ISRAËL – Entretien avec Martine Gozlan: «L’État hébreu a transformé le danger en principe de croissance»

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Le 14 mai 2018, l’État d’Israël fête la déclaration de son indépendance, proclamée par David Ben Gourion après des décennies de lutte acharnée pour qu’existe à nouveau un pays où les Juifs vivent en sécurité, désormais protégés des persécutions diverses que ce peuple a endurées pendant près de 2.000 ans d’exil.

Le peuple juif, dont l’histoire et les racines sont incontestablement liées à la « Palestine », territoire sur lequel s’étendait au Xème siècle av J.C. le royaume d’Israël (dont le souverain le plus célèbre –et historiquement attesté- a été le roi David), a subi de nombreuses invasions, successives, des Babyloniens aux Romains.

Le règne de l’empereur romain Hadrien (117-138) a marqué un tournant majeur dans l’histoire de cette nation, dont le peuple fut alors en grande partie chassé de son territoire et dispersé.

Contrairement à d’autres peuples aujourd’hui disparus, les Juifs ont conservé aux cours du temps la mémoire de leur origine et de leur identité –par le biais de la religion notamment-, et aussi le désir et la volonté de restaurer un jour leur nation et leur État.

Persécutés durant les siècles du Christianisme triomphant, accusés de porter sur eux la responsabilité de la mort de Jésus-Christ et victimes d’un antisémitisme récurrent, les Juifs ont trouvé dans le Mouvement sioniste, fondé à la fin du XIXème siècle par Theodor Herzl, un projet concret qui devait mettre en œuvre la réalisation de cette renaissance espérée de l’État d’Israël, lequel a vu le jour après que les terribles événements de la seconde guerre mondiale ont rendu plus impérative encore la nécessité pour ce peuple de disposer de lui-même.

Une entreprise qui se heurta d’abord à la présence britannique en Terre-sainte, puis à l’hostilité des populations arabes, implantées dans la région depuis les invasions musulmanes du VIIème siècle.

Un destin singulier, que maints observateurs ont qualifié « d’extraordinaire » au regard de l’Histoire.

C’est à propos de cette renaissance d’Israël et de l’avenir de « l’État du peuple juif » que Pierre Piccinin da Prata s’est entretenu avec Martine Gozlan.

Rédactrice-en-chef à l’hebdomadaire Marianne, spécialiste du conflit israélo-palestinien, auteur d’une dizaine d’ouvrages, elle vient de publier un livre très à contre-courant des approches généralement choisies pour traiter de la question, Israël. 70 ans. 7 clés pour comprendre (Éditions l’Archipel).

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Pierre PICCININ da PRATA – Historiquement, la « re-construction » (selon le terme de David Ben Gourion) de l’État d’Israël se justifie-t-elle ?

Martine GOZLAN – Ben Gourion a dit très exactement : « Nous recréons notre foyer national. »

La conscience juive n’a jamais oublié le lieu où elle s’était affermie, déployée, inscrite et écrite. Le texte biblique, recueilli d’après les traditions orales, fixé, selon les historiens, lors de l’exil à Babylone qui a suivi la destruction du premier temple par Nabuchodonosor en 586 a.C., est définitivement scellé lors du retour à Jérusalem 70 ans plus tard. Quant au Talmud –en hébreu, « l’Étude »- sa première forme est galiléenne, compilée par les sages réfugiés au nord du pays après la destruction de Jérusalem par Titus [ndlr : le fils de l’empereur romain Vespasien, que ce dernier a dépêché en Palestine pour mâter la révolte juive] en l’an 70 et le grand massacre : un million de Juifs furent brûlés ou crucifiés par les Romains.

De l’expérience mystique à celle de la souveraineté puis à la transmission spirituelle, tout commence pour le Juif sur cette terre, tout s’en nourrit et tout y retourne. Les Juifs ont réagi à la destruction de leur patrie par la mémoire qui leur a permis de traverser l’Histoire, singulier « Radeau de la Méduse » sur les flots d’une persécution bimillénaire.

