JORDANIE – Face à face avec Daech

0

Selon le Département d’État américain, la Coalition internationale contre l’État islamique (Daech) inclut 60 pays, alors que la guerre contre cette organisation « implique la participation des pays du monde entier », affirme le président américain Barak Obama. Mais il est à noter que chaque membre de la Coalition joue un rôle plus ou moins important… Parmi ceux qui font face en première ligne, il y a la Jordanie, qui a intensifié ses raids contre les sites tenus par Daech en Syrie, après l’annonce, le 3 février dernier, de l’immolation de son pilote de chasse, Muaz al-Kassasbeh. Mais, avant cet événement déjà, le gouvernement jordanien avait déployé des avions de chasse dans le cadre de la coalition, un engagement aux côtés des États-Unis prouvant qu’il est un allié indispensable dans la campagne visant à défaire Daech.

Daech constitue-t-il une réelle menace ?

Le gouvernement jordanien, en se joignant aux efforts de la lutte contre Daech, aurait anticipé la menace que représente ce groupe pour la sécurité du pays depuis l’arrestation, en 2014, d’une douzaine de ses sympathisants.

En effet, le 15 juin 2014, le quotidien The Jordan Times rapportait que l’armée jordanienne avait concentré ses effectifs près des frontières irakiennes pour empêcher l’infiltration des combattants de Daech à l’intérieur du royaume. Le 27 juin 2014, la radio francophone de l’IRIB publie sur son site des informations provenant de sources proches des groupes djihadistes, selon lesquelles une branche islamiste est en train de développer son réseau à l’intérieur de la Jordanie : « Après avoir occupé une grande partie du territoire syrien et après l’attaque contre l’Irak, Daech a décidé d’élaborer de nouveaux plans pour attaquer la Jordanie. Daech pense que la Jordanie est le seul pays qui pourrait devenir sa prochaine cible. » Des propos que confirme Mohamed al-Shalabi, un des leaders parmi les plus influents de la communauté salafiste jordanienne : à ses yeux, les attaques contre Daech sont haram (contre les principes de l’islam !). La participation de la Jordanie à la Coalition internationale fut ainsi perçue comme une trahison par les radicaux, un acte d’apostasie, qui met désormais en péril le règne du roi Abdallah II.

Selon Abou Moustapha, l’ancien émir de l’État islamique, la Jordanie représente un élément capital dans la stratégie d’al-Bagdadi, qui veut s’emparer de ce territoire pour plusieurs raisons : d’abord parce qu’il considère que les Sunnites le suivront de plus en plus facilement, au fur et à mesure de ses victoires, y compris en Jordanie. Ensuite, parce que le royaume hachémite lui fournira un accès aux régions du sud de la Syrie qui échappent encore à son contrôle ; l’armée de Bachar al-Assad, comme les factions rebelles hostiles à l’État islamique, sera alors pris en tenaille et à la merci des moudjahidines. Enfin, la Jordanie lui offrira un accès à la mer.

Mais la Jordanie possède une armée puissante et organisée, financée et équipée par les États-Unis qui ne garderont pas les bras croisés si Daech ou un autre groupe djihadiste menaçait directement leur allié traditionnel. En outre, il ne faut pas oublier les difficultés auxquelles Daech est confronté, depuis peu, pour préserver les positions qu’il occupe actuellement. Une attaque frontale des forces de l’État islamique contre la Jordanie semble donc peu probable, dans l’immédiat.

Et l’opinion publique jordanienne ?

Il est important de rappeler qu’avant l’immolation du pilote, l’engagement de l’armée dans la guerre contre Daech ne faisait pas l’unanimité en Jordanie.

L’hashtag #thisisnotourwar (« cette guerre n’est pas la nôtre ») est souvent répété sur les réseaux sociaux et, en septembre 2014, un sondage effectué par le Centre d’études stratégiques de l’Université de Jordanie a montré que seulement 62 % et 31% des Jordaniens considéraient, respectivement, Daech et Jabhat al-Nosra (la filialeofficielle d’al-Qaïda en Syrie) comme des organisations terroristes. Des chiffres qui reflètent l’identification sectaire de nombreux Jordaniens dans le conflit en Syrie, ainsi que leur animosité envers l’influence de l’Iran et du Hezbollah chiite libanais dans cet État voisin. Selon les estimations 2.500 Jordaniens sunnites –pays musulman à plus de 94 %, la Jordanie est presque intégralement sunnite– ont passé la frontière et ont rejoint les rebelles contre l’armée du gouvernement de Bachar al-Assad.

Au début du mois de septembre 2014, 21 députés jordaniens ont envoyé une lettre au président du parlement, dans laquelle ils rejetaient la participation de leur pays à la Coalition internationale contre Daech : « Cette guerre n’est pas la nôtre. (….) Notre armée est capable de protéger nos frontières et de répondre à toute agression. »

Si les signataires ne représentaient que 15 % du Parlement, l’opposition à la Coalition est davantage répandue affirmée dans la population. Parmi les opposants, il y a les islamistes ; les Frères musulmans, par exemple, qui ne rejettent pas seulement l’utilisation du territoire jordanien comme base militaire ou base de lancement des attaques contre Daech, mais qui jugent tout déploiement des troupes à l’étranger comme étant une violation de l’article 127 de la Constitution, lequel impute à l’armée le rôle stricte de protéger et de défendre l’État.

