DJIHADISME – Combattants «étrangers» et mutation des djihadismes régionaux

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Les « combattants étrangers » ; l’expression est assez réductrice…

La transformation des groupes terroristes suite à leur participation à des guerres rend nécessaire la création d’un cadre conceptuel pour comprendre le problème à travers le temps et l’espace. Le sujet des « combattants étrangers » actuels peut-être abordé à travers le prisme du cas algérien : le retour des « Afghans algériens », dans les années 1990, a été un élément important dans la militarisation de l’insurrection terroriste islamiste en Algérie.

Par essence, l’armée américaine, se faisant une conception clausewitzienne d’elle-même, est incapable de saisir la complexité des réalités locales. « Le militarisme théâtral » des États-Unis doit ainsi être interrogé – surtout depuis que l’Irak, la Libye et la Syrie sont devenu des centres d’exportation de la terreur.

Les décideurs américains et leurs alliés ont appliqué une stratégie fondée sur des réflexes militaires et une vision géopolitique classiques. Cédant à la tendance naturelle à employer la force militaire pour obtenir des résultats rapides, la conduite américaine de « la longue guerre » provoque plus de problèmes qu’elle n’en résout. Même après le 11 Septembre, la sécurité nationale dans l’ensemble continue à être définie de manière traditionnelle. La stratégie américaine est restée stato-centrée et le lien entre les organisations terroristes et les États commanditaires est devenu la question stratégique principale qui sous-entend la « guerre contre le terrorisme ».

La primauté du géopolitique dans les calculs des États-Unis, tout comme le stato-centrisme de leur pensée stratégique, les conduisent à penser que les terroristes ne valent qu’en raison de leurs sponsors étatiques.

Daech est un produit direct de ces politiques myopes…

Hétérogénéité de la mouvance djihadiste

Daech, organisation hybride criminalo-terroriste, est composée d’éléments hétérogènes. Le problème, c’est que la vaste gamme de mouvements islamistes (très variés dans leur constitution sociale, structures et programmes) a laissé de nombreux observateurs perplexes.

Le mouvement salafiste (souvent désigné comme wahhabite) comprend des figures très diverses et reflète un large éventail de positions concernant les questions liées à la politique et à l’usage de la violence. Les raisons du récit extrémiste trouvent un terrain fertile dans tant de sociétés à travers le monde qu’elles sont aussi diverses que les sociétés elles-mêmes.

Bien que les salafistes partagent une croyance et des dogmes religieux communs, ils diffèrent dans leur évaluation des problèmes contemporains et divergent donc sur la façon d’appliquer cette croyance. Ces divergences sur l’interprétation contextuelle ont produit trois grandes factions salafistes : politique, djihadiste et da’wa (les puristes). Bien que ces groupes distincts acceptent les mêmes enseignements religieux à un niveau macro (application d’une interprétation rigoureuse et conservatrice du Coran et de la Sunna), les chefs religieux locaux interprètent ces textes en fonction des contextes locaux et de leurs objectifs. Ces communautés ne sont pas des entités statiques qui sont restées inchangées au fil du temps. Chacune a prédominé à un moment donné. L’adhésion à et la pratique de la doctrine salafiste au sein de ces groupes ont évolué avec le temps en fonction du contexte sociale, politique et de sécurité.

Daech se compose des trois catégories (politiques, djihadistes, puristes) et aussi d’autres groupes sans lien, y compris des gangs criminels.

Vu le contexte actuel, la force est en faveur des éléments djihadistes qu’il convient affaiblir grâce à une « une stratégie de désagrégation » visant à démanteler ou briser « les liens dans le djihad mondial ». Une « stratégie de désagrégation » signifie plusieurs choses et à des moments différents ou sur des théâtres différents, mais fournit une conception stratégique unificatrice pour une confrontation mondiale prolongée. Néanmoins, plusieurs idées pratiques découlent de cette conception stratégique, explique le spécialiste en contre-insurrection David J. Kilcullen.