Il n’en restait qu’une poignée ; et pourtant ils s’accrochaient aux planches de leur rafiot. Ils naviguaient entre le sang et le feu, munis uniquement de leurs livres qui leur servaient de tabernacle, de dais nuptial, de linceul et de recommencement. Convenez qu’ils auraient pu désespérer du retour au pays qui fut le décor et le théâtre d’une épopée devenue universelle : celle de la Bible.

Cependant, à chaque mariage, on brisait un verre pour rappeler qu’aucune joie ne serait entière tant que durerait l’exil. Cependant, lors des 18 prières quotidiennes du matin, le Shmoné Esré, l’une des demandes majeures au « Roi de l’Univers » concernait le « Rassemblement des exilés ». Cependant, chaque année, au Séder, le repas de la Pâque,  fête de la sortie d’Égypte, en consommant du pain de misère sans levain, la matsa, on répétait « l’an prochain, à Jérusalem ».

Or, la majorité du peuple juif s’y trouve aujourd’hui : selon les chiffres de 2018, il y a 6 millions et 446.000 juifs en Israël ; pour 5 millions et 700.000 aux États-Unis ;  465.000 en France ; le reste se répartissant entre le Canada, la Russie, l’Allemagne, l’Australie, etc.

Ce phénomène est la conséquence du sionisme car le sionisme est le prolongement de la mémoire. Je dirais que la  mémoire est le sionisme.

Peu importe que la version moderne ait été forgée à la fin du XIXème siècle par des Juifs détachés de la religion ! Leur mémoire existentielle, celle de toutes les générations qui les avaient portés, les poussait vers Sion. Ni l’Argentine ni l’Ouganda, plans B et C des premiers congrès sionistes, n’ont réussi à mobiliser les foules. C’est à partir de la mémoire juive -et naturellement sur l’atroce toile de fond des pogroms et de l’antisémitisme- que se produit l’enchainement historique qui va de la première vague d’immigration des années 1880 à la déclaration Balfour du 2 novembre 1917 instaurant un foyer national juif en Palestine. On connaît la suite…

Je précise qu’il y eut sans cesse des retours vers la terre d’Israël, de Yehuda Halevi, poète de Sefarad (l’Espagne) du XIème siècle, aux Cabalistes qui s’établirent à Safed et Tibériade au XVIème siècle. Le retour, « techouva » en hébreu, est une composante de l’identité juive, qu’il soit rêvé ou incarné. Les plus lucides des Arabes palestiniens le reconnaissent.

En décembre 2010, j’ai fait une rencontre à Jérusalem qui m’a profondément impressionnée : celle du philosophe palestinien Sari Nusseibeh, alors président de l’Université Al-Qods. Il m’a dit très exactement : « En réalité, pour nous Palestiniens, la création d’un État n’est pas un projet historique ; nous appartenions au monde arabe, nous étions Ommeyyades ou Fatimides. Les juifs, eux, voulaient un État. C’était leur rêve, leur héritage. Le sionisme était un projet. C’est contre ce projet que nous nous sommes construits. C’est en riposte que nous avons forgé notre identité… »

C’était stupéfiant, parce que Nusseibeh, patriote palestinien, a été un membre important du bureau politique de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Il avait totalement compris les Israéliens, et les Israéliens auraient dû en retour le comprendre, ce qui se produisait d’ailleurs pour ceux avec lesquels Nusseibeh, autrefois, dialoguait fréquemment.

Mais ce brillant esprit, cet homme de paix, a été chassé de son université par le Hamas ; et sa voix a étécomplètement marginalisée.

PPdP – Comment le petit État hébreu, sujet à des dépenses militaires colossales pour garantir sa sécurité face aux puissances arabes de la région qui lui ont imposé quatre guerres (1948, 1956, 1967 et 1973) est-il néanmoins parvenu à un degré de développement économique et scientifique tel qu’il s’illustre au Moyen-Orient en comparaison de ses voisins, lesquels –les pétromonarchies exceptées- n’ont pas quitté le Tiers-Monde ?

Martine GOZLAN – En Israël, on dit « Ein breira », ce qui signifie : « On n’a pas le choix. »

Né dans la guerre il y a 70 ans, l’État hébreu a transformé le danger en principe de croissance.