Quant à Abu Sayyaf, leader du Mouvement salafiste djihadiste, qui soutient ouvertement Jabhat al-Nosra, il estime que l’intervention de la Jordanie contre Daech en Syrie constitue le « début de la fin » du règne du roi Abdallah II. Les hommes d’Abu Sayyaf, dans la cité de Ma’an, continuent même à prêcher ouvertement le djihad en Syrie, car « il est un ordre du Coran ». En outre, certains oulémas, dans le quotidien As-Sabeel, ont décrit les opérations de la Coalition comme « une campagne contre l’Islam ».

Même la thèse complotiste trouve des partisans, qui accusent les États-Unis d’avoir créé Daech dans le but de l’utiliser comme instrument de division des pays de la région, dans le but d’ouvrir la porte à Washington, afin d’intervenir dans les affaires intérieures de ces États.

Les libéraux laïques, quant à eux, critiquent le soutien d’Amman à la Coalition pour des raisons purement pragmatiques, plutôt que sur la base d’une idéologie démagogique. Le quotidien JO24 pose la question de savoir pourquoi le roi Abdallah a-t-il permis à John Allen, général américain à la retraite et le chef de la Coalition, de rencontrer l’ancien président de la Coalition nationale de l’opposition syrienne, Ahmed al-Jarba ? Le journal met en garde le gouvernement sur le fait qu’une telle démarche pourrait entrainer le pire scénario, celui de la vengeance du régime syrien à l’encontre de la Jordanie.

Un contexte économique défavorable

Fort du soutien de sa tribu, le roi Abdallah est déterminé plus que jamais à « éradiquer » Daech, qui a assassiné le pilote al-Kassasbeh.

Pour le roi de Jordanie, ce groupe n’a rien à voir avec l’islam (outlaws of Islam)et son calife est « une personne irresponsable qui cherche uniquement à étendre sa domination sur les Musulmans ».

Depuis l’assassinat du pilote, l’intensification des frappes de la force aérienne jordanienne contre Daech est saluée par d’aucuns, à Washington, où l’on pense que la Jordanie pourrait devenir le nouveau leader de l’alliance arabe sunnite et même participer à une éventuelle intervention terrestre contre l’EI. En effet, des experts militaires américains estiment que le déploiement de troupes au le sol sera nécessaire afin de s’imposer face à Daech. Jusqu’à présent, ce sont les forces kurdes et l’armée irakienne, assistées par les milices chiites d’Irak, qui ont constitué le fer de lance dans les combats.

Mais les contraintes budgétaires et la situation économique difficile que connaît le pays posent la question de la capacité du gouvernement jordanien à maintenir sur le long terme son engagement dans la Coalition internationale.

Ainsi, peu de temps après la diffusion de la vidéo qui montrait l’immolation du pilote al-Kassasbeh, le roi Abdullah s’est rendu à Washington pour demander aux Américains de fournir à son armée des munitions de précision « intelligentes ». On ignore si les Américains ont répondu positivement à la demande du souverain, mais, ce qui est sûr en revanche, c’est que le président américain a augmenté l’aide accordée à la Jordanie, qui est passée de 340 millions de dollars à 1 milliard de dollars. Cette augmentation permettra de couvrir à la fois l’assistance militaire et les infrastructures d’accueil de plus de 1.250.000 réfugiés syriens et irakiens ( !).

En ce qui concerne l’envoi des troupes au sol, Pat Lang, de l’Agence de renseignements du Département de la Défense américain, précise qu’une large participation des troupes jordaniennes contre Daech coûtera beaucoup plus que le pays peut se le permettre et demandera un fort appui logistique de la part des États-Unis.

Autrement dit, dans le contexte économique actuel du royaume hachémite, il est peu probable de voir l’armée de terre s’engager massivement dans des combats contre Daech, même si le roi Abdallah dispose dorénavant, depuis l’atroce assassinat de son pilote, d’un soutien populaire non négligeable. En effet, lorsque l’enthousiasme à vouloir venger la mort d’al-Kassasbeh se sera atténué, la sympathie des Jordaniens pour Daech et Jabhat al-Nosra pourrait refaire surface, renforcée par les difficultés économiques persistantes et la continuation de la guerre en Syrie présentée perçue comme une attaque à l’encontre de tous les Musulmans sunnites.

À l’exception de l’exportation de potasse et de phosphate, et d’un secteur touristique relativement florissant, l’économie du pays dépend largement de l’aide financière étrangère. La présence des réfugiés syriens et irakiens a entraîné une hausse des prix du logement et a nui, certainement, à la position concurrentielle de la main d’œuvre locale. En 2013, le taux du chômage était déjà de 14 % (et de 25 % parmi les jeunes hommes). Une réalité croissante qui constitue un contexte favorable au recrutement par les mouvements terroristes djihadistes.

Ces derniers, en effet, ont besoin d’un « nid » ou d’un État défaillant, pour y installer leur commandement et prospérer.

C’est bien évidement loin d’être le cas de l’État jordanien, actuellement. Et il est difficile d’imaginer que ces groupes puissent s’activer librement sans une couverture officielle ou officieuse.

Share.

About Author

Mamduh Nayouf

Sociologist and Political Scientist - Managing Editor for Arabic

Leave A Reply