Durant les années 1990, l’Algérie en a fait l’expérience à une échelle nationale et de multiples façons : groupes d’auto-défense et police communale, réconciliation nationale, forces armées, etc. AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique), même affilié au djihad mondial, reste une organisation principalement algérienne ; et bien qu’elle ait été affaiblie par les opérations antiterroristes de l’armée algérienne, AQMI continue à opérer dans certaines régions du Sahel.

En clair, les trois catégories traversent et composent à la fois les organisations du djihad mondial (comme Daech et Al-Qaïda) et les groupes locaux. Ces factions ont toujours été une composante des mouvements islamistes du djihad mondial et locaux, y compris algérien comme l’ex-FIS (Front islamique du Salut). Les allégeances et appartenances locales aux sectes politiques, djihadistes et da’wa du salafisme algérien ont beaucoup changé durant les trois dernières décennies. Les membres du FIS à sa création (tous unis par l’objectif commun d’islamiser l’Algérie et la création d’un État islamique) viennent d’horizons différents. Si certains d’entre eux ont été des partisans de la lutte armée pour atteindre leurs objectifs, d’autres étaient des représentants de l’intelligentsia du pays qui voulaient changer pacifiquement la société. La nature changeante de ces communautés et particulièrement la montée du salafisme politique en Algérie dans les années 1980 et djihadistes depuis 1990 en particulier s’expliquent par l’évolution du contexte politique national, et le déplacement des possibilités d’accès au pouvoir sur le terrain du fait de la fragilité de l’État.

Fragilité de l’État ; l’exemple du retour des « Afghans algériens »

En Algérie, ce fut de façon inattendue que le pays fit face à trois crises simultanées durant les années 1980.

La plus évidente est d’ordre économique. Fortement tributaires des hydrocarbures, le pays avait emprunté des milliards de dollars à des taux d’intérêt élevés sur l’hypothèse que les recettes pétrolières seraient disponibles lorsque les remboursements arriveraient à échéance. Cela signifie que l’économie algérienne a été particulièrement vulnérable lorsque les prix de l’énergie ont chuté. Au début des années 1990, l’Algérie consacrait la quasi-totalité des dépenses de ses revenus pétroliers (environ 8 à 9 milliards de dollars par an) pour rembourser sa dette extérieure qui s’élevait à environ 26 milliards de dollars. Ensuite, la crise devint sociale, puis politique.

Mais cela n’explique pas la violence inouïe qui allait s’ensuivre.

Le problème, c’est que le pays avait choisi le mauvais moment pour ouvrir les portes au pluralisme et qu’il les a trop ouvertes. Les émeutes d’octobre 1988 ont conduit à une série de réformes. Ainsi, environ trois semaines après la publication du projet de texte de la nouvelle constitution dans le journal officiel (4 février 1989), il a été approuvé par 73% des électeurs lors d’un référendum le 23 février suivant. Le 5 Juillet 1989, fut adoptée une loi définissant les conditions de création des associations politiques et, en janvier 1990, vingt partis politiques ont été officiellement reconnus. Il n’est pas étonnant que l’expérience démocratique avorte dans un tel contexte.

Or, l’instabilité politique augmente le risque de conflits non-étatiques. De nombreuses études ont ​​montré que durant les grandes transitions de régime, il devient plus difficile de réglementer le comportement des groupes.

En effet, les transitions de régime non seulement diminuent la capacité et la volonté de l’État à limiter la violence entre les groupes, mais elles érodent aussi la légitimité des mécanismes de maintien de l’ordre au sein du groupe. C’est-à-dire que l’entêtement des islamistes et la militarisation de la lutte s’expliquaient aussi par le déplacement des perspectives d’accéder au pouvoir.

La situation algérienne à la fin des années 1980 et début 1990 donnait l’impression aux islamistes que l’État était faible et leur objectif, réalisable.

De manière générale, les terroristes agissent souvent parce qu’ils croient que l’État sera trop faible pour les arrêter. C’était le cas aussi en Algérie.