Imaginons que les États arabes aient accepté le plan de partage du 29 novembre 1947 en deux États, l’un juif, l’autre arabe, selon la dénomination onusienne puisqu’on ne parlait pas à l’époque d’État palestinien. Israël aurait alors vécu entre des frontières étroites et dans la paix. L’hostilité de ses voisins ne l’aurait nullement poussé à devenir une hyperpuissance militaire. La survie étant acquise, il aurait certainement développé les technologies agricoles qui illustraient déjà l’énergie des pionniers et cela, dans cet esprit de fédération moyen-orientale dont rêvait le défunt président israélien Shimon Peres.

Mais pour le reste ? Ce très petit État aurait-il été poussé à développer une maitrise absolue dans tous les domaines, du high-tech à la cybersécurité, s’il n’avait pas dû défier l’intranquillité majeure sur ses frontières, avec des menaces vitales du  nord au sud ? Le père du drone israélien, David Harari, m’expliquait que « c’est à cause de l’animosité de nos voisins, de notre peur d’être détruits, que Tsahal a été contrainte de développer le principe d’excellence. »

Le programme qui fait d’Israël en 2018 le leader mondial de la cybersécurité a été mis au point sur la toile de fond des menaces iraniennes, comme me l’a confirmé le professeur Itzhak Ben Israël qui en a été l’artisan. Autrement dit, c’est aussi à ses ennemis que l’État hébreu doit son développement.

Mais bien sûr, il y avait un socle solide : celui de la conviction inébranlable des Juifs, devenus les nouveaux Israéliens, que cette patrie devait durer.

PPdP – Depuis la fin des années 1970, on peut constater un désintérêt croissant de la part de la sphère arabo-musulmane pour la « cause palestinienne »… Un désintérêt que les bouleversements consécutifs au « Printemps arabe » et à l’émergence de l’État islamique ont accru. Même l’annonce de la reconnaissance de Jérusalem comme capitale politique d’Israël n’a en fin de compte pas suscité le tremblement de terre que certains analystes avaient prophétisé. Qu’est-ce qui explique dès lors la permanence de l’hostilité des États arabes à l’égard d’Israël ?

Martine GOZLAN – Il y a deux aspects dans votre question. Premièrement, celle de l’attitude traditionnelle des pays arabes vis-à-vis des Palestiniens. Deuxièmement les changements en cours dans la région qui sont en train de faire bouger ces lignes.

Depuis 1948, il est clair que les États arabes ont utilisé la cause palestinienne comme une caisse de résonance et un exutoire. C’était leur seul dénominateur commun, le plus spectaculaire.

Le fait d’avoir laissé végéter les réfugiés dans des camps est très symptômatique. Pourquoi avoir éternisé leur malheur en interdisant leur intégration, comme au Liban –ce qui a déclenché la guerre civile-,  alors que les possibilités étaient tout de même élevées compte tenu de l’étendue du monde arabe et de ses affinités religieuses et culturelles avec les Palestiniens ? Le monde arabe et islamique a-t-il voulu, veut-il encore résoudre la question palestinienne ? Ou bien s’en est-il servi comme d’un étendart pour masquer ses échecs ? Pourquoi avoir toujours soufflé sur les braises de l’extrémisme, cajolant les différentes factions, du FPLP (Front populaire de Libération de la Palestine) d’hier au Hamas ?

Les Palestiniens ont reproduit les vices de ces très mauvais parrains : le clanisme, les haines fratricides. Ils ont reproduit leur système politique à travers de mauvais leaders : corruption, fanatisme, démagogie, course à l’abîme. Ceci n’est pas la faute d’un peuple, mais la faute de ceux qui auraient dû constituer, d’une part ses alliés, d’autre part ses élites. Les Palestiniens ont toujours été trahis, voire massacrés : le Septembre noir, en 1970, en Jordanie ; en 2017 et 2018, dans le camp de Yarmouk, près de Damas, pilonné et affamé par Bachar al-Assad…  par leurs faux amis et par leurs frères.

Parlons maintenant de ce qui est en train de changer. L’hostilité du monde arabe vis-à-vis d’Israël ne présente plus un caractère définitif. Le conflit entre sunnites et chiites, entre l’Iran et les pays du Golfe, emmenés par l’Arabie Saoudite… Ce conflit, devenu finalement plus géopolitique que religieux, s’est exacerbé : il se dessine au contraire un rapprochement entre les puissances sunnites et l’État hébreu.

