IRAK- L’après élections : enlisement sécuritaire et politique

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Irak - juin 2014 - Martin Lafon

Les élections législatives du 29 avril 2014 étaient attendues comme un tournant pour l’avenir de l’Irak, en proie à un blocage institutionnel et toujours déstabilisé à l’Ouest par une guérilla djihadiste localement appuyée par des tribus sunnites. Ce scrutin sonnait surtout comme un test pour le premier ministre Nouri Al-Maliki, dont la politique autoritaire lui a aliéné une part importante de la population. Sa demi-victoire annonce une période de négociation imprévisible, où chaque acteur, local, national ou étranger, jouera sa propre partition.

Le front s’enlise à Al-Anbar

Outre le feu roulant d’attentats-suicides, dont le rythme s’est accéléré en raison des élections, l’enjeu sécuritaire majeur reste l’occupation de l’ouest du gouvernorat d’Al-Anbar par les milices de l’État islamique de l’Irak et du Levant (EIIL) et de leurs alliés locaux.

L’EIIL contrôle toujours de larges portions de l’agglomération de Falloudja. Les forces irakiennes n’avancent que très lentement, en bombardant les quartiers périphériques, reprenant à leur compte la méthode syrienne du baril d’explosif largué sur la ville par hélicoptère.

Une offensive a débuté dans le sud de la ville, le 27 mai, et de nombreux accrochages ont lieu dans le désert qui entoure Falloudja, où l’armée tente, sans grand succès, de couper les routes de ravitaillement des rebelles. Une dizaine de pertes civiles et autant de combattants sont à déplorer quotidiennement, tandis que 5000 familles restent prisonnières des combats.

En revanche, la quasi-totalité de la ville de Ramadi a été reprise par les forces gouvernementales et les combats sont désormais limités à la banlieue sud. Les réfugiés commencent ainsi à regagner leurs foyers (le conseil provincial d’Al-Anbar a voté une indemnisation de 500.000 dinars -environ 250 euros- par famille déplacée).

Soucieuse de calmer le mécontentement de la population, la diplomatie souterraine de Washington a par ailleurs exercé d’importantes pressions sur le gouvernement irakien, conditionnant notamment leur importante aide militaire importante (missiles anti-véhicules Hellfire, drones d’observation) à gestion du conflit plus conciliante : à rebours de sa rhétorique du « tous terroristes », le premier ministre Al-Maliki a donc proposé une conférence nationale de réconciliation, ouverte à toutes les parties.

Cette initiative a rencontré un écho favorable auprès des chefs tribaux sunnites d’Al-Anbar, dont la priorité est d’obtenir l’assistance sanitaire et alimentaire conséquente que réclame la situation critique des populations de la région. Un enjeu humanitaire que l’armée irakienne pourrait exploiter comme moyen de pression pour faire plier l’opposition, au lieu d’offrir sans condition aux dernières tribus rebelles les moyens de résister plus longtemps encore et, dès lors, de leur donner la capacité de faire monter les enchères dans le contexte des négociations avec le gouvernement.

Mais, si les autorités irakiennes semblent parvenir à reprendre pied au cœur du système tribal déstabilisé d’Al-Anbar, les leaders de l’EIIL confortent quant à eux leur assise transfrontalière : selon le journal saoudien Asharq Al-Awsat, le Sheikh Asad bin Nawaf Al-Bashir aurait prêté serment d’allégeance à l’organisation. Cette figure de la rébellion syrienne est le leader de la milice FAEL (Al Jazeera-Euphrates Liberation) et le fils du chef de la puissante confédération tribale Al-Baggara, qui réunit plus d’un million d’habitants dans la région est de la Syrie.

Les opérations militaires et les déplacements de population ont en outre faussé l’évaluation par les élections de l’opinion publique à Al-Anbar…

L’après-élection : la longue marche vers un gouvernement de majorité

Dans le reste du pays, les élections du 29 avril n’ont pas surpris, sinon par une forte participation, qui a atteint les 60% (la fin des coalitions transcommunautaires et les divisions partisanes ont multiplié les partis, recentrés sur leur électorat traditionnel ; l’enjeu principal était donc de mobiliser les électeurs).

Contrairement au parti du premier ministre Al-Maliki, qui gagne trois sièges et consolide ainsi sa position, les autres partis chiites paient leur inconséquence dans le dossier de la rébellion d’Al-Anbar. Ainsi, à Bagdad, le parti de l’État de Droit conduit par Nouri Al-Maliki emporte la majorité des voies chiites, plébiscité par une population qui vit sous la menace permanente des attentats.

Quant aux partis sunnites, divisés depuis l’éclatement, en 2013, de la coalition Al-Wataniyya (front intercommunautaire qui comprenait également des partis chiites et la formation nationaliste de l’ancien premier ministre chiite Iyad Allawi) ils n’ont pas suffisamment mobilisés leurs électeurs, découragés de la politique nationale irakienne qui leur est devenue systématiquement défavorable.

Gouvernement d’unité nationale ou majorité ?

Fort du score important de son parti, Nouri Al-Maliki a entamé des négociations avec les formations indépendantes, dont l’appui lui permettrait de compter sur un groupe de 100 députés, confirmés, et d’en fédérer potentiellement une quinzaine de plus.

