MALI – Un État tombé dans le gouffre de l’insécurité et du terrorisme

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« Les gens sont agressés jusque dans leurs concessions, dans les centres urbains comme en banlieues. Les vols de moto, avec souvent morts d’hommes, ne se comptent plus… Qui, dans ces conditions, peut objectivement vous tresser des lauriers ? Non DG, vous méritez amplement ce second zéro pointé… ». Ces propos de l’éditorialiste du quotidien malien Les Echos, à l’intention du directeur générale de la police, Hamidou Kansaye, résument la préoccupante situation sécuritaire qui prévaut au Mali.

Le terrorisme et l’insécurité sont des phénomènes nouveaux au Mali ; et ces phénomènes prennent de l’ampleur.

Au sud : braquages, vols à main armée, banditisme à grande échelle, attentats terroristes… Au nord : les tirs de roquettes succèdent aux explosions de mines. Le spectre d’une insécurité plane dans le ciel malien ; une insécurité qui est en train de mettre au jour les failles de la politique sécuritaire des autorités et vaut aujourd’hui une avalanche de critiques aux ministres de la Défense et de la Sécurité.

Escalade

Le 7 mars 2015, une attaque terroriste a frappé, en plein cœur de Bamako, le bar-restaurant « La Terrasse », faisant cinq morts, dont trois Maliens, un Français et un Belge, et huit blessés, dont deux Suisses. Cet attentat à la grenade et à l’arme automatique a été revendiqué par le groupe djihadiste al-Mourabitoune, dirigé par l’Algérien Mokhtar Bel Mokhtar, qui a prétendu vouloir venger le prophète de l’Islam, « insulté et moqué par l’Occident mécréant », et la mort d’un de ses subordonnés, tué par l’armée française en décembre dernier, au nord du Mali. Dans la nuit du 12 au 13 mars, les forces spéciales d’intervention maliennes, avec l’appui des policiers de la Minusma [Mission multidimensionnelle intégrée des Nations unies pour la Stabilisation au Mali], ont tué un dénommé Mounirou Cissé, soupçonné d’être l’un des auteurs de l’attentat.

L’attentat du 7 mars a révélé à la population de Bamako qu’aucun dispositif de sécurité digne de ce nom n’avait été mis en place dans la capitale ; il l’a amené à prendre conscience de sa vulnérabilité face aux attaques terroristes.

Après l’exécution de Mounirou Cissé, le ministre de la Communication, Choguel Kokalla Maïga, a déclaré que, « désormais, tous les véhicules non immatriculés, de jour comme de nuit, seront saisis. Le contrôle va s’intensifier à Bamako. Nous voulons que la population coopère en cela… » Ces propos incroyables du porte-parole du gouvernement, qui démontrent que, en dépit du contexte extrêmement tendu, aucune mesure n’a été prise pour prévenir des attentats terroristes, ont été sévèrement commentés, symptomatiques de l’incompétence du gouvernement, qui semble se satisfaire de « pondre » après chaque attaque un communiqué laconiques dénué de sens. Ogopomé Ouloguem, dans le quotidien malien Les Échos, écrit qu’ « au-delà des simples apparences, c’est la capacité de l’État à contrôler le territoire national, à travers une politique infaillible de sécurisation des personnes et des biens, qui est contestée. »

Pour Ouloguem, le Mali est une nation enlisée jusqu’au menton dans le terrorisme, qui ne peut se permettre d’attendre des puissances étrangères qu’elles lui fournissent des renseignements sur ses ennemis… intérieurs. Il en conclut qu’au Mali, les services de renseignements ont urgemment besoin d’être équipés, recadrés pour relever le défi de la sécurité car « dans tout État responsable, les services de renseignement participent pleinement à la prévention des attentats en neutralisant les pistes et en poursuivant jusque dans les recoins les terroristes potentiels. »

Au nord du pays, la situation n’est pas moins inquiétante. Le mercredi 15 avril, « un véhicule suicide a explosé à l’entrée du camp de la Minusma, à Ansongo, dans la région de Gao, alors qu’il tentait d’y pénétrer », a fait état un communiqué de la Minusma. L’attaque s’est soldée par neuf militaires blessés, dont deux grièvement atteints, « parmi les casques bleus du contingent du Niger », trois civils tués et sept autres blessés. Un drame qui succède à l’explosion d’une mine, le dimanche 12 avril 2012, sur l’axe Diabaly-Dogofry, tuant deux militaires et faisant plusieurs blessés.