Les déclarations du prince héritier et ministre de la Défense d’Arabie Saoudite, Mohammad Ben Salman, sont à cet égard très significatives.

PPdP – Ce rapprochement… Est-ce une illusion, une perspective de circonstance très temporaire, ou bien un tournant décisif pour la région ?

Martine GOZLAN – Ce qu’a déclaré le prince Ben Salman -MBS de son sobriquet médiatique- au journal The Atlantic, le 2 avril 2018, dans le cadre de son voyage aux États-Unis, est très important. Le futur monarque du royaume saoudien, à 32 ans, a affirmé : «  Je crois que les Palestiniens et les Israéliens ont chacun le droit d’avoir leur propre territoire. »

Le futur « Gardien des deux mosquées », celles de Médine et de la Mecque, selon le terme consacré, reconnaît ainsi le droit des Juifs sur une partie d’un territoire que le wahhabisme a toujours défini comme un lieu uniquement musulman. C’est énorme !

MBS veut liquider le wahabbisme, ouvrir son royaume à la modernité et au tourisme, sortir de la dépendance pétrolière par la diversification économique. Il pointe ses ennemis : l’Iran, les Frères musulmans, Daech. Il nomme ses alliés : l’Égypte, la Jordanie, les Émirats arabes unis, Bahrein, Oman… Et Israël !

Il est de notoriété publique que le prince rencontre des émissaires de l’État hébreu dans des pays tiers. Il veut poser les jalons d’un partenariat économique. Parallèlement, il entend qu’Israël et les États-Unis lâchent du lest sur la crise palestinienne ; et il a pressé le chef de l’Autorité palestinienne, Mahmoud Abbas, de revenir à la table des négociations.

De son côté, en Égypte, le maréchal al-Sissi, qui entame son second mandat de président, est plus proche d’Israël qu’aucun de ses prédécesseurs ; à l’exception d’Anouar al-Sadate, mais ce dernier l’a payé de sa vie… L’Égypte a absolument besoin d’Israël pour combattre Daech dans le Sinaï.

Ces  recompositions dessinent une nouvelle carte des alliances. L’Iran est devenu l’adversaire commun d’Israël et des puissances sunnites. Il soutient le Hamas au sud de l’État hébreu, à Gaza, et arme le Hezbollah au nord, au Liban. En implantant ses bases en Syrie, il provoque Israël, de l’incursion d’un drone chargé d’explosifs, le 10 février 2018, dans l’espace aérien israélien, aux missiles lancés vers le plateau du Golan dans la nuit du 9 au 10 mai 2018.

Les ripostes de Tsahal sont évidemment foudroyantes. Les Palestiniens sont pris dans ce très mauvais jeu iranien.

PPdP – Pourquoi les espoirs d’un règlement de la question israélo-palestinienne générés par les accords d’Oslo (1993), un quart de siècle plus tard, se sont-ils complètement évaporés ? Et quelle hypothèse pourrait-on envisager concernant une éventuelle issue au conflit ?

Martine GOZLAN – L’assassinat de Yitzhak Rabin, le 4 novembre 1995, par le fanatique Yigal Amir, dramatique illustration de la fracture judéo-juive, a porté un coup fatal au slogan « la paix contre la terre » qui résumait l’espoir de la gauche israélienne, quand elle existait encore, et celui des nationalistes palestiniens pragmatiques, quand ils n’avaient pas été écartés, voire éliminés par le Hamas.

Logiquement, après cette tragédie, le « camp de la paix », comme on l’appelait en Israël, aurait dû l’emporter contre la folie des assassins. Hélas, la tentation suicidaire a flambé du côté palestinien et les attentats se sont multipliés. Jusqu’en 2000, la situation sécuritaire est intenable, les bus sautent en Israël… Benyamin Netanyahou est élu pour un premier mandat en 1996… Il y a des parenthèses travaillistes et centristes sans lendemain… La seconde intifada éclate en septembre 2000 et Ariel Sharon fait édifier un mur de séparation pour empêcher le passage des terroristes…

Le « Mur » ne vient pas, comme le répète en boucle un discours nourri de contre-vérités, d’un pseudo-sadisme des Israéliens.