Ce poids tout relatif fait crier victoire aux partisans d’Al-Maliki, étant donné que la loi électorale votée en novembre 2013 stipule que la nouvelle assemblée élit le président de la république, qui doit ensuite demander au bloc élu le plus important de constituer un gouvernement. Une règle désormais institutionnalisée, mécanique auparavant informelle qui avait été brisée, en 2010, lorsque le président désigné, Jalal Talabani, étroitement lié à l’Iran, avait été enjoint par Téhéran de confier le poste de premier ministre à Nouri al-Maliki et non pas à Iyad Allawi, le vainqueur des élections.

Faute de majorité partisane à l’époque, l’actuel premier ministre avait donc monté un gouvernement d’unité nationale, regroupant son bloc et plusieurs courants cooptés à partir des listes opposantes. Mais, de divorces politiques en arrestations de rivaux, cette formule s’est révélée insoutenable et Al-Maliki ne parvint plus, très rapidement, à gouverner l’Irak, peu de ses projets de réformes ayant finalement été votés par le parlement.

La nouvelle stratégie d’Al-Maliki, déterminé à effectuer un troisième mandat, consiste donc à former un gouvernement de majorité, plus efficace. Mais les résultats des élections de mai et l’incapacité du personnage à rassembler rendent cet objectif peu réaliste.

Le parlement comprend en effet 328 sièges et la formation d’une majorité législative implique donc une alliance avec un, voire deux, des cinq autres blocs qui dominent l’assemblée.

Or, les leaders chiites Moktada Al-Sadr et Ammar Al-Akim, les Sunnites d’Al-Nujayfi et Al-Mutlaq, les nationalistes arabes d’Iyad Allawi et les partis kurdes ont tous fait campagne contre l’octroi d’un troisième mandat à Nouri Al-Maliki et ont réaffirmé cet engagement après l’annonce des résultats électoraux, ce 19 mai.

Quant à la mouvance chiite de l’opposition, la plus véhémente envers le gouvernement sortant, elle semble toutefois incapable de crédibiliser un projet de majorité alternative, manquant à la fois du poids politique et de l’appui international dont seuls Al-Maliki et l’ancien Premier-Ministre Iyad Allawi semblent pouvoir se prévaloir.

La stratégie d’opposition de ces mouvements est trouble : ils ont ainsi pris l’initiative de refonder l’Alliance Nationale, une formation qu’ils avaient créée à l’occasion du scrutin de 2010 dans le but de verrouiller au sein de la communauté chiite le choix du premier ministre.

L’objectif de cette reformation en 2014 semblait clair : constituer une opposition chiite organisée face au parti de l’État de Droit de Nouri Al-Maliki. Or, avant même l’annonce des résultats du scrutin de ce mois de mai, l’Alliance Nationale a proposé à l’État de Droit d’intégrer sa coalition. Tentative de cooptation des déçus de ce parti ? Toujours est-il que le poids politique du mouvement du premier ministre dans cette arène ne peut que lui permettre d’y imposer son candidat…

Au-delà des arrangements partisans, un consensus sur un projet pour l’Irak est-il possible ?

Le clivage le plus sensible demeure celui qui oppose les partisans de la centralisation à ceux du fédéralisme.

Le premier ministre Al-Maliki, par son attitude autoritariste, représente les intérêts de son parti et de sa communauté dans leur prétention à gouverner l’Irak entier.

Or, si, paradoxalement, l’unité nationale reste un leitmotiv fort pour une part encore importante de l’opinion sunnite (ses élites, sensibles aux velléités d’autonomie financière du gouvernorat de Bassora et, plus encore, aux échos séparatistes en provenance du Kurdistan, sont toujours imprégnées du rôle historique qu’elles ont joué en Irak depuis un millénaire), les gouvernorats sunnites de l’ouest, échaudés par la gouvernance actuelle, commencent néanmoins à évoquer le projet d’une région autonome.

Quant aux partis kurdes, bien que concurrents les uns des autres, ils semblent avoir réussi à rester unis pour la défense de leur autonomie, notamment dans le secteur de l’énergie : depuis les premières exportations de pétrole vers la Turquie, les relations institutionnelles entre la région kurde et Bagdad se sont considérablement tendues, au point que le leader kurde Massoud Barzani menace à présent de mettre à exécution le projet d’indépendance.

Ces régionalismes exacerbés devraient compliquer la participation des formations kurdes et de certaines formations sunnites à une majorité…

Cela dit, la question préalable à celle du gouvernement, à savoir la négociation pour la présidence de la république, fonction traditionnellement occupée par un Kurde, pourrait ébranler cette fragile unité kurde et diviser le PDK, l’UPK et le Gorran.

Tandis qu’en 2010 les tractations avaient duré huit mois, les présentes négociations s’annoncent plus âpres que longues. Face aux exigences inconciliables de ses adversaires, une nouvelle partie de « poker menteur » s’engage pour Nouri Al-Maliki, ce stratège exceptionnel. Et ce, alors que les parrains internationaux et le clergé chiite semblent cette fois beaucoup plus attentistes.

Des coups de théâtre surviendront sans aucun doute, sur une scène où les Etats-Unis et l’Iran feront office de deus ex machina.

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