Le chef de la division des Droits de l’Homme de la Minusma, Guillaume Ngefa, a récemment dressé le bilan des attaques terroristes au Mali ces trois derniers mois : il a fait état de 40 attaques terroristes, perpétrées par des poses de mines, attaques suicides, tirs de roquettes ou attaques à main armée contre des civils.

Interpellations à l’Assemblée nationale

L’ampleur du phénomène de l’insécurité, qui se double de la pénurie de passeports et de cartes d’identité, bon nombre de citoyens ne possédant tout simplement aucun document d’identité, ce qui rend impossible les contrôles de police, sont aujourd’hui des préoccupations importantes, au point qu’elles ont valu au gouvernement d’être convoqué par les députés de l’Assemblée nationale.

Le premier ministre, Modibo Keïta, le ministre de la sécurité, Sada Samaké, celui de la défense, Tiéman Hubert Coulibaly, et d’autres membres du gouvernement ont été interpellés le jeudi 16 avril, à la séance plénière de l’Assemblée nationale, pour répondre aux questions des représentants du peuple, notamment concernant la problématique des pièces d’identité, alors que, dans l’opinion publique, on est d’avis qu’il s’agit d’une « pénurie orchestrée par l’administration »…

Au sein de l’opposition, des voix émergent pour rappeler le gouvernement à l’ordre. Notamment celle de Modibo Sidibé, président du parti Fare, qui demande la mise à l’étude d’un plan global pour endiguer l’insécurité.

Gouffre

L’attentat du 7 mars, à Bamako, a surtout apporté la preuve que le Mali fait face à un ennemi intérieur et qui est loin d’avoir été vaincu.

Deux ans après l’intervention française et l’Opération Serval, l’opposition armée est toujours bien présente ; elle est même désormais capable de frapper au cœur de la capitale.

Une réalité qui s’impose aux maliens dans le contexte de blocage du processus de paix d’Alger. Avant de signer un accord, la Coordination des Mouvements de l’Azawad (CMA – organisation séparatiste basée à Kidal) pose une série de conditions nouvelles, contenues dans un document remis à la médiation internationale : « La liste des combattants et détermine(r) leurs grades. Les forces de défense et de sécurité à l’intérieur de I’Azawad seront composées à 80% de ressortissants de I’Azawad, ainsi qu’au niveau des postes de commandement. L’affectation d’un fonds spécial pour I’Azawad sur le budget de l’État à hauteur de 40% sur une période de 20 ans en vue de résorber un retard de plus de 50 ans. L’exploitation des ressources minières et énergétiques de l’Azawad soumise à l’autorisation préalable de l’Assemblée interrégionale après avis de l’Assemblée régionale. Un quota de 20 % de la production sera affecté à l’Azawad, avec priorité à la région concernée. »

Cette remise en question de l’accord de paix que l’on croyait en bonne voie d’aboutir participe à la relance d’un conflit dangereux pour le Mali, principalement dans le nord du pays, en proie à une recrudescence de l’insécurité et du terrorisme.

Une situation dont les populations civiles paieront à nouveau le prix terrible. Et d’aucuns accusent dès lors la CMA, par son refus de signer l’accord, de vouloir poursuivre ses desseins séparatistes et donner l’opportunité à la rébellion armée, dans une situation de « ni-paix, ni-guerre », de s’enraciner davantage encore dans le nord du Mali.

 

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About Author

Boubacar Sangaré

Journaliste (Bamako - MALI)