Pour chercher une thérapeutique, il faut d’abord identifier la pathologie : la politique de terreur adoptée par une fraction des Palestiniens a détruit les plans de paix et poussé l’opinion israélienne à voter toujours plus à droite ; et la colonisation s’est renforcée.

D’un autre côté Ariel Sharon a évacué Gaza en 2005 : au lieu de se reconstruire, cette malheureuse enclave s’est donnée au Hamas en 2007, lequel a liquidé immédiatement le Fatah en tuant et en défenestrant ses leaders.

Depuis, la population de Gaza vit sous la coupe d’une dictature militaro-religieuse qui passe son temps à provoquer Israël – l’envoi sans discontinuer sur les localités du sud de missiles Kassam a déclenché deux guerres- tout en sachant que la riposte fera de nombreuses victimes. Mais plus le nombre de victimes est considérable, plus le Hamas se renforce. Cette organisation mortifère tire son salut du nombre des victimes. C’est une situation épouvantable et il est regrettable que la propagande du Hamas soit relayée sans distance ni vérification par de nombreux médias.

Quant à l’issue, elle est très éloignée des plans de 1993…

Il y a désormais 400.000 colons en Cisjordanie. On en est à la troisième génération…

Je me suis rendue dans un grand nombre d’implantations en presque trois décennies et je constate que l’évacuation est aujourd’hui hors de portée.

Quand Israël a évacué la colonie de Yamit, dans le Sinaï, en 1982, en application des accords de paix avec l’Égypte, il n’y avait que 2.500 Juifs. À Gaza, lors du retrait de 2005, il y avait 6.000 colons. Mais que fait-on avec une population de 400.000 personnes ? Israël voit la Cisjordanie, la « Judée-Samarie » selon la dénomination biblique -adoptée depuis 1967-, comme un espace nécessaire à sa sécurité et à son développement. Par ailleurs la plaine côtière est surpeuplée…

PPdP – Et Jérusalem… L’administration Trump a officiellement reconnu la ville comme la capitale de l’État d’Israël, non seulement sa capitale historique, mais également sa capitale politique contemporaine. Au-delà de savoir si la décision américaine est légale du point de vue du plan onusien, cette reconnaissance présente-t-elle réellement une grande importance pour la majorité des citoyens israéliens ? Par ailleurs, se justifie-t-elle historiquement ?

Martine GOZLAN – Le gouvernement de David Ben Gourion a voté en 1949 l’adoption de Jérusalem comme capitale d’Israël. Une cité alors divisée, avec la vieille ville sous souveraineté jordanienne, interdite aux Juifs. La plus grande partie des institutions étatiques cependant s’y trouvaient. En 1961, Joseph Kessel, qui couvre le procès Eichmann, assiste aux festivités du treizième anniversaire de l’indépendance et cable : «  Je me trouve à Jérusalem, capitale d’Israël… »

Le tollé qui a suivi les déclarations de Donald Trump est donc hypocrite, compte tenu du fait que les diplomates et les journalistes qui veulent rencontrer les politiques se rendent constamment à Jérusalem.

Pour les Israéliens, les déclarations du président américain constituaient une évidence. Certains faisaient remarquer avec humour que Trump n’était pas l’Éternel pour leur offrir séance tenante une ville dont ils scandaient la centralité depuis 2.000 ans. En même temps, la contestation de la mémoire juive à Jérusalem avait atteint de tels sommets avec la déclaration de l’UNESCO sur l’absence de lien entre les Juifs et le Mont du Temple –l’Esplanade des Mosquées- que les propos de Trump mettaient du baume sur une plaie à vif.

Comment admettre une telle réécriture de l’histoire et accepter l’omerta sur le sort réservé à la vieille ville de 1948 à 1967, sous la domination jordanienne ? Non seulement, avant 1967, la liberté religieuse était bafouée puisque les pélerins juifs ne pouvaient se rendre au Kotel Maaravi, le Mur occidental, dit le « Mur des Lamentations », dernier vestige des murailles de soubassement du temple édifié par Hérode et brûlé par Titus, mais encore les synagogues avaient toutes été rasées.