Mais la nature changeante de ces communautés salafistes, particulièrement lors de la montée du salafisme politique dans les années 1980 et djihadiste dans les années 1990, s’explique par l’évolution du contexte politique mondial et les possibilités d’accéder au pouvoir sur le terrain. Le contexte international lié au retour du religieux et l’impact de la fin de la guerre froide et de la mondialisation sont à prendre en considération.

L’insurrection islamiste est l’un des aspects du nationalisme religieux affrontant l’État séculier. Le FIS a fourni un véhicule pour la propagation du radicalisme par glissements à travers la société, qui a ensuite été aggravé par sa fracturation après l’arrêt du processus électoral en 1992. Mais ce dernier est seulement un « facteurs précipitant ».

La montée de la tendance djihadiste prend en effet racines dans les années 1980. La création, en 1982, du Mouvement islamique armé (MIA) par Mustapha Bouyali n’en est qu’un exemple. Aussi, il est nécessaire d’établir des distinctions entre les différents types de facteurs. Tout d’abord, il existe une différence significative entre les conditions préalables, facteurs qui ouvrent la voie au terrorisme sur le long terme, et les facteurs précipitant, à savoir les événements spécifiques qui précèdent immédiatement l’apparition du terrorisme. Ensuite, une autre classification différencie les conditions préalables en facteurs permettant ou permissifs, qui offrent des possibilités pour le terrorisme de se produire (fragilité de l’État, la triple crise économique, politique et sociale, etc.), et les situations qui, directement, inspirent et motivent les campagnes terroristes. Les facteurs précipitant sont semblables à des causes directes du terrorisme. En outre, aucun élément n’est proprement compartimenté dans un seul État-nation, et chacun a une dimension transnationale qui complique l’analyse (par exemple : les Afghans algériens, les collectes de fonds dans les pays européens en faveurs des terroristes en Algérie, etc.).

Les salafistes djihadistes sont ceux qui sont actifs et ont accéléré la militarisation de la lutte. Plusieurs d’entre eux ont opéré ou continuent d’opérer au sein du GIA, GSPC et enfin AQMI. Pour ces djihadistes, le contrôle des communes islamistes était un enjeu militaire et politique dans le conflit. Le renforcement de la tendance djihadiste fut en partie facilité voire accéléré par le retour des combattants algériens qui avaient combattu en Afghanistan : ils ont apporté une idéologie du djihadisme mondiale dans le pays. Entre 2.000 à 3.000 « Afghans algériens » de retour en Algérie ont infléchi la tendance vers l’aile extrême du mouvement islamiste, et plus tard ils ont formé le noyau dur du GIA qui s’est rapidement démarqué des autres groupes armés par sa férocité, sa volonté d’utiliser les formes extrêmes de violence et son intransigeance exprimée par sa devise : « Pas de dialogue, pas de réconciliation, pas de trêve ».

Ce qui a fait la brutalité unique du GIA fut donc la position importante occupée par ces « Afghans » au sein du groupe. Ce sont eux qui ont constitué en quelque sorte une « avant-garde » de l’insurrection islamiste et ont été en mesure de renforcer le soutien à l’islam révolutionnaire en prétendant qu’ils avaient réussi contre l’URSS et en insistant sur le fait que l’islamisme modéré n’avait pas réussi à atteindre le pouvoir pacifiquement ailleurs.

De manière générale, les islamistes radicaux voient dans une « avant-garde » composée de vrais croyants des agents de la révolution qui montrent la voie à suivre. Aux yeux des radicaux, la révolution islamiste ne peut être laissée à la population parce que son esprit a été contaminé par les idées étrangères des forces décadentes. En outre, la création d’une petite unité d’avant-garde répond à des besoins stratégiques et à des exigences de sécurité.

Les raisons de la recrudescence du terrorisme, dont les guerres états-uniennes

La montée de l’islamisme révolutionnaire dans le monde est toutefois le produit de plusieurs facteurs. Au-delà des facteurs internes liés à chaque pays, quelques événements internationaux-clés ont contribué à modifier l’équilibre entre ces trois catégories du salafisme et à radicaliser les segments du mouvement islamiste.

