jokers ? Tout en leur aménageant une prison dorée…

Maître Ali Dhouba, avocat de Baghdadi et de Dorda, estime tout à fait envisageable la libération de ses clients et des autres caciques kadhafistes : « La Cour suprême a toutes les preuves pour casser le jugement d’un procès qui n’en était pas un. De plus, ils sont tous éligibles à la loi d’amnistie votée par la Chambre des représentants de Tobrouk [ndlr : votée le 29 juillet 2015, au lendemain des condamnations à mort]. »

Mehdi Bouaouaja, l’un des avocats tunisiens de Mahmoudi Baghdadi, avance aussi un argument politique : « Ces cinq Libyens peuvent stabiliser la Libye. Ils représentent le maillon manquant de la réconciliation. J’invite Ghassan Salamé à les rencontrer et à parler avec eux. »

C’est donc la formule de la « réconciliation nationale » qui semble faire son chemin dans les esprits des uns et des autres, au moins pour redonner un semblant d’unité au pays ; et d’aucuns pourraient dès lors se retrouver bien surpris, si ces anciens bras-droits du dictateur déchu occupaient à nouveau une place prépondérante dans le gouvernement de la Libye.

Ainsi tourne la roue de l’Histoire…

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Simon-Marin GHYS

Historian and Political Scientist - Managing Editor for French

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