Des milliers de Juifs ont toujours vécu là. Depuis des siècles. Que cela plaise ou non, les faits sont là : les retrouvailles, lors de la guerre des Six-Jours, avec ce passé interdit, furent une délivrance pour Israël. Elles ont structuré la psyché d’un État transformé.

PPdP – Si les populations arabo-musulmanes semblent moins attentives au sort des Palestiniens, en revanche, en Europe occidentale, les critiques restent acerbes à l’égard d’Israël. Un antisémitisme latent semble s’y développer et probablement en corrélation avec la question israélo-palestinienne. Comment peut-on expliquer ce phénomène et, surtout, comment la population israélienne ressent-elle et vit-elle cet état de fait ?

Martine GOZLAN – L’antisémitisme en Europe -et en France- n’a rien de latent ! Il a tué onze Juifs en douze ans !

Ilan Halimi, 24 ans, enlevé, torturé et brûlé en 2006 par Youssouf Fofana, chef du « gang des barbares » ; Mireille Knoll, octogénaire assassinée en mars 2018 par son voisin Yacine Mihoub… Sarah Halimi, 64 ans, massacrée et défenestrée par son voisin Kobili Traoré qui scandait des sourates du Coran en la frappant ! Gabriel et Arié Sandler, 3 ans et 6 ans,  leur père Jonathan Sandler, 30 ans, Myriam Monsenego, 7 ans… Tués devant l’école Ozar Hatora de Toulouse par Mohamed Merah en 2012. Philippe Braham, 45 ans, Yohan Cohen, 20 ans, Yoav Hattab, 21 ans, François-Michel Saada, 63 ans…  Tués à l’hypercacher de Vincennes le 9 janvier 2015 par Amedy Coulibaly…

Cette volonté de tuer des Juifs ne vient pas de l’extrême-droite, mais de jeunes arabo-musulmans qui conjuguent délinquance et fanatisme. Cet antisémitisme s’appuie, pour les uns, sur les thèses éternelles -pseudo-richesse des Juifs à rançonner et massacrer- et pour les autres sur des sources de haine qui irriguent la propagande djihadiste mais aussi, hélas, certains versets coraniques que de courageux  intellectuels de culture musulmane  appellent à abroger.

L’instrumentalisation du conflit israélo-palestinien se retrouve à tous les niveaux.

La comparaison obscène et criminogène faite en France par de multiples cercles de la gauche radicale, par le parti écologiste les Verts et aussi par une vaste partie de la sphère intello-médiatique entre les soldats israéliens –ou même les Israéliens dans leur ensemble- et les nazis constitue une incitation permanente à l’agression anti-juive : on en a des exemples chaque semaine dans toute la France.

Et la campagne indigne et imbécile du BDS [ndlr : boycott, désinvestissement, sanctions contre Israël] est le fuel qui alimente ce brasier.

Malgré toutes les pieuses dénégations, la haine se normalise. Le Juif « visible » ne peut plus sortir avec une kippa ; le Juif invisible se pose des questions douloureuses. Quitter la France est devenu une option plausible pour de nombreux Juifs et une réalité pour beaucoup, que ce soit vers les États-Unis ou vers Israël.

L’État hébreu observe avec attention ce qui se passe en France et en Europe, en Angleterre où le parti travailliste s’est honteusement compromis avec un antisémitisme déguisé en antisionisme, en Pologne où le pouvoir réécrit l’Histoire et veut laver de toute responsabilité les innombrables complices locaux de la Shoah…

Cette situation confirme aux Israéliens que leur pays demeure un refuge et une nécessité pour tous les juifs de la Diaspora en danger.

PPdP – Comment les communautés juives de la Diaspora perçoivent-elle aujourd’hui l’État d’Israël ?

Martine GOZLAN – La majorité des Juifs ont Israël au cœur pour toutes les raisons que j’ai citées précédemment en évoquant l’ampleur et la résistance de la mémoire.

Cette empathie se renforce au fur et à mesure que flambe l’antisémitisme. À travers l’isolement et la diabolisation d’un État-paria, les Juifs perçoivent le retour de l’ancestrale solitude juive.