La révolution iranienne a stimulé la mouvance islamiste en les poussant vers l’avant dans d’autres pays, qui sont devenus plus actifs dans la vie politique.

La résistance des moudjahidines contre les Soviétiques en Afghanistan a débouché sur le mouvement des Talibans et a convaincu beaucoup d’islamistes que la lutte armée (djihad) pouvait réussir à créer un État islamique. Le retrait soviétique d’Afghanistan, considéré comme une victoire par les moudjahidines, a discrédité la voie pacifique et donné un nouvel élan pour la re-politisation de l’islam.

La politique américaine a aggravé le problème.

Globalement, ainsi, les données suggèrent que le terrorisme d’aujourd’hui, en grande partie un sous-produit de la guerre en Irak, diffère du terrorisme qui existait dans le dernier quart du XXème siècle. Le total des attaques terroristes et meurtrières, qui ont augmenté de façon spectaculaire entre 1970 et début des années 1990, a diminué jusqu’au début du XXIème siècle, puis elles ont de nouveau augmenté au cours des dix dernières années. Les hausses sont nettement plus élevées après 2003 si l’on inclut tous les cas de terrorisme en Irak. Même après exclusion des cas d’attaques en Irak pour lesquelles aucun groupe spécifique ne peut être identifié, le total des attaques terroristes a presque triplé entre 2000 et 2006, conclut Peace and conflict 2010, un rapport publié par le Center for International Development and Conflict Management.

L’intervention en Libye et la déstabilisation de la Syrie ont eu des effets similaires.

Le problème des combattants étrangers, « terroristes apatrides »

La stratégie pour contrer le projet djihadiste doit être élargie pour aborder tout le cycle djihadiste, de l’entrée à la sortie.

Le cycle commence par la radicalisation et se termine par leur réhabilitation, l’emprisonnement prolongé ou la mort.

Chaque guerre génère de nouvelles capacités opérationnelles, organisationnelles et logistiques. Cela explique en partie le changement des méthodes terroristes et pourquoi les groupes affiliés à Al-Qaïda et Deach ont connu une croissance en force, taille et influence à un rythme alarmant à travers le Moyen-Orient et l’Afrique, et que l’on prévoit encore leur expansion.

Or, les efforts antiterroristes se focalisent principalement sur la phase opérationnelle de ce cycle, depuis le début du processus de recrutement jusqu’à la mort ou la capture, mais sans une vision d’ensemble. Alors que chaque participation à une guerre génère de nouveaux guerriers avec de nouvelles capacités, une attention insuffisante est accordée à la lutte contre la radicalisation, l’endoctrinement et le recrutement. Ce qui explique en partie qu’un nombre croissant de groupes extrémistes affiliés au djihad mondial et de groupes extrémistes similaires ou pas ont intensifié leurs attaques violentes en Europe à travers « l’arc d’instabilité » qui s’étire de l’Atlantique à la mer Rouge.

L’Algérie, le Mali et la Tunisie ont subi la majorité des attaques dans la région, qui a vu le terrorisme augmenter de plus de 600% depuis le 11 septembre 2001. Cela pour dire qu’examiner le problème du terrorisme par le biais de ce cadre non seulement aide à évaluer avec plus de précision ce qui va se passer dans les guerres, mais aussi à mettre en place de meilleures prescriptions préventives. Un net changement a ainsi été observé dans les comportements des groupes islamistes armés quant à leurs activités visant à terroriser la population civile, comme les attentats à la bombe et les enlèvements. La situation du terrorisme en Afrique a évolué : le mode des attaques terroristes passe de séries sporadiques à des attaques mieux ciblées et avec un impact plus important ; des forces et groupes terroristes dispersés tendent à former des alliances ; la situation de terrorisme se caractérise par la durabilité ; les activités terroristes présentent davantage de complexité et des dimensions multiples ; les forces extrémistes religieuses deviennent la principale force des attaques terroristes en Afrique.

Le défi des combattants étrangers est tissé de plusieurs problématiques qui reflètent le cycle de vie du phénomène du combattant étranger. Ce cycle comprend la phase d’avant-guerre, la phase de guerre et celle de post-guerre ; chaque phase soulève une foule de questions disparates qui nécessiteraient un traitement unique. De la même manière que la guerre afghane (contre l’URSS) et la guerre irakienne (contre les forces de la coalition américaine) ont transformé les moudjahidines et les insurgés (Ben Laden en est un produit de la première et Daech de la seconde), il faut s’attendre à ce que les conflits syrien et libyen changent la nature du terrorisme et de la violence dans la région.

Le retour et la dispersion des combattants qui ont lutté contre l’URSS ont profondément changé l’environnement de sécurité, comme l’a montré l’exemple algérien : à la fin de la guerre contre l’URSS, l’état d’esprit des moudjahidines a complètement changé ; ils sont devenus plus radicaux et plus ambitieux dans leurs objectifs. En plus, ils étaient devenus de véritables guerriers, qui avaient appris de nouvelles tactiques de guerre.

La Syrie est aussi révélatrice de la complexité des défis que posent les combattants étrangers. La participation de syriens aux combats en Irak contre les forces d’occupation américaines en 2003 a changé la donne. À leur retour, une partie d’entre eux a commencé le combat contre le régime syrien et ils se sont affirmé en 2011 à la faveur du « Printemps arabe ».

Les flux de combattants étrangers présents en Syrie, en Libye et au Sahel doivent dès lors être surveillés minutieusement : quel impact aura le retour des Tunisiens, par exemple, sur la sécurité de la Tunisie et l’Algérie ?

En septembre 2014, le quotidien britannique The Economist a avancé des chiffres inquiétants. La France compte plus de 700 ressortissants terroristes en Syrie, la Grande-Bretagne 400, l’Allemagne 270, la Belgique 250. Parmi les djihadistes, il y a 250 Australiens, 70 Américains et près de 400 Turcs. Le nombre d’Algériens dans ces groupes est inférieur à 100. La Tunisie compte plus de 3.000 ressortissants, suivie par l’Arabie Saoudite (2.500), la Jordanie (2.000), et le Maroc avec 1.500 djihadistes.

Daech est aussi un produit de l’occupation irakienne. Cette guerre a donné lieu à de nouvelles formes d’organisations, de nouvelles tactiques et techniques de combat. En 2014, 70% de la direction de Daech est composé d’anciens membres du parti Baath. La décapitation de l’armée irakienne après la chute de Saddam Hussein, l’expulsion des rangs d’hommes détenant une expérience et un savoir-faire militaires a permis aux organisations terroristes d’en bénéficier. En ce sens, il est tout à fait plausible que l’on assistera à d’autres formes de violences suite à la guerre en Syrie et en Libye.

En effet, l’intervention de l’OTAN en Libye a eu des effets déstabilisants sur l’Afrique du Nord et le Sahel. La déstabilisation de la Syrie n’a fait qu’aggraver le problème du terrorisme international. Ces événements constituent des moments-clés dans le changement de l’environnement stratégique de sécurité dans le Moyen-Orient, l’Afrique, l’Asie et même l’Europe.

Aujourd’hui, l’Irak, la Libye et la Syrie sont devenus « exportateurs de la terreur ».

À ce rythme, le terrorisme risque de devenir ingérable dans un proche avenir. Les conflits en Afghanistan, Irak, Libye, Syrie ont servi et servent encore à socialiser une jeune génération de recrues potentielles, tant en Afrique qu’en Europe.

Le défi est de déceler comment le chaos syrien, libyen et irakien va encore changer l’environnement de sécurité régional.

Nature fractionnée de la mouvance islamiste-terroriste algérienne

Malgré le cessez-le-feu conclu avec l’Armé islamique du Salut (AIS), la reddition d’un certain nombre d’islamistes et la réconciliation nationale, quelques éléments actifs de la mouvance islamiste algérienne continuent à opérer.

C’est le résultat d’un héritage d’une mouvance fractionnée.

En effet, contrairement à beaucoup d’insurrections où les forces sont coordonnées sous un commandement centralisé capable de négocier un cessez-le-feu, la mouvance terroriste islamiste algérienne n’a jamais été un mouvement cohérent et unifié. Elle a été caractérisée par une affiliation nébuleuse et lâche de groupes autonomes, chacun avec sa propre direction, ses propres stratégies, tactiques, et aussi ses dogmes religieux spécifiques. Ces groupes terroristes avaient de profondes divergences sur les interprétations de la doctrine islamique concernant la finalité de la lutte et la licéité de leurs actions religieuses et tactiques de guerre.

La nature fractionnée de la mouvance islamiste algérienne explique en partie que des poches de résistantes terroristes sont toujours actives et posent de sérieux problèmes de sécurité. Bref, les tendances centrifuges des mouvements terroristes continuent à induire de faibles niveaux de violence islamiste qui peuvent en prolonger la durée durant un certain temps à venir.

En effet, la nature contradictoire et divergente traversant l’insurrection islamiste crée de fortes pressions centrifuges vers un conflit fratricide qui divise le mouvement en groupes disparates. Tout au long de la décennie noire, les groupes islamistes se sont multipliés ainsi que leurs désaccords. La transformation du GIA en GSPC résulte de fortes tensions internes entre factions rivales opposées sur des questions doctrinales : par exemple, faut-il punir l’ensemble du peuple algérien de ne pas approuver le projet islamiste ? C’était la position de l’émir national du GIA, Antar Zouabri (1996-2002), qui justifiait ainsi les massacres perpétrés contre la population civile. L’évolution du contexte joua également un grand rôle : le succès de l’action anti-terroriste de l’État algérien les poussa également à s’entre-déchirer.

Ce fractionnement explique aussi les tensions existantes (confirmées par une série de lettres révélées en février 2013) entre le chef d’AQMI, Abdelmalek Droukdal, et le chef de la katiba Al-Moulathimin, Mokhtar Belmokhtar

Cette situation, couplée à la mondialisation du terrorisme et l’instabilité de son voisinage, met l’Algérie face à d’énormes défis. Au cours des dernières années, le terrorisme en Algérie est réapparu dans le cadre d’un mouvement mondialisé liée à la circulation internationale des djihadistes et la montée d’Al-Qaïda et Daech.

Les islamistes sont d’abord des politiques qui ont une visée sur la société certes, mais surtout sur l’État, leur objectif étant la conquête et l’exercice du pouvoir. Le salafisme-djihadiste est un mouvement radical transnational qui privilégie le djihad au détriment de la problématique de l’État. Certes, les pays de la région y compris l’Algérie font face à une nouvelle catégorie de terroristes directement liés à la guerre mondiale contre le terrorisme, mais il faut avoir à l’esprit que la mouvance islamiste algérienne a toujours été divisée sur l’allégeance à une internationale islamiste. Seule une partie de celle-ci a toujours voulu s’inscrire sous la tutelle de Ben Laden.

Un certain nombre d’islamistes algériens peuvent constituer la prochaine vague de recrues pour quelque nouvelle organisation que ce soit. Le ministère de la Justice algérien a révélé que 54.457 personnes (un chiffre global tiré d’une base créée en 2014) ont été poursuivies en Algérie dans des affaires de terrorisme, et ce depuis le début des années 90. Une telle instrumentalisation des sympathisants de la cause islamiste est d’autant plus probable que le problème n’est pas encore été réglé sur le plan politique, comme le montrent les différentes interventions publiques d’anciens membres du FIS qui sont de plus en plus offensifs et insatisfaits.

Et, plus important, il est difficile de savoir combien d’individus dans la population soutiennent le parti dissout et l’idéologie radicale djihadiste mondiale. Les sondages susceptibles de révéler une telle popularité n’ont pas été développés en Algérie. Mais ce réservoir islamiste présent au cœur de la société algérienne pourrait être réactivé, surtout que les terroristes-islamistes algériens ne se sont pas dé-radicalisés

Pourtant, le pays ne peut maintenir éternellement ce segment volatile de sa population à l’écart du processus politique. Neutraliser politiquement, institutionnellement et démocratiquement la mouvance radicale et violente est un impératif et un prérequis dans le processus d’édification d’un État algérien moderne.

Dé-radicalisation ou désengagement ?

Pour précision, bien que les termes désengagement et dé-radicalisation sont souvent utilisés indifféremment, ils se réfèrent à deux processus sociaux et psychologiques assez différents.

Désengagement se réfère à un changement de comportement tel que quitter un groupe ou une évolution du rôle en son sein. Il ne nécessite pas un changement de valeurs ou d’idéaux, mais procède simplement d’un renoncement à atteindre l’objectif par la violence.

La dé-radicalisation, en revanche, implique un changement cognitif, un changement fondamental dans la compréhension. Il est souvent déclenché par une expérience traumatisante qui remet en question la cohérence de la vision du monde de l’individu. Les résultats de programmes mis en œuvre dans certains pays sont intéressants. Il y a trois dimensions à ces programmes de dé-radicalisation : comportementale, exiger l’abandon de la violence ; idéologique, délégitimer le recours à la violence ; et organique, qui dépend de changements structurels au sein du leadership de l’organisation.

La dé-radicalisation des groupes extrémistes ne se produit pas toujours dans ces trois domaines.

Si certains groupes ont été de-radicalisé en changeant leurs idéologie et comportement, l’AIS (Armée islamique du Salut), la branche armée du FIS, ne s’est pas vraiment dé-radicalisée. Le 24 septembre 1997, l’AIS déclara un cessez-le-feu pour des raisons pragmatiques. Au moment de sa formation, ses membres estimaient que seule la lutte armée permettait le changement de pouvoir en Algérie. Le renoncement à la violence intervient dans le cadre d’un accord politique avec le pouvoir, mais ses membres n’ont pas changé leur point de vue idéologique concernant le recours à la violence comme étant un moyen légitime d’atteindre leurs objectifs.

En somme, la réussite de tout processus de dé-radicalisation dépend en grande partie des trois facteurs : la dynamique entre le spirituel et le leadership organisationnel au sein d’un groupe ; l’interaction du groupe avec la société ; et les circonstances politiques intérieures du pays dans lequel le groupe opère.

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AQMI et d’autres organisations terroristes et criminelles constituent une menace pour la région du Sahel.

Dans le cadre de cet exemple, la « stratégie de désagrégation », dans le contexte actuel, signifie que l’éradication (sinon l’isolement) des groupuscules actifs en Algérie est nécessairement une première étape. Car les groupes armés sont des organismes vivants, pas des structures mécaniques. Ils changent au fil du temps, se transforment et se recombinent en permutations infinies.

Toutefois, les acteurs locaux ne disparaissent pas dans les nouveaux réseaux mondiaux. Au contraire, leur mise en réseau mondial permet aux entités criminalo-terroristes traditionnelles de survivre et de prospérer, en échappant, à un moment difficile, au contrôle d’un État donné.

De cela, AQMI est un exemple clair. Même « régionalisé » et intégré au « djihad mondial », sa direction est essentiellement algérienne et ses activités visent principalement l’Algérie.

Daech suit le même schéma : sa direction est surtout composée d’anciens officiers de Saddam Hussein et son encrage est irakien.

Donc lors de l’examen, puis de la mise en œuvre des objectifs stratégiques de lutte contre les groupes djihadistes armés, il est utile de rappeler que les petites guerres sont locales.

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About Author

Tawfik HAMEL, Dr.

Chercheur en Histoire militaire et Étude de Défense - Université Paul Valéry (Montpellier - FRANCE) Membre du Réseau de Recherche interdisciplinaire Colonisations et Décolonisations et du Comité de Rédaction de la Revue Géostratégie (Académie géopolitique de Paris) Rédacteur en Chef de la version française de African Journal of Political Science (ALGÉRIE)

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