Certaines officines groupusculaires, composées de militants issus de l’extrême-gauche et se définissant comme des Juifs vertueux et se réclamant de l’antisionisme, bénéficient d’un traitement médiatique sans commune mesure avec leur représentativité dérisoire.

PPdP – En Israël même, le sentiment national et la foi en la cause du peuple juif sont-ils toujours intenses, comme aux premiers jours de mai 1948 ?

Martine GOZLAN – C’est l’une des clés majeures du dynamisme israélien.

De Haïfa à Beersheva, de Jérusalem à Tel-Aviv, des monts de Galilée aux plages méditerranéennes, un peuple bigarré, venu de 102 pays, issu de cultures totalement différentes, composé de religieux de stricte obédience et d’athées décomplexés, socialement plus clivé qu’aux premiers temps car l’idéal de justice sociale des fondateurs s’est dilué dans l’ultralibéralisme… Ce peuple est pourtant soudé par l’amour de ce pays.

Les guerres qui lui ont été imposées ont renforcé ce patriotisme. Tsahal, l’armée israélienne, est le ciment et le reflet de cet état d’esprit.

Même ceux qui contestent publiquement certain faits liés à la situation de guerre permanente s’affirment patriotes et respectueux de l’armée. Comme le fondateur de la célèbre association de soldats « Briser le Silence », Yehuda Shaul que je connais depuis quinze ans.

Malheureusement, une propagande mensongère déforme ses propos.

PPdP – Peut-on considérer que, 70 ans s’étant écoulés, les événements que les Palestiniens recouvrent du terme « Nakba » [ndlr : « catastrophe » en arabe, terme qui désigne la fondation de l’État d’Israël en 1948 et l’exil des Palestiniens] font partie de l’Histoire et, quatre générations plus tard, ne devraient plus constituer un motif à contester les frontières actuelles d’Israël ?

Martine GOZLAN – On ne peut pas clore un conflit par un vœu pieux de ce genre.

L’identité palestinienne, inexistante au début du XXème siècle, balbutiante en 1948, est devenue une réalité par l’exil, et l’occupation de la Cisjordanie en 1967 l’a encore solidifiée.

Elle a désormais son espace poétique et mythologique, avec le grand poète Mahmoud Darwish ; son espace médiatique avec les solidarités, vraies ou fausses, des Européens et des arabes, et le mouvement BDS qui vise à sanctionner Israël ; son espace religieux, avec la mobilisation de plus en plus incandescente autour de Jérusalem. Souvenons-nous que la seconde intifada portait le nom d’Intifada Al-Qods.

Cependant, son espace politique est un paysage foudroyé. C’est le grand malheur des Palestiniens. On fait grief à Israël de répéter qu’il n’a pas de partenaire en face, mais c’est la stricte réalité. On en a encore eu une preuve avec les derniers propos antisémites de Mahmoud Abbas sur la Shoah, conséquence selon lui de « la position sociale des Juifs ». Le président de l’Autorité palestinienne s’est excusé trois jours plus tard, mais sans retirer ses dires. Or, il ne peut y avoir de paix sans partenaire.

Il faut donc espérer, non dans la vieille garde palestinienne qui se déshonore, non dans la jeune garde chauffée à blanc et sans espoir par le Hamas, mais dans une nouvelle classe palestinienne. Cette génération high tech qui a envie d’une vie normale. Celle que l’on croise à Ramallah, et surtout à Rawabi, la ville nouvelle, conçue comme une pépinière de start-up pour faire redémarrer la Palestine vivante.

Cette jeunesse ultra-formée, ultra-compétitive travaille sans complexes avec des Israéliens. Rawabi constitue le laboratoire de l’avenir. Celui qui met la politique du désespoir entre parenthèses pour mieux créer celle des énergies. Celle de la paix, donc de l’émancipation nationale palestinienne aux côtés d’Israël. On comprendra qu’il faut encore beaucoup de patience, d’intelligence et surtout un peu plus d’attention à la réalité, tant israélienne que palestinienne, du côté des donneurs de leçons européens.

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Pierre Piccinin da Prata

Historian and Political Scientist - Chief Editor / Rédacteur en